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Par Paola Da Silva, le 27 avril 2026

Journaliste

Une maison pour prendre soin des livreurs

© DR

Ils sont entre 70 000 et 100 000 en France. Parmi eux, 64% seraient sans titre de séjour. Entre cadences de travail infernales, dangers du métier, faible rémunération et peur du lendemain, les livreurs de repas vivent et travaillent dans des conditions peu enviables. À Nantes, « La Maison des livreurs », qui a ouvert en juillet 2025, est une association qui leur offre un lieu de refuge et de repos ainsi qu’un accompagnement social, numérique et administratif.

La plainte date du 23 avril 2026. Plusieurs associations (1) d’aide aux livreurs ont décidé d’attaquer les plateformes Uber Eats et Deliveroo pour « traite d’êtres humains ». Si le propos peut sembler fort, la réalité du quotidien des livreurs de repas est effectivement peu enviable. « C’est pour cette raison que nous avons décidé de créer La Maison des livreurs de Nantes », entame Olivier De Broves, coprésident de cette association loi 1901. « Nous voulions répondre aux enjeux de précarité auxquels ils sont confrontés et leur apporter du soutien. Qu’ils puissent à terme défendre leurs droits par eux-mêmes. »

Une extrême précarité

À Nantes, ils seraient de 3 500 à 4 000 selon une récente étude menée par Claire Burban, doctorante en géographie sociale. Et ici comme dans toutes les autres villes de France, leurs conditions de travail sont difficiles. « Ils livrent souvent plus de 60 heures par semaine. C’est un travail physique, en extérieur, qui comporte des risques sur la route. Il y a beaucoup de blessures, peu d’indemnités et pas d’arrêt possible », détaille Olivier De Broves. Tous ont un statut d’auto-entrepreneur. Les chiffres qui existent disent qu’ils toucheraient autour de 1 400 euros bruts par mois, ce qui correspond à un revenu de 6 euros bruts de l’heure. Un montant dont il faut ôter l’achat du vélo ou du scooter et son entretien.

« La situation la moins enviable est celle des livreurs qui sous-louent un compte sur une plateforme. Cela leur coûte déjà autour de 600 euros par mois ». La plupart de ces derniers sont des immigrés arrivés récemment. « La moitié d’entre eux n’a pas de titre de séjour. Ils sont dans une situation de précarité administrative extrême qui les enferme. »

Olivier De Broves discute avec un des livreurs de sa situation et du blocage de l’application. © PDS.

Attendre au chaud

Depuis son ouverture, la Maison des livreurs de Nantes propose une permanence tous les vendredis après-midi. Situé dans le centre de la ville, au sein de l’atelier Dulcie September (2), l’endroit se veut être un refuge pour tous les livreurs. « Nous voulions qu’ils aient un lieu physique de référence. Et que là, ils puissent satisfaire quelques besoins essentiels : se reposer, aller aux toilettes, attendre au chaud. Il faut avoir en tête que leur bureau, c’est la rue », rappelle Olivier De Broves. Des bénévoles sont par ailleurs présents lors de chaque permanence pour les accueillir et discuter. D’autres sont en maraude dans les rues alentour pour faire connaître les locaux aux livreurs en activité.

♦ (re)lire : La vie solidaire des vélos avec Véligood

La peur omniprésente de la déconnexion

« Des structures partenaires viennent également proposer leurs services lors des permanences. Le CCAS de la ville par exemple, ou encore la Cimade », détaille Olivier De Broves. D’autres associations viennent en réponse à une requête précise d’un livreur. « Elles apportent une aide juridique, aident à trouver un logement ou à faire un CV par exemple. » Mais beaucoup de demandes concernent le lien avec la plateforme qui les emploie. « Leur plus grande peur est que leur compte soit suspendu par l’application, car ils n’auront plus de revenus. Et cela arrive régulièrement ! Sans qu’on ait parfois la raison. L’algorithme est très opaque et il est impossible de contacter les plateformes. »

Ce vendredi de mi-avril, deux livreurs sont présents. Sur place, l’appréhension se ressent. Le premier, qui bénéficie d’un accompagnement numérique sur place, est effrayé par la présence d’un journaliste. Le second parle mal français. Il vient pour essayer de faire débloquer son compte. « L’application estime que son sac de livraison ne respecte pas les dimensions autorisées… Il ne peut donc plus travailler. »

Un premier bilan encourageant

Près de dix mois après sa création, la Maison des livreurs de Nantes estime que le premier bilan de l’association est encourageant. 80 livreurs de repas ont ainsi reçu une aide depuis début 2026. Les livreurs accompagnés, dont certains ont trouvé un logement, ont tous été très reconnaissants de ce qui a été fait pour eux. « Ils parlent de nous autour d’eux désormais. Malgré tout, nombre d’entre eux restent méfiants. Ils sont suspicieux, voire craintifs au premier abord. La solution à ce problème est vraiment que l’on continue à aller vers eux pour les rassurer. Créer la confiance prend du temps », indique Olivier De Broves.

maison des livreurs de Nantes
Anaïs, de l’association Coup de pouce numérique, était présente ce jour-là lors de la permanence pour aider un livreur à refaire son CV. © PDS.

Disposer d’un lieu repère ouvert tous les jours

Le but de La Maison des livreurs est désormais de trouver un local pérenne afin d’ouvrir ses portes toute la semaine. « Nous avons hâte d’avoir un lieu qu’on puisse s’approprier et qu’eux puissent y recréer du collectif. Nous ferons plus office de « repère » quand nous serons ouverts tous les jours », estime Olivier de Broves. Ce lieu, promis lors de la campagne municipale par l’équipe élue, est attendu pour septembre. « Nous avons quelques besoins spécifiques, comme la possibilité de garer de nombreux vélos et scooters. Mais nous avons des pistes ! Et nous allons bientôt embaucher deux salariés. Nous sommes optimistes. Une directive européenne sur le sujet arrive, qui devrait être examinée en France d’ici à la fin de l’année. Elle parle de leurs droits et de salariat. Donc, les choses bougent, c’est à chacun de nous d’être conscient des enjeux pour soutenir leur lutte. » ♦

(1) La Maison des livreurs à Bordeaux, la Maison des coursiers à Paris, et les associations d’aide aux livreurs Amal et Ciel sont les associations qui portent la plainte.
(2) L’atelier Dulcie September, situé dans les anciens locaux de l’école des Beaux-arts accueille des associations et des artistes tout au long de l’année.

* La Criée – Théâtre national de Marseille parraine la rubrique société et vous offre la lecture de cet article *

Bonus

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