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Camp des Milles : se souvenir pour résister
Entre 1939 et 1942, la grande tuilerie aixoise a servi de camp d’internement et de déportation pour plus de 10 000 personnes. C’est, depuis 2012, un Mémorial qui se visite et, surtout, un outil de sensibilisation à la citoyenneté et à la tolérance. « Nous expliquons qu’il faut rester vigilant vis-à-vis des préjugés, des processus de désociabilisation – le rapport au groupe, à la règle. Car l’histoire nous apprend que ce sont des minorités actives qui la font basculer, d’un côté ou de l’autre », confie Cyprien Fonvielle, le directeur du site. Le message est relayé auprès de chaque visiteur. C’est beaucoup mais encore trop peu, au regard notamment des actes antisémites perpétrés ces derniers jours*.

C’est au moment de se séparer, alors que nous discutons à bâtons rompus et qu’il m’explique comment, en 2009, il est arrivé à ce poste de directeur du site-mémorial du camp des Milles que Cyprien Fonvielle glisse ce qui ne pourrait être qu’une anecdote : « J’ai reçu un appel d’un officiel qui me félicitait pour mes nouvelles fonctions. Mon interlocuteur a poursuivi : mais nous ne savions pas que vous étiez juif Cyprien ! ». Il y a du Louis de Funès dans cette réplique. Autre chose aussi. Alors non, Cyprien Fonvielle n’est pas juif : « Je suis d’ascendance piémontaise catholique. Mais, comme tout un chacun, concerné par ce qui s’est passé ici. L’histoire de la Shoah questionne sur les sociétés mais aussi sur soi ou sa famille : où était-elle et que faisait-elle au moment où ce site se remplissait de prisonniers ? Où selon toute vraisemblance me serais-je trouvé, moi ? En l’occurrence, et comme tant d’autres, ma famille n’a pas collaboré. Ne s’est pas engagée non plus, optant pour la passivité ».
Le camp des Milles ?
C’est une tuilerie à l’air inoffensif, postée le long des rails en lisière du village des Milles. Et pourtant… Ce lieu a été le théâtre d’un des plus sinistres pans de notre histoire. Lors du déclenchement de la 2e Guerre Mondiale, la grande tuilerie de la famille Rastoin ne fonctionne plus. La crise est passée par là et le grand four Hoffmann est en panne. Le commandement militaire 
Casser la distance

« Nous voulons donner des clés de compréhension, complète le directeur du site. Expliquer qu’il faut rester vigilant, aujourd’hui encore, vis-à-vis des préjugés, des processus de désociabilisation – le rapport au groupe, à la règle. L’histoire nous apprend que ce sont des minorités actives qui la font basculer, d’un côté ou de l’autre ».
Plus de 52 000 scolaires en 2018
C’est LE public prioritaire, les passeurs de témoin, les citoyens de demain. Passage obligé pour les écoliers, collégiens et lycéens de la région, il capte bien au-delà, au bénéfice d’accords passés avec la SNCF qui achemine gratuitement ce jeune public depuis Lille, Lyon ou Bordeaux. La visite au Camp des Milles se prépare. Avec des outils pédagogiques dédiés et la 
Il est important d’instruire le plus grand nombre sur cette histoire commune. Construites sur un modèle similaire, certaines visites embarquent des jeunes dont le parcours a pu dérailler précocement – placés sous protection de la justice ou pensionnaires d’établissements pénitentiaires pour mineurs (cet article aura une suite, un retour au Mémorial avec un groupe de l’EPM de la Valentine, encadré par le boxeur José Gomez). Pour élargir et impliquer davantage encore, une Chaire UNESCO intitulée “Éducation à la citoyenneté, sciences de l’homme et convergence des mémoires” a été créée au Camp des Milles en 2015. Une soixantaine de projets émanant de tout l’hexagone a déjà été labellisée, dont 25 l’an passé.
Élargir les publics touchés

La prochaine exposition sera assez exceptionnelle. Dans le cadre d’un partenariat noué avec le camp polonais d’Auschwitz, elle lui empruntera de nombreux objets et documents d’archives. Surtout, elle retracera les parcours de dix prisonniers du Camp des Milles déportés à Auschwitz. Dont deux survivants.
J’ai demandé à Cyprien Fonvielle : « Comment faire quand les derniers grands témoins auront disparu ? ». La région en compte encore deux, Denise Toros Marter à Marseille et Albert Traube (qui a séjourné au Camp des Milles) à Menton. « Ils ne sont pas remplaçables, a-t-il convenu. Mais beaucoup de témoignages ont été captés, il y a des enregistrements, des vidéos. Et les témoins de témoins, ceux qui ont rencontré, interrogé, relaté… ont aujourd’hui un rôle important à jouer » ♦
*Le 12 février, le Ministère de l’intérieur a annoncé que les actes antisémites avaient augmenté de 74% en 2018.
Bonus
- 21% des jeunes de 18 à 24 ans n’ont jamais entendu parler du génocide des juifs, contre seulement 2 % des 65 ans et plus : une étude réalisée par la Fondation Jean Jaurès.
- Un film qui décrypte les mécanismes menant à l’horreur, à visionner sur place ou sur écran https://vimeo.com/159467723
- Lors de la visite, un fascicule intitulé Petit Manuel de survie démocratique – pour résister à l’engrenage des extrémismes, des racismes et de l’antisémitisme vous est remis. Au dos, résumées, trois leçons à retenir de l’histoire : 1) c’est dans les commencements qu’il faut réagir fermement 2) Chacun peut résister ou réagir, à sa manière 3) une minorité active et une majorité passive peuvent faire arriver un pouvoir autoritaire par les urnes. On peut le télécharger ici.
- Infos pratiques : Camp des Milles, Chemin de la Badesse, Aix-en-Provence. Tél. : 04 42 39 17 11. Ouvert tous les jours de 10h à 19h. Tarif : 9,50€ – Tarif réduit : 7,50€ – Gratuit pour les enfants de moins de 9 ans et les enseignants qui préparent une visite pédagogique – Pass famille : 33€
