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Par Nathania Cahen, le 5 juin 2024

Journaliste

Le Cin’éthique sur le combat de Nan Goldin contre les opioïdes

[au fait !] « Le film Toute la beauté et le sang versé recèle nombre de dimensions sur le visible et l’invisibilisation, à savoir sur un processus politique, social, juridique destiné à ne pas montrer ce qu’on ne veut pas voir. En l’occurrence un trafic licite de médicaments, l’OxyContin, à l’origine de milliers de morts », introduit Marc Rosmini, agrégé de philosophie. Le travail de la photographe Nan Goldin a été celui d’une lanceuse d’alerte : dénoncer ce système dont elle-même a été victime à travers une mise en abîme. Un combat que retrace ce documentaire de Laura Poitras.

Des vies plus importantes que d’autres ?

« Se pose la question des vies qui selon l’opinion dominante « méritent » ou pas d’être représentées ou pleurées, et d’une société organisée pour que certaines vies soient pleurables ou pas. Celles des malades du sida sont ainsi des vies indignes d’être pleurées car indignes d’être vécues. Et cela ramène à l’inégalité des vies, thème sur lequel Judith Butler a beaucoup écrit », pointe Marc Rosmini.

Il est intéressant de voir comment fonctionnent la société, la justice, le monde de l’art avec sa duplicité (qui met en avant des artistes comme Nan Goldin, mais accepte aussi de l’argent d’où qu’il vienne, notamment de « dealers légaux » comme la famille Sackler). Ainsi les drogues sont classées légales ou illégales selon des critères arbitraires, moins liés à la dangerosité des produits qu’aux intérêts d’un groupe donné, ou à l’histoire.

« Ce film ramène à la question du complotisme, il porte indéniablement une dimension politique. Le « complotisme », c’est aussi un terme instrumentalisé par les insiders, les gens bien installés dans le système, pour désamorcer toute critique fondamentale du système. Et insidieusement, pour faire de l’argent au péril vie des gens. Or ce documentaire démontre que c’est la réalité, ici il y a bien conspiration, ce n’est pas un délire interprétatif ! », relève encore Marc Rosmini. De fait, cette enquête débusque les accords d’intérêt entre les puissants (avec la question sous-jacente du financement de la démocratie). Il y a bien ici un complot, organisation d’un système et de son secret.

Sur l’efficacité des lanceurs d’alerte

Retour sur le Cin'éthique consacré au combat de Nan Goldin contre les opioïdes 1Cela continue, il y a toujours autant de morts et la famille Sackler a pu organiser le transfert de sa fortune vers des paradis fiscaux, dénonce le film. « Qu’il s’agisse de l’industrie pharmaceutique, agroalimentaire ou pétrolière… Aucun lobby aujourd’hui n’est réellement menacé. On vient encore de reculer sur les pesticides » se désole Marc Rosmini.

Est-ce le film d’une défaite ou d’une victoire ? La victoire n’est que symbolique. Le monde de l’art (et de l’argent) est ambigu et le capitalisme international a la capacité à (presque) tout digérer, y compris les critiques qui sont portées contre lui.
Les musées retirent le nom des Sackler mais gardent l’argent et les œuvres. Leur réaction n’est que cosmétique. « Les lanceurs d’alerte sont admirables, malheureusement leur efficacité réelle sur le cours du monde est à peu près nulle », pointe le philosophe, avant de poursuivre sur le thème de la dépendance. « Il ne s’agit pas seulement de la drogue. Mes élèves sont dépendants du smartphone, une vraie catastrophe sanitaire. Depuis plusieurs années, je constate une dégradation très nette. Mais le smartphone est légal et tout nous incite en avoir. Pour me connecter à Parcours sup, je devrais même télécharger une appli sur mon smartphone ! Or je n’en ai pas, pour des raisons politiques, mais l’Education Nationale voudrait m’obliger à en avoir un ! Pourtant on connaît la catastrophe, sur le sommeil, l’attention ».

Et de conclure : « On nous vend tout à fait légalement des opioïdes, des smartphones, il s’agit une économie légale dont la légitimité peut être questionnée – c’est un euphémisme. »

♦ Relire la tribune de Marc Rosmini “Faut-il lutter contre le complotisme ?”

Les dysfonctionnements de la démocratie

Un spectateur s’interroge sur l’ouverture de « haltes soin addiction », sur la légalisation du cannabis…

« La démocratie suppose un bon degré d’information. Dans notre pays, les consommateurs de drogue sont considérés comme des délinquants, ce qu’aucun addictologue ne valide. Pourtant politiquement, il n’y a pas d’ouverture, on ne s’en empare pas collectivement, c’est dommage », répond Marc Rosmini. Et d’évoquer le rapport rédigé par Didier Sicard qui défendait l’idée de dépénaliser toutes les drogues et de considérer une partie des usagers comme des malades. Ce rapport a été élaboré avec des policiers, des magistrats, des médecins, des sociologues, avec des regards croisés. « Pourtant notre démocratie a été incapable d’en tenir compte. Nous prenons des décisions contraires au consensus scientifique qui peut exister sur un sujet. Et c’est là le symptôme d’un dysfonctionnement majeur. »

La légalisation aura également des limites. Car si le capitalisme s’en empare, son but sera d’inciter à la consommation un maximum de personnes. C’est pourquoi l’Allemagne, qui vient de légaliser, a confié le dossier au monde associatif non lucratif. Sur le sujet, Marc Rosmini recommande la lecture de l’ouvrage de Mohamed Bensaada, “Legalize it”. L’auteur suggère que la drogue soit fortement taxée et que ses revenus fiscaux aillent aux quartiers défavorisés, distinguant ainsi entre « légalisation » et « légalisation sociale ». ♦