Économie
Transition écologique et sociale : comment la financer ?
Face aux enjeux de la transition écologique et sociale, les solutions ne manquent pas. Reste qu’elles se heurtent très souvent à un frein : leur financement. Comment y remédier et se donner les moyens d’investir, à travers elles, dans un avenir plus désirable ? Faut-il changer les règles du jeu financier de l’intérieur ? Que peuvent les pouvoirs publics ? Et les citoyens, dans tout ça ? Autant de questions qui ont animé la dernière table ronde des Lundis de la transition, lundi 24 mars à Marseille.
Vivifier la démocratie locale. Circulariser l’économie. Donner une place aux exclus du monde du travail. Répandre la culture. Soigner le vivant… Face aux défis sociaux, environnementaux et démocratiques, les solutions ne manquent pas. Et Marcelle s’en fait chaque jour le témoin. Petites ou grandes. Très locales ou essaimées au sein d’un vaste réseau national voire international… ces initiatives ont quand même bien souvent un point commun : leur difficulté à se financer.
Car si leur horizon est celui d’une société plus égalitaire et plus respectueuse du vivant, leur socle demeure ancré dans une économie de marché où la quête de profit à court terme domine. Comment convaincre des investisseurs quand on n’a que peu de rendements à leur garantir ? Que ces rendements ne peuvent être envisagés qu’à long terme ? Et puis, comment valoriser quelque chose d’aussi immatériel que la préservation d’espèces naturelles ou la cohésion sociale ?
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Face à un mur

Ces questions sont au cœur des modèles économiques des porteurs de solutions. Elles interrogent aussi les collectivités locales, et notamment la Ville de Marseille. C’est pour cela qu’elle a souhaité organiser, dans le cadre de ses Lundis de la Transition (bonus), une table ronde sur le thème « Financer une transition écologique juste… quand la société civile et les acteurs de la finance s’allient ».
« Le financement de la transition écologique est un mur auquel nous nous heurtons, constate Sébastien Barles, adjoint au Maire de Marseille délégué à la transition écologique. Pour répondre aux objectifs de l’Union européenne en matière de décarbonation, la Ville aurait besoin de 16 milliards d’euros. Nous arrivons à mobiliser des fonds européens, mais ce n’est pas suffisant. Il faut d’autres mécanismes ».
Changer la finance de l’intérieur
Des mécanismes qui peuvent naître de l’intérieur même du monde de la finance. C’est ce en quoi croit l’association Climate Dividends, représentée ce jour par sa directrice générale, Laura Beaulier. Créée il y a deux ans par plusieurs acteurs, dont l’Ademe, cette association s’attelle à valoriser les efforts climatiques des entreprises. Et plus précisément, les émissions carbone qu’elles évitent. « Quand une entreprise réussit économiquement, elle distribue des dividendes à ses actionnaires. Pourquoi ne pas faire la même chose quand elle réussit climatiquement ? Que ce soit dans la mobilité douce, les énergies renouvelables, le recyclage… ».
Il ne s’agirait pas de valeur monétaire, cette fois, mais de valeur symbolique. S’appuyant sur des calculs d’impact standardisés. « L’objectif, à terme, est d’impacter la valorisation financière des entreprises. Quand on achète des actions d’une marque, on paie cette marque ». Comprendre : on achète aussi son image. Et on peut envisager que cette image soit affectée par son impact environnemental. Mais il faut pour cela parler le langage approprié. « Notre idée est de reproduire les logiques financières pour mieux embarquer un public de financiers ». Car il ne s’agit plus de s’adresser aux seuls convaincus. Le défi de la transition est tel qu’il exige d’embarquer bien davantage de monde à son bord. Suffisamment pour influer sur la logique habituelle du marché. Et faire en sorte que « les entreprises avec un bon taux de retour climatique soient les plus attractives. Les mieux valorisées ».
♦ Lire aussi : Les sociétés coopératives veulent transformer l’économie
Changer la finance de l’intérieur, c’est aussi ce à quoi œuvrent les acteurs de la finance solidaire. À l’instar du Crédit coopératif, présent aux côtés de Laura Beaulier à travers la personne de Stéphane Salord, président du Comité Régional PACA et administrateur du groupe Crédit Coopératif. L’occasion pour ce dernier de présenter le livret bancaire Rev3. Lancé dans le nord de la France, cet outil a pour but de financer des projets et initiatives locales en faveur de la transition écologique. En échange d’un taux d’intérêt inférieur à celui d’un livret A (1,2%), ce livret garantit une très forte traçabilité de l’argent investi. « Cela a permis d’injecter 5,5 millions d’euros dans le tissu associatif », assure-t-il. Et de préciser les quelques conditions qui ont permis la réussite de ce dispositif. Comme l’impulsion donnée et assumée par la société civile. Ainsi qu’une entente politique qui dépasse les clivages partisans.
Coopérations politiques

Faire fi des clivages politiques. Un défi qui se pose sur le territoire d’Aix-Marseille. Ici où l’on aime à moquer les incessants conflits entre échelons territoriaux, pas toujours du même bord politique. Pourtant, ici aussi, des actions porteuses de sens parviennent à émerger. Parmi elles, la coopérative carbone impulsée par la Métropole d’Aix-Marseille. Cette Scic (société coopérative d’intérêt collectif) a vocation à mettre en relation des entreprises souhaitant compenser leurs émissions de carbone résiduelles avec des porteurs de projets à impact environnemental. Un outil qui doit contribuer à atteindre la neutralité carbone à l’échelle du territoire métropolitain à l’horizon 2050. « Nous visons une gouvernance plurielle et sommes à la recherche d’une vingtaine de sociétaires. La Ville de Marseille s’est portée candidate », indique Coralie Humbert, en charge du projet pour la Métropole.
Au niveau national et européen, les pouvoirs publics ont quant à eux un rôle à jouer en matière de réglementation. Celle-ci pouvant par exemple soutenir davantage la finance solidaire. Néanmoins, les récents reculs concernant l’obligation pour les entreprises de tenir une comptabilité extra-financière – au profit de leur impact social et environnemental- est de mauvais augure. « On joue le court terme au détriment du long terme, s’indigne Stéphane Salord. C’est une période dangereuse pour nous, les transiteurs. On doit aller à contre-courant de cette tendance ».
Épargnants citoyens

Et pour cela, les citoyens ont un pouvoir d’impulsion majeur. « Les banques répondent aux demandes des citoyens », insiste Stéphane Salord. On pourrait en dire autant des pouvoirs politiques, via le vote. Mais les citoyens ont aussi un levier d’action important au travers de leur épargne. Considérable à l’échelle du pays si l’on considère les 86 milliards d’euros (au 3e trimestre 2024) des ménages français.
Pour mettre cet argent au profit de la transition, il est possible d’investir dans des projets à impact social et environnemental grâce à des plateformes de financement participatif comme Lita. Dès 100 euros, on peut y placer ses économies dans une myriade de projets. Ses fondateurs ont aussi lancé une application permettant, façon Yuka, d’évaluer la qualité éthique d’un placement financier.
Mais pour que les citoyens agissent via leur argent, il ne faut pas seulement des outils facilitant l’accès au financement. Il faut aussi une culture financière plus poussée. Et en France, beaucoup reste à faire. D’après l’Observatoire du sens de l’argent impulsé par le Crédit coopératif, 80% des Français assurent ne pas comprendre les mécanismes financiers.
« On s’est beaucoup intéressé à la façon dont sont produits nos aliments, puis nos vêtements. Mais la finance apparaît encore comme une bulle opaque. Quelque chose de trop compliqué. On a l’impression que ce n’est pas pour nous, constate Pierre Schmidtgall, co-fondateur de Lita. Pourtant, l’argent est le point de départ d’absolument tout ».
Un milliard pour la transition écologique et sociale

« L’argent, le nerf de la guerre qui détruit le vivant, peut être le nerf de la paix qui nous régénère », lit-on justement sur le site de l’opération Milliard. Une opération qu’est venue présenter son ambassadrice Ingrid Hélène Guet. Et qui mobilise à ce jour 2 500 personnes. Son ambition : jouer collectif pour lever plus d’un milliard d’euros à destination de 500 porteurs de projets rencontrant des difficultés de trésorerie et/ou de fonds propres. Des projets visant à enclencher une transition écologique juste. Et démocratique. « À ce jour, 300 épargnants ont répondu. Et nous sommes en train de réfléchir sur quels outils tout cela va aboutir », explique Hélène Guet. Parmi les idées à l’étude : un fonds de dotation citoyen. Une coopérative d’investissement pour les petits besoins en investissement. Ou bien encore un fonds professionnel de capital investissement.
Un lexique auquel se familiarisent toutes les personnes qui gravitent autour du projet. Bien conscientes que l’argent est politique. Et que si on ne s’occupe pas de la finance, c’est la finance qui s’occupera de nous. ♦
Bonus
# Lundis de la transition – Initiés par la Ville de Marseille en 2021, les “Lundis de la Transition” se présentent comme une plateforme d’échanges autour des enjeux cruciaux liés à la transition écologique. Ils sont depuis deux ans organisés par Rive Neuve, expert de l’impact et de la RSE en Région Sud. Au menu de 2025 : quatre tables rondes. Mais aussi deux sessions de matchmaking pour créer des synergies entre acteurs de la transition.
# Coopérative Carbone : un précédent à La Rochelle – L’idée d’une coopérative carbone n’a pas été inventée en Provence. L’initiative provençale s’inspire en fait d’un précédent à La Rochelle. Initié en 2017, il réunit au sein d’une Scic 130 partenaires autour d’un objectif zéro carbone net à l’horizon 2040. Parmi eux : des collectivités locales, des chambres de commerce, des banques, des entreprises, le Port ou encore l’Université de La Rochelle. Pour en savoir plus et découvrir les projets à impact soutenus : larochelle.cooperativecarbone.fr.
# L’opération Milliard en quête de soutien – Pour jouer haut et fort son rôle de plaidoyer et mobiliser les sommes espérées, l’opération Milliard est à la recherche d’adhérents et d’ambassadeurs partout en France et notamment en région Provence-Alpes-Côte d’Azur où elle est un peu moins représentée qu’ailleurs. L’adhésion est gratuite. Et il est possible de faire des dons.