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Le roman noir, baromètre de nos sociétés ?
J’ai posé la question à Cédric Fabre, confrère journaliste et auteur de plusieurs opus de couleur très sombre. J’aurais pu la poser à d’autres, les spécialistes du genre ne manquent ni à Marseille ni en Provence. Ce qui m’a interpellée, c’est l’analogie entre la colère sociale qui se déchaînait dans La folle cavale de Florida Meyer*, paru en octobre, et la saga des gilets jaunes qui a démarré quelques semaines plus tard.

En préambule, quelle définition donnez-vous du roman noir ?
C’est d’abord un genre différent du polar, un terme générique pour des enquêtes policières guidées par la résolution d’un crime. Le roman noir commence avant, quand le crime se prépare, quand tous les ingrédients sont en place dans la société. Il décortique le fonctionnement et les ressorts du passage à l’acte et son contexte général. Comment et pourquoi survient le drame. En cela, c’est un outil complémentaire du journalisme et de la sociologie. Mais le langage est davantage artistique, repose sur une représentation personnelle qui n’a pas vocation à être explicative.
Dans son ADN, il y a clairement un héritage du réalisme social d’Émile Zola, Victor Hugo, Jules Vallès… Il s’agit d’une littérature très politique, pendant longtemps ancrée très à gauche. Aux États-Unis, les écrivains dans cette veine ont longtemps été communistes ou marxistes, à l’instar de Dashiell Hammett ou Jim Thomson (ndlr -Coup de Torchon, adapté au cinéma par Bertrand Tavernier), qui figurent aujourd’hui encore dans les auteurs de série noire les plus vendus.
En France, le genre, sous sa forme moderne engagée, se développe avec Manchette et Didier Daenincks, notamment, dans les années 1980-90.
Pourquoi « roman » alors ?
Parce qu’on invente les personnages et leur destin. Mais une spécificité du roman noir est qu’il y est souvent question de la vie quotidienne des gens ordinaires, des contemporains qui nous ressemblent. Il n’y a pas de personnes exceptionnelles, de tueurs en série. On y livre une représentation de la société à un moment et un endroit donnés. C’est une littérature de territoire en somme.
On est tenté de penser qu’en France, le genre a pris davantage à Marseille qu’ailleurs, non ?

Quelles sont les premières questions que vous vous posez en amont de l’écriture ?
D’où vient la violence ? D’où viennent la délinquance, les déviances ? Pourquoi les casseurs cassent ? Le roman noir remonte le temps, explore les mécanismes de l’action sociale et politique. À la façon de Dom Helder Camara (1909-1999), l’évêque brésilien, chantre de la lutte contre la pauvreté qui parlait de violence subjective et objective… Jaurès montrait que la vraie violence, qui consistait en la décision d’un plan social dans un bureau feutré, ne faisait pas d’éclat, alors que la réponse des victimes, des syndicats qui répliquaient avec pavés et barricades était, elle taxée de « violente ».
Aujourd’hui, on peut notamment convenir que la violence vient parfois de l’État, qui ne prend pas le même soin de tous. Il est important d’avoir une littérature qui évoque cette violence institutionnelle. Et montre qu’elle aboutit par exemple à des mouvements comme les gilets jaunes, nés en marge de tout syndicat.
J’anime ponctuellement des ateliers d’écriture en prison et dans les quartiers nord de Marseille – les auteurs de romans noirs sont souvent sollicités pour ce type d’intervention, dans les écoles et les centres sociaux aussi. Ceux que je croise là viennent toujours des mêmes classes sociales et apportent la preuve que la violence, disons la délinquance, naît plus facilement dans et à cause de la misère.
Vos deux derniers romans noirs, Un bref moment d’héroïsme et La folle cavale de Florida Meyer sont empreints de cette révolte sociale et populaire… Du réalisme d’anticipation ?

Muriel Pénicaud a récemment interrogé des auteurs de science-fiction sur demain et l’avenir proche de la France : preuve que la littérature joue un rôle et modélise ce qui peut se passer.
Avec La Folle Cavale de Florida Meyer, vous sortez de Marseille. Vous en aviez assez ?
Non, même si je n’ai pas toujours pas la réponse à ma question : pourquoi les gens ne se révoltent pas dans cette ville qui a toujours connu une tradition anarchiste, où la fracture sociale est énorme, où le syndicalisme a longtemps été présent. J’ai le sentiment aujourd’hui que le sauve-qui-peut prévaut ; dès 
Moi j’y ai vu un roman politique et social !
C’est vrai que les manifs étaient déjà récurrentes, contre la loi travail, Nuit debout… Les prémices de la suite étaient en place, on n’invente rien. Je l’ai plutôt construit comme un livre sur le syndicalisme, pour lequel du reste, je me suis beaucoup entretenu avec un cégétiste qui avait des responsabilités. L’idée est aussi celle de l’homme providentiel qui n’arrive jamais… Aujourd’hui on manque de figures charismatiques. Mais je ne veux donner aucun leçon, je relate ce que je vois en parcourant la ville.
Outre ce que vous voyez de votre fenêtre, d’autres choses peuvent être source d’inspiration ?
J’ai un fil rouge, le rock. Je fréquente des salles de concert rock, je rencontre des personnages de toutes origines, influences, cultures… avec des histoires étonnantes et des références (les contre-cultures américaines, l’Angleterre de Thatcher et les courants musicaux qui ont dénoncé sa politique) qui m’inspirent bien que n’ayant rien de proprement marseillaises. C’est un univers singulier dans cette ville qui est la capitale du rap.
Qu’est-ce que le roman noir peut apporter aux lecteurs de Marseille par exemple ?
Le récit de vérités, les histoires de vrais gens car Marseille est une ville de l’oralité, qui se complaît dans la mythologie et la pantalonnade. Le souci localement est le relais et la place accordés aux artistes, et écrivains notamment : nous sommes toujours relégués en deuxième choix. Les libraires doivent se montrer moins suspicieux envers nous, faire preuve d’intérêt, mettre davantage en avant nos travaux. En 2013, en pleine année capitale de la culture, j’avais écrit Marseille’s burning, sur les coulisses de la culture justement, et sur l’importance de soigner le lien social : j’ai été très peu invité à en parler, très peu relayé. Cela doit changer !
Quand on écrit du roman social, on ambitionne de changer les choses ?
Changer, c’est excessif, mais influencer, très certainement. C’est en cela qu’il est important pour nous d’avoir le soutien des libraires. Parce qu’on a des choses à dire, à partager, à faire lire. Sur ce qui ne fonctionne pas mais aussi sur le bouillonnement, la magie et l’énergie folle qu’on trouve ici. Pour ma part, la mission que je m’assigne est de décrire ce qui se passe. Au-delà, j’ai envie de réveiller, d’inciter à s’engager et agir d’une manière ou d’une autre.
L’effondrement des immeubles de la rue d’Aubagne, début novembre, m’a ramené à Marseille. La révolte des gens, les hommages qui se poursuivent aujourd’hui encore, le fait de descendre dans la rue (ce qui est plus fort que signer une pétition derrière son ordinateur) m’inspirent des bribes de fiction. Une ville, il faut l’habiter, l’occuper, se manifester, s’approprier ou se réapproprier son histoire. La solution peut être dans la convergence de la fiction, de l’art et du réel, pour fantasmer et sublimer. ♦
*Editions Plon
Bonus
Les 5 romans noirs indispensables de Cédric Fabre. Choisis selon l’humeur du moment, vendredi 19 avril.
–Pur, d’Antoine Chainas, Folio/Policiers
–Le méchant qui danse, de Pierre Pelot, Ed. Rivages
–Black Blocs, d’Elsa Marpeau, Folio/policiers
–Romicide, de Gianni Pirozzi, Ed. Rivages/Noir
–Ce qu’il nous faut, c’est un mort, d’Hervé Commère, Ed. Pocket