À Roubaix, le zéro déchet change les fins de mois
[municipal’idées] Des familles économisent jusqu’à 1500 euros par an. Dans cette ville la plus pauvre de France métropolitaine, elles ont réduit leurs poubelles… et leurs dépenses. Depuis 2014, la municipalité transforme le défi écologique zéro déchet en levier d’émancipation. Andrée et Guy ont divisé leurs courses par deux. Liliane, mère de huit enfants, a revu sa consommation d’eau et de produits ménagers. Derrière ces parcours, une politique pionnière qui a fait de Roubaix une référence nationale du zéro déchet.
En 2014, Andrée et Guy peinent alors à boucler leurs fins de mois, voient leur voiture saisie et dépensent près de 500 euros de courses mensuelles. Ils font partie des premières familles à participer à l’opération zéro déchet à Roubaix et transforment leur quotidien en conséquence. Exit les produits transformés et les packs d’eau à porter dans les escaliers. Leur engagement est tel qu’ils reçoivent en 2016 un prix à l’Assemblée nationale des mains de Ségolène Royal.
Ce couple roubaisien particulièrement modeste ne s’attendait absolument pas à se retrouver sous le feu des projecteurs. « Andrée n’avait jamais pris le TGV avant de se faire inviter à l’Assemblée nationale », raconte Alexandre Garcin, actuel maire de Roubaix et ancien adjoint à la transition écologique.
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Dix ans plus tard, en cuisinant même les restes, en arrêtant totalement les produits transformés et en créant un potager, les dépenses alimentaires du couple ont été divisées par deux. Guy a perdu du poids, son diabète de type 2 s’est stabilisé. Et leurs poubelles ont fondu. Ils ont retrouvé du pouvoir d’achat et vont au restaurant une fois par mois. Leur histoire a fait le tour du monde, même des journalistes péruviens l’ont racontée.
L’écologie passe par le porte-monnaie
Le couple n’est pas le seul à avoir changé radicalement sa manière de consommer. Liliane, mère de huit enfants, revient sur son propre parcours. « Deux de mes enfants ont des allergies et présentent de l’eczéma, je voulais donc agir en fabriquant ma propre lessive. Mais il a fallu convaincre le reste de la famille. Toute la fratrie a rapidement suivi, mais mon mari a continué pendant un moment à acheter sa propre lessive car il en voulait une qui sente bon ». Après six mois d’essais plus ou moins fructueux, elle a réussi à trouver la recette infaillible, qu’elle utilise depuis six ans.

La mère de famille a ensuite travaillé sur la consommation d’eau. « J’ai décidé d’appliquer à la maison ce qu’on faisait en Afrique en réutilisant l’eau au maximum, car c’est une ressource précieuse qu’il ne faut pas gaspiller. Depuis tous mes enfants, sauf la plus petite de 4 ans, font très attention. »
Côté cuisine, avec sa grande tribu, Liliane s’est mise à fabriquer des goûters maison et a réussi à réduire le gaspillage en cuisinant d’abord les restes avant de créer un nouveau plat. Toutefois, concernant les poubelles, elle est déçue de ne pas avoir réussi à faire mieux. « J’aimerais pouvoir acheter du vrac afin d’avoir le moins d’emballages possible, mais le vrac est souvent associé au bio et donc plus cher. Pour une famille de huit enfants, ce n’est pas accessible. » L’offre de boutiques vrac reste en effet insuffisante pour les familles les plus modestes.
Le défi zéro déchet devient politique
En un peu plus d’une décennie, Roubaix, ville la plus pauvre de France avec 46% d’habitants sous le seuil de pauvreté, souvent associée aux statistiques du chômage ou de la délinquance, s’est imposée comme une référence nationale en matière de réduction des déchets. Ici, le zéro déchet est un levier très concret pour reprendre la main sur sa consommation. Et ce n’est pas réservé aux familles les plus aisées.
L’épopée débute en 2014. La municipalité cherche alors des solutions pour améliorer la propreté de la ville et découvre un appel à projets “Territoire zéro déchet”. Les élus décident d’y participer. Et dès la première année, une centaine de familles se lancent dans un défi pilote. Les participants reçoivent un peson pour mesurer leurs ordures, des conseils, parfois du matériel.

Deux ans plus tard, la municipalité crée des “biobox”, points de collecte pour les déchets organiques, complétés en 2019 par des “jardicomposteurs” (bacs avec un composteur au milieu et des pots autour, les plantes se nourrissent directement grâce au compost, ndlr). Chaque famille ambassadrice participe à des ateliers pratiques : fabrication de produits ménagers, cuisine anti-gaspi, réduction du sucre… et repart avec un tote bag ou des outils pour réduire ses ordures à la maison. Aujourd’hui, près de 800 familles sont engagées dans la démarche. Certaines d’entre elles économisent jusqu’à 1000 à 1500 euros par an. Très vite, les résultats dépassent en effet la seule question environnementale.
Des citoyens ordinaires acteurs de la transformation de la ville
Face à l’ampleur du mouvement, la municipalité comprend qu’il faut structurer. C’est là qu’entrent en scène Camille Plard et Magdeleine Porte. Camille, alors indépendante à Faches-Thumesnil, suit la formation roubaisienne pour devenir ambassadrice zéro déchet. « On m’a équipée, formée, et j’ai lancé le programme chez moi », raconte-t-elle. Son engagement est tel qu’il devient métier : elle est recrutée par sa commune, puis par Roubaix. Aujourd’hui, elle est directrice adjointe à la transition écologique, à la tête d’un service de neuf personnes — le seul en France à compter une chargée de projet dédiée aux low-tech.
Ce choix politique de Roubaix a aussi produit des trajectoires inattendues. Magdeleine, simple habitante engagée dans le défi, rejoint en 2020 l’équipe municipale comme adjointe en charge du dossier. Elle n’avait jamais fait de politique auparavant. « On se rend compte que ce sont des citoyens ordinaires qui deviennent des acteurs de la transformation de la ville », souligne le maire.
Des dispositifs concrets pour des résultats tangibles
L’initiative s’est peu à peu étendue aux commerces avec le label “commerces zéro déchet”. Depuis 2015, 109 boutiques ont été labellisées, 66 sont toujours en activité. Les engagements vont de l’acceptation des contenants personnels à la réduction des emballages. Un système de consigne expérimenté grâce aux financements de l’Ademe et à la Région à hauteur de 100 000 euros, a également favorisé l’émergence d’entreprises locales spécialisées dans le réemploi.
Dans les écoles publiques, 1 800 élèves de CP suivent une demi-journée de formation chaque année. Une gourde et un tote bag leur sont offerts, et le goûter doit être composé d’un fruit, sans emballage jetable. « Les enfants deviennent souvent les meilleurs ambassadeurs à la maison », souligne Camille Plard.
La démarche dépasse la seule sphère domestique. La ville a créé un club d’économie circulaire réunissant entreprises et acteurs de l’économie sociale et solidaire pour transformer les flux de matières et favoriser la coopération locale. Dès 2017, Roubaix rejoint le programme européen Upcycle Your Waste, qui permet d’évaluer et d’optimiser les flux de matières dans les entreprises. En 2022, elle devient l’une des douze villes pilotes européennes accompagnées dans cette transition.
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Une ville devenue référence
Aujourd’hui, Roubaix dépense toujours 100 000 euros par an pour développer des solutions anti-gaspi. La commune du Nord est également devenue territoire démonstrateur de l’Ademe, inspirant 72 collectivités françaises et 26 communes de la Métropole européenne de Lille. Plusieurs projets ont essaimé à Lyon Métropole et dans l’agglomération d’Aix-Marseille.

La collecte des déchets relève de la Métropole européenne de Lille. La Ville ne dispose donc pas de données précises sur l’évolution globale des ordures ménagères, mais elle mesure l’impact de ses propres dispositifs. En 2024, 160 tonnes de déchets végétaux ont été collectées et valorisées, notamment via les jardicomposteurs et le broyage. Près de 5000 tonnes ont été orientées vers la valorisation énergétique — des indicateurs partiels, mais révélateurs d’une structuration progressive.
Changer d’échelle, un défi
Au total, la ville a montré que l’écologie pouvait devenir un levier concret pour le pouvoir d’achat, l’emploi et la coopération locale, dans un territoire longtemps associé à la pauvreté. Le zéro déchet a commencé dans les cuisines ; il s’inscrit désormais dans un projet politique. Pour les familles engagées, il reste pourtant très simple : reprendre la main sur leur quotidien.
À l’approche des municipales, la question n’est plus celle du lancement, mais du changement d’échelle. Les sites Tissel dédiés au réemploi vont-ils être étendus ? Le programme low-tech va-t-il se poursuivre ? Il faudra donc savoir s’il faut rester sur l’incitation ou aller vers des mesures plus contraignantes… ♦