Économie

Par Paul Molga, le 10 novembre 2025

Journaliste

La Nef, la banque solidaire qui réconcilie finance et éthique

10% des prêts accordés par l’établissement coopératif sont sollicités par des entrepreneurs de la région Provence-Alpes-Côte d’Azur : preuve du dynamisme local de l’économie sociale et solidaire selon sa responsable itinérante. Marcelle l’a suivie dans sa tournée.

Laetitia Dourdent parcourt 15 à 20 000 km par an avec sa voiture et au moins autant en transports en commun, un record pour une banquière. « Mes bureaux se trouvent chez mes clients », indique cette itinérante qui représente l’établissement éthique coopératif La Nef en Provence-Alpes-Côte d’Azur.

Des projets environnementaux, sociaux et culturels à impact

Et des clients, elle en compte un bon paquet, attiré par les valeurs écologiques, durables et socialement responsables de cette banque dont la création en tant que société financière a été officialisée en 1988 à Lyon : pas moins de 550 professionnels opérant entre Marseille et Nice. Un cinquième d’entre eux (120) sont aussi des emprunteurs, mais ça n’est pas le taux de crédit proposé qui les attire car la Nef est plus chère que les réseaux traditionnels : autour de 4% en moyenne (4,40% sur sept ans) par exemple pour l’achat d’un fonds de commerce.

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Laetitia Dourdent © La Nef

« Ils souscrivent un prêt à La Nef par conviction », explique leur interlocutrice, en poste depuis cinq ans. La banque leur propose une organisation particulière : elle ne finance que des projets à impact, environnementaux, sociaux et culturels, en circuit court. « Avec l’argent qui nous est confié », précise-t-elle. Ainsi, 45 projets ont été financés l’an passé pour un montant de 29 millions d’euros représentant 10% du total des financements de la banque. Chaque année, une publication les détaille tous. En outre, chaque destinataire est en droit de demander plus d’explications sur les choix d’investissement. « Certains épargnants vont même voir les entreprises que leur argent a financé », poursuit Laetitia Dourdent.

Les « randos Nef »

La banque les y encourage même, en organisant des « Rando Nef ». En août, une douzaine de clients ont ainsi accompagné la banquière dans un circuit phocéen qui les a fait rencontrer le magasin de jouet, jeux et livres de seconde main Joe Mirraï aux Réformés, le tiers-lieu culinaire, solidaire et anti-gaspi Le Plan de A à Z sur la Canebière, le Studio Tribu avec son coffee shop et yoga mêlé rue Saint-Savournin, et Fada Bike Café, Tours et Locations qui propose à boire, à manger, des réparations et des visites guidées.

Le catalogue des projets les plus récemment soutenus par La Nef donne une image plutôt flatteuse du dynamisme de l’économie sociale et solidaire sudiste. Laetitia Dourdent a ses préférés que les lecteurs assidus de Marcelle connaissent déjà. Ils s’appellent l’Épopée (tiers-lieu dédié à l’innovation éducative en France), le Présage (premier restaurant solaire d’Europe), Koovee (couverts comestibles), Bourlingue & Pacotille (cabotage maritime de marchandises à la voile), ou encore Les Alchimistes (collecte et transformation de biodéchets).

L’exemple des Alchimistes varois

© Les Alchimistes

Pour l’antenne varoise des Alchimistes, créée en 2018, la Nef a d’abord fourni les 263 500 euros de prêt nécessaires à son démarrage. Puis 300 000 euros l’an passé pour asseoir l’activité. Le terrain est propice au circuit de compostage que Cédric et Anne-Sophie Davoine ont déployé autour de Toulon. L’organisation est rodée : jusqu’à plusieurs fois par semaine, ses vélo-cargos et camionnettes sillonnent les villes du littoral pour collecter les restes d’assiettes des restaurants, hôpitaux, prisons et autres établissements scolaires. L’entreprise dispose de trois centres de traitement où ils sont pesés pour chaque client, éventuellement triés, puis broyés et montés en température pour accélérer leur compostage. Toutes les matières organiques y passent : fruits et légumes, mais aussi viandes, poissons, crustacés et coquillages.

En sept ans, cette ancienne association, l’une des premières essaimées par le réseau né à Paris en 2016, a convaincu plus de 250 clients – de l’hôtel Martinez à Cannes aux enseignes locales de fast-food – qu’elle facture quelques centaines d’euros selon le poids et la qualité du tri en amont. Avec sa trentaine de collaborateurs, la désormais entreprise transforme en humus près de 300 tonnes de biodéchets alimentaires chaque mois. Elle les revend facilement aux viticulteurs de la région à raison de dix tonnes par hectare. L’an passé, l’ensemble a généré 1,5 million d’euros de chiffre d’affaires.

Faible taux de défaillance

« Ça n’est qu’un début », veut croire leur banquière. Car depuis deux ans, la réglementation oblige professionnels et particuliers à valoriser leurs biodéchets. Avec trois nouveaux sites en projet, l’entreprise espère traiter à terme 10% des restes d’assiettes que produit la région, environ 16 000 tonnes prévues en 2030. À cette date, le patron estime à 2000 le nombre de clients qu’il pourra servir. Comme le Sittomat (Syndicat Mixte Intercommunal de Transport et de Traitement des Ordures Ménagère de l’Aire Toulonnaise), dont il a commencé à déployer, en ville, les composteurs partagés pour les particuliers.

Laetitia Dourdent se frotte les mains, pas seulement pour les perspectives de ses poulains, mais aussi pour leur sérieux. « La qualité de gestion de l’ESS ne fait plus de doutes. Tout comme l’inscription de ces entreprises dans le paysage économique traditionnel », observe-t-elle. Pour preuve : l’an passé le taux de défaillance des sociétés soutenues par La Nef en Provence-Alpes-Côte d’Azur n’a pas dépassé 3%. ♦

Bonus

# Chiffres-clés de La NEF en 2024.

1096 millions d’euros d’épargne – 880 millions d’euros d’encours crédit – 90 millions d’euros de capital – 86 883 clients – 49 445 sociétaires – 128 salariés – 34 dynamiques locales – 493 projets financés.