Une centrale solaire entre les rails
Une première : en Suisse, une centrale solaire amovible a été installée sur un bout de chemin de fer exploité. Les panneaux solaires posés à plat ne perturbent pas le passage des trains, comme l’explique Joseph Scuderi, le fondateur de la start-up suisse Sun-Ways. Sa technologie intéresse la SNCF, guidée par la nécessité de produire à l’avenir plus d’énergie dans l’Hexagone. Elle pourrait alimenter les transports publics.
Le train passe sur la zone en un instant, comme si de rien n’était. Les voyageurs n’en ont peut-être pas conscience, il s’agit pourtant d’une première mondiale. Depuis le 24 avril 2025, le trafic ferroviaire fonctionne par-dessus une centrale solaire amovible située à Buttes, dans le canton de Neuchâtel en Suisse. Dans le détail, 48 panneaux solaires ont été installés sur un tronçon de 100 mètres de chemin de fer sur lequel trois trains circulent chaque jour à une vitesse de 90 kilomètres par heure. « Cela fait presque une année et tout fonctionne bien », glisse en souriant Joseph Scuderi. Il est le fondateur de la start-up Sun-Ways, à l’origine de l’innovation, en test pendant trois ans jusqu’en avril 2028. En onze mois, plus de 12,52 mégawatts-heure ont déjà été produits puis stockés à proximité en vue d’alimenter le réseau public d’électricité.
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Joseph Scuderi remonte les souvenirs. L’idée lui est apparue un jour qu’il attendait un train : « À ce moment-là, j’avais déjà pris conscience que nous avions collectivement à produire davantage d’énergie. Et j’ai réalisé sur le quai d’une gare que l’espace situé entre les deux rails pouvait largement servir en ce sens. » Encore faut-il ne pas perturber l’activité ferroviaire. Rapidement, Joseph Scuderi se rend compte que des brevets ont déjà été déposés. L’entrepreneur suisse n’a pas été le premier à y réfléchir. Lui cependant ira jusqu’au bout, en parvenant in fine à « contourner les barrières liées au contexte ferroviaire », soit les contraintes d’exploitation.

Dispositif amovible et mécanisé
Sa start-up a imaginé un dispositif amovible qui permet à tout moment de décrocher les panneaux solaires posés à plat sur un chemin de fer – par exemple en cas de maintenance, de travaux ou lors des meulages de rails – puis de les remettre en place à vitesse grand V. L’installation s’effectue de manière mécanique à l’aide d’ « un train spécial appartenant à l’entreprise Scheuchzer », spécialiste des équipements ferroviaires et partenaire de Sun-Ways. Une machine capable de poser près de 1 000 m² de panneaux solaires en seulement quelques heures.
En 2019, Joseph Scuderi a obtenu un premier brevet pour sa technologie. Or il lui restait toutefois encore à « convaincre le secteur ferroviaire », encadré par « des normes strictes, notamment en matière de sécurité ». Ce n’est pas non plus une mince affaire, au vu de l’ampleur de la tâche : l’inventeur avance qu’« il n’y a pas de précédent ». Or lui entend bousculer les habitudes de toute une filière.
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Projet pilote de trois ans
Au cours des deux années qui ont suivi, Sun-Ways a ainsi multiplié les études et les tests de stabilité, d’aérodynamique ou d’électromagnétique sur des chemins de fer privés sur lesquels la start-up a simulé le passage de wagons. Jusqu’à ce que la compagnie finisse en 2024 par obtenir – après un premier refus pour des raisons de sécurité l’année précédente – l’autorisation de l’Office fédéral des transports afin de lancer un projet pilote à Buttes, non loin du département français du Doubs.

« Le projet a pour vocation de démontrer, sur une période longue et saison après saison, que l’exploitation d’une centrale solaire sur une voie ferrée n’impacte pas son exploitation, tant en matière de gestion des infrastructures que d’opérations de maintenance et du coût. » En d’autres termes, il faut pouvoir prouver que la présence des panneaux solaires ne vient pas ralentir le trafic. Cependant, l’idée n’est pas encore de produire de l’énergie, même si l’entreprise mesure en temps réel ce qui est généré. Sur le site de Sun-Ways, on peut d’ailleurs découvrir le rendement en direct.
La SNCF suit l’initiative
Intéressée par l’initiative, la SNCF a toqué à la porte. Et les deux parties ont noué un partenariat (« stratégique », selon le terme du transporteur français, « technologique », d’après Sun-Ways). Le groupe français, qui œuvre déjà à produire de l’énergie solaire en bordure de voie sur une partie de ses 12 millions de m² et de ses 100 000 hectares de terrains, a bien vu que ça pouvait lui servir de suivre le projet pilote et ses résultats. La compagnie, première consommatrice d’électricité en France et deuxième propriétaire foncière du pays, se verrait bien utiliser la technologie sur le sol français.
À l’avenir, l’énergie produite par les centrales solaires de Sun-Ways pourrait être injectée au sein du réseau public d’électricité, mais aussi alimenter les trains eux-mêmes. Y compris les TGV, comme l’indique le fondateur : « On sait y arriver sans problème… »

Potentiel énorme
Les chiffres, l’entrepreneur les a bien en tête. Au niveau mondial, on dénombre plus d’un million de kilomètres de voies ferrées, 269 000 au sein de l’Union européenne. De son côté, la Suisse en recense plus de 3 200, l’Allemagne 40 000, la France 28 000, dont 2 700 km réservés aux lignes à grande vitesse. Autant d’espaces à exploiter… presque ni vu, ni connu, « sans dégradation de l’aspect visuel du paysage », dit-il.
« Le potentiel est important », précise Joseph Scuderi, un brin rêveur : « Si nos panneaux solaires couvraient 80% des lignes de chemins de fer en Suisse, nous pourrions générer environ 1 TWh. Soit environ 2% de la consommation électrique du pays. Tout de même, cela représente un tiers de la consommation des transports publics, que ce soit les trains, les trams, les bus. »
Il en va de même dans l’Hexagone. Si Sun-Ways installait sa technologie sur le réseau français, celle-ci serait en mesure de « fournir 6 TWh », ce qui équivaut à « 30% de la consommation annuelle des transports ». Pas rien.

Enjeu : produire toujours plus
Joseph Scuderi se projette en 2028. Il a hâte de découvrir les résultats complets du test. Ses installations devront ensuite être homologuées avant de pouvoir être testées dans le cadre d’un projet pilote (en tout cas en dehors de la Suisse et de la France, pays de la SNCF partenaire). Puis il sera temps de passer à la suite, c’est-à-dire la vente de l’innovation à des opérateurs ferroviaires ou solaires.
Lui imagine ses panneaux sur les lignes de chemins de fer en Europe, mais ailleurs dans le monde aussi. Et pourquoi pas miser également sur des lignes privées et touristiques, comme il y en a un certain nombre dans le Sud de la France bien ensoleillé. « Compte tenu de nos besoins en énergie, qui vont grimper en raison de l’utilisation des data centers, par exemple, nous devrons dans les prochaines années produire beaucoup plus d’énergie qu’aujourd’hui… » D’où sa contribution, en quelque sorte. « Installer des panneaux solaires entre les rails, poursuit-il, nous offre ainsi l’opportunité d’assurer une partie de notre indépendance énergétique… » Argument imparable dans le contexte d’incertitudes géopolitiques majeures. ♦
Bonus
# Le photovoltaïque en 2023. Il a représenté 10,8% de la production d’électricité de l’Union européenne, c’était 3,8% en 2018. Les cinq premiers pays producteurs : Allemagne, Espagne, Italie, France, Pays-Bas.
# Les énergies renouvelables rapportent plus d’argent qu’elles n’en coutent. En 2026, les filières de l’éolien et du solaire rassemblent 118 000 emplois en équivalent temps plein, d’après le réseau France renouvelables.
Entre 2006 et 2024, les soutiens à la filière éolienne ont coûté 6,1 milliards d’euros. Mais ont permis de rapporter 10,6 milliards d’euros à la collectivité : + 4,5 milliards d’euros nets en dix-huit ans, rapporte le Réseau Action Climat.