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Fatima Mostefaoui : de la ressource pour les cités
Fatima Mostefaoui a occupé récemment le devant de la scène, propulsée porte-parole d’un collectif de femmes des cités de Marseille réclamant que l’argent du crime organisé soit affecté aux quartiers en déshérence. Rendez-vous cité des Flamants, pour faire connaissance.
Je la retrouve dans un local associatif, en rez-de-chaussée d’un des immeubles des Flamants, à côté de la mosquée qui vient d’être refaite – le phare qui m’a guidée à bon port. Avant nous avions échangé moult SMS avant d’arriver à nous parler. Car avec la tribune publiée dans Libé le 1er avril, puis la mise en ligne de la pétition quelques jours plus tard, Fatima Mostefaoui n’arrivait plus à jongler avec toutes les sollicitations de la presse.
« La pétition, ce n’est pas moi seule, corrige-t-elle d’emblée, nous sommes un groupe de 34 au départ, qui a grossi depuis ». L’idée a mûri au fil de discussions informelles avec trois amies, qui ont écrit, corrigé, partagé, puis posté leur tribune à Libé. « C’est tout ce qui se passe dans les cités. Le crescendo dans le sentiment d’abandon. Les services publics qui ferment. Des coups de feu à 11 heures le matin. Des gamins qui tombent sous les balles. Les cris, les pleurs. On le vit, c’est horrible ! On stigmatise les jeunes de nos quartiers, mais ils rêvent tous d’une vie meilleure ». Les textes sont remontés jusqu’au gouvernement. Tous les élus de Marseille ont lu la tribune mais seule Arlette Fructus, l’adjointe au logement, a contacté le collectif : « elle nous as reçues pour nous dire que c’était courageux et intéressant ».
L’argent du crime organisé ne se résume pas à la drogue
Les journalistes l’ont passablement énervée : « Beaucoup ont lié notre tribune à l’argent du trafic de drogue. Mais ce n’est pas du tout notre cheval de bataille. Dans l’argent du crime organisé, on met aussi les fraudes fiscales des entreprises, les malversations des cols blancs… pas seulement ce qui se passe dans les cités ! » Et de préciser sa pensée : « Peut-être que les quartiers à l’autre bout de Marseille ont besoin d’une école pour les handicapés ou qu’il est possible d’améliorer la vie dans certaines campagnes ? Forcément, nous sommes très sensibles à ce qui se passe dans nos lieux de vie mais nous voulons le bien de toute la société, de la France entière ! ».
Dans la veine « tous ces gens des cités profitent déjà assez du système », les commentaires qui ont fleuri sur les réseaux sociaux dans le sillage de la pétition l’ont désolée. Exaspérée, elle attaque : « Ils feraient mieux de regarder plus attentivement les pupilles de leurs enfants ! Parce qu’on ne se bat pas uniquement pour nos gamins. Malgré les apparences, on est ouvertes. » La voix retombe, pour préciser qu’il y a eu davantage de soutiens que de critiques, avec des gens formidables pour signer la pétition.
Genèse d’une mobilisation

Une militante au verbe haut

« Devenir la plus grosse capitaliste de France »
Fatima Mostefaoui est née dans les préfabriqués de l’ancien bidonville de La Calade. Puis à partir de l’âge de six ans, a vécu aux Flamants. « J’ai grandi avec une seule idée, me barrer et devenir la plus grosse capitaliste de France. À l’école ça ne marchait pas trop, j’ai passé un CAP d’employée technique de collectivité – ça consiste à faire la boniche et changer les couches des vieux – puis j’ai fait un début de formation dans la restauration avant d’enfiler les petits boulots. » Alors, elle est partie vivre à Paris. De retour, elle a fait escale du côté de la Canebière mais a préféré revenir aux Flamants, avant de se poser à quelques blocs et coups d’aile de là, aux Hirondelles. « Avec mon mari, nous avons eu une entreprise de nettoyage, une autre de maçonnerie. On a fait un mauvais choix d’associé et on a tout perdu. Mais on est beaucoup plus épanouis avec ce qu’on fait aujourd’hui dans le quartier, avec les associations… » ♦
Bonus
- Les Flamants est une cité de 12 bâtiments, insérée dans le quartier du Grand Saint Barthélémy, dans le 14e arrondissement de Marseille, au cœur des « quartiers Nord » qui ont vu surgir 60% des logements sociaux de la ville et accueilli en masse les migrants du sud de la Méditerranée dans les années 1960. C’est un quartier symbolique de l’histoire de la Marche pour l’égalité et contre le racisme (dite Marche des beurs, elle s’est déroulée en France du 15 octobre 1983 au 3 décembre 1983). Le passage par les Flamants s’explique par ce contexte et par un événement qui a contribué à l’organisation locale des jeunes de l’immigration maghrébine engagés dans la lutte contre le racisme : l’assassinat de Lahouari Ben Mohamed. Le 18 octobre 1980, ce jeune homme d’origine marocaine est abattu par un policier CRS lors d’un banal contrôle routier à la cité des Flamants. Une manifestation est organisée le lendemain de sa mort de dénoncer les violences policières. (source Odysseo)
- La coordination nationale des Pas Sans Nous. Les 5 et 6 septembre 2014, près de 200 représentants associatifs réunis à Nantes, venant de quartiers populaires de toute la France, ont constitué cette coordination nationale « Pas sans nous », pour jouer le rôle de syndicat des quartiers. Cette coordination entend être une force d’interpellation, de proposition et de co-construction citoyenne, qui mobilise les dynamiques issues des quartiers populaires dans l’objectif défendre leurs intérêts et de faire entendre leurs voix. Le terme « quartiers populaires » englobe les banlieues, cités, des zones urbaines ou rurales, en centre ou périphérie, d’Outre-Mer ou métropolitaines. Un an plus tôt, en juillet 2013, le rapport « Ça ne se fera plus sans nous », adressé au ministre de la ville François Lamy, a mis en avant les expertises citoyennes et dégagé une trentaine de propositions pour aller vers la co-construction des politiques publiques.