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“À la paix” : après la pièce, la causerie !

Par Nathania Cahen, le 1 décembre 2023

Journaliste

Le vigneron pacifiste et sa machine qui turbine aux excréments ©raynaud-de-lage
C’était LA pièce de cet automne au théâtre de La Criée, à Marseille. À la paix est un moment de théâtre plein de truculence, qui sous couvert d’humour discourt sur des sujets sensibles : l’épuisement des ressources naturelles, les solutions qui se présentent à nous – recyclage des déchets, mobilités douces, vivre ensemble… Thèmes qui ont fait l’objet d’une causerie avec Marcelle.

 

À l’issue de la séance de dimanche 19 novembre, journée mondiale des toilettes, une causerie a rassemblé une cinquantaine de spectateurs autour de Robin Renucci (dont c’est la première création depuis son arrivée à la direction de cette scène nationale), Anne-Laure Saint-Girons Lesne, directrice générale adjointe des Alchimistes Marseille, Valérie Dufayet, professeur de philosophie et organisatrice d’ateliers Phil’osons.

"À la paix" : après la pièce, la causerie !
Des spectateurs curieux de découvrir les ressorts de la pièce © Agathe Perrier

 

Sur l’adaptation avec Serge Valetti de La paix d’Aristophane…

Robin Renucci : « En arrivant ici, mon projet était d’être dans un dialogue. L’expérience est esthétique mais aussi pratique. Un travail théâtral fait avec les spectateurs, les amateurs, les professionnels… qui nous rend pratiquants de cet art qui n’est pas juste réservé à la consommation. En tant que spectateur on peut être spectacteur, citoyen autour de l’objet commun. D’où le choix d’un Grec, d’une œuvre qui nous unit et nous rassemble, y compris le jeune public. »

 

Satire politique

« L’objet ici est une farce, une satire politique entendable à plusieurs niveaux. Tout d’abord au degré de la bêtise car nous avons besoin de nous divertir, de fuir nos angoisses, nos préoccupations. Ensuite, avec un degré réflexion.

Aristophane, chez les Grecs, n’est pas un tragique (Euripide, Sophocle…), lui écrit des comédies. Il écrit celle-ci très belle et très simple sur l’histoire du Péloponnèse. La paix consiste dans le fait que nous pouvons nous parler, manger, trinquer ensemble. C’est le banquet. Et les empêcheurs de paix sont ceux qui empêchent cet échange.

Dans la mythologie, Hermès est le gardien de la vaisselle des dieux. La guerre, Polémos, a enterré la vaisselle qui permet de trinquer et festoyer ensemble, dans la convivance. Le vigneron veut donc gagner l’Olympe pour déterrer cette vaisselle. »

 

Une pièce non conventionnelle qui parle de caca

« C’est une farce satyrique, qui présente donc un risque : des spectateurs n’aiment pas ce spectacle non conventionnel. Pour certains, il n’est pas possible de parler de caca.

Or, voilà 2500 ans, Aristophane avait déjà la conscience des déchets et de leur recyclage puisque son héros de déplaçait sur un bousier, insecte qui se nourrit d’excréments. Une métaphore que je trouve complètement actuelle, dans un monde englué dans la mouise.

Aujourd’hui Gates travaille sur la récupération d’excréments, en créant des toilettes en Afrique et en Inde, d’abord pour des raisons sanitaires, certes. Mais le projet est de récupérer les excréments pour qu’ils participent à notre survie.

Je recherche aussi l’expérience critique. Oser dire que l’on aime ou pas, et aller au-delà. »

Les Alchimistes et le recyclage des déchets alimentaires

Anne-Laure Saint-Girons Lesne. « Désormais, tout est question d’accès aux ressources, même en temps de paix, a fortiori durant la guerre. Cela devient un problème permanent car elles s’amenuisent. D’où de nombreuses initiatives en Europe et dans le monde pour réutiliser les déchets et en faire des ressources. En France, on peut boire l’eau des toilettes, il y a un problème quelque part !

Le bousier récupère les déchets, les enterre et ainsi fertilise les sols. Il même permis aux humains de s’implanter en Afrique. Les Alchimistes fonctionnent sur le même modèle.
Beaucoup de ressources qui passent à la poubelle, mais à notre petite échelle, on les intercepte, auprès des restaurants, Ehpads, hôpitaux… pour produire du compost et fertiliser les sols. »

 

 

Couches usagées, urine…

« Des initiatives comme ça, il en existe beaucoup. On travaille par exemple en R&D sur la réutilisation de couches bébés usagées pour en faire du compost. À Bordeaux, il y a Toopi qui récupère le pipi car il contient cet azote qui manque dans les sols. Ces initiatives deviennent essentielles. Cette pièce est une métaphore de notre travail ! », pursuit Anne-Laure Saint-Girons Lesne.

Et de nous rappeler qu’au 1er janvier 2024, tout le monde devra trier ses déchets alimentaires à la source, les porter dans des bornes spéciales. Soit pour la méthanisation, la production de gaz (pour chauffer, rouler…), soit pour du compost, la production de matière redistribuée en local.

Robin Renucci rappelle alors que les Romains avaient suivi ce chemin sous l’empereur Vespasien : les tanneurs ne pouvaient travailler que grâce à l’ammoniaque issue de la récupération des urines. De là vient la phrase : « l’argent n’a pas d’odeur ». C’était un acte politique et économique. Et s’indigne : « Notre civilisation, c’est un comble, utilise de l’eau potable pour évacuer notre urine, c’est inouï, aberrant ! Une régression de la société ».

 

Les plus jeunes philosophent sur les mêmes thèmes !

Valérie Dufayet tenait un atelier Phil’osons pendant que les parents d’une dizaine d’enfants de 4 à 11 ans assistaient au spectacle. Ensemble, ils ont parlé escargots, pipi. Discuté des enjeux de la pièce, de la mise en scène – à partir des photos. « Ils sont étonnés du rien du caca, cette pauvreté, comme du sable sur la plage. Je leur ai expliqué la guerre quand la pièce est écrite, pendant dix ans les Athéniens enfermés dans leurs murs, affamés, ne peuvent travailler leurs terres. Il ne leur reste comme seule énergie le caca.

On a parlé de la terre qui s’appauvrit, de l’eau potable qui se tarit. Les enfants sont très sensibles à l’écologie, il y a là de petits Alchimistes en puissance… Sur la paix, ils ont compris que moins il y a de choses à convoiter, moins on se dispute. Ils assistent via les médias à de nombreuses tragédies. Or dans la tragédie, il n’y a pas de solutions. Mais la comédie est un miroir qui permet de parler. Je leur ai demandé quels rôles ils aimeraient jouer sur terre : que des métiers artisanaux, du faire ! Boulanger, pâtissière… »

 

 

Ce que dit le public ?

Une dame : « J’ai connu quelques minutes de perplexité au début. Au fur et à mesure, j’ai compris. À la fin j’étais émue, j’ai pleuré. C’est un projet très courageux, un chemin de découvertes. Vous ouvrez une fenêtre : nous dîtes qu’on peut encore faire mieux ».

Victor Hugo Spinosa, président de la fondation L’air et moi : « J’ai écrit Le voyage de mon petit caca. En France , on produit un Mont Blanc de déchets chaque année. La moitié c’est des emballages, un quart du compost. Le pet de vache au méthane les fait réfléchir au fait de manger de la viande.

La conclusion revient à Robin Renucci : « J’ai besoin de vous. Un théâtre qui se coupe de son public n’a aucune raison d’être. Je veux élargir la base sociale du public, plus de jeunesse, une communauté de réflexion. Il faut que nous soyons ensemble pour critiquer, c’est bon de travailler aussi sur les dissensus. Un lieu de création est un lieu de risque ». ♦