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Réconcilier la jeunesse et la démocratie
Les jeunes savent que la politique, notamment locale, pèse sur leur quotidien, mais ils restent nombreux à ne pas franchir le pas du vote. Un paradoxe qui a servi de fil rouge à notre causerie : l’enjeu n’est pas tant de convaincre une génération déconcertée que de comprendre pourquoi tant d’entre eux se sentent éloignés d’institutions censées pourtant décider pour eux.
À la veille du premier tour des municipales, Marcelle a réuni lecteurs, intervenants et habitants chez Kawaa Marseille (lire bonus). Au cœur de cette causerie, une question brûlante : comment redonner aux jeunes le goût de la démocratie ? Pendant une heure, délaissant la solennité d’une estrade, les invités et le public ont fait un grand cercle au milieu du public, dans une disposition conviviale qui disait déjà quelque chose du sujet : remettre de l’horizontalité dans une vie publique trop souvent verticale.
Entre initiatives de terrain, expériences pédagogiques, critique des institutions et défense d’un engagement plus large que le seul vote, le débat a dessiné une conviction commune : la jeunesse n’est pas indifférente à la chose publique, mais elle attend des faits, et qu’on lui fasse enfin une vraie place. Alors, comment faire revenir vers les urnes une génération qui ne se reconnaît plus dans le fonctionnement politique traditionnel, alors même qu’elle reste profondément engagée sur le terrain social, associatif ou écologique ?
Nous avons d’emblée rappelé l’ampleur du décrochage, nous appuyant par exemple sur l’enquête #Moijeune réalisée par 20 Minutes et Opinion Way. On y rencontre une GenZ très sceptique par rapport au fonctionnement de la démocratie. 57% des sondés s’y disent sûrs d’aller voter. Par ailleurs, une tribune parue dans Libération souligne que l’abstention concerne les jeunes, les plus modestes et moins diplômés.
♦ En 2026, l’âge reste l’un des facteurs les plus déterminants de l’abstention. Selon le sondage Ipsos-BVA, les jeunes sont les plus nombreux à tourner le dos aux urnes. Chez les 18-24 ans, plus d’un électeur sur deux s’est abstenu (56%). La participation chute encore chez les 25-34 ans, où 60% des inscrits ne sont pas allés voter, ce qui constitue le niveau d’abstention le plus élevé.
Une jeunesse moins désengagée que tenue à distance
Premier à prendre la parole, Alexandre Pastor, fondateur de Melting Pot, « Pot, comme politique ouverte à tous ». Il résume le point de départ de son association : « Ne pas dire “les jeunes ne s’intéressent pas”, mais plutôt “pourquoi la politique ne s’intéresse pas à eux” ». Créée en 2022, Melting Pot intervient auprès des 11-30 ans dans les collèges, lycées, centres sociaux, associations ou foyers. Son pari : partir de la pop culture, du sport, des références des jeunes eux-mêmes, pour les ramener vers les institutions, les élections, la citoyenneté.

Le constat qu’il dresse est sévère, mais sans fatalisme. Dans les ateliers menés par l’association, beaucoup ignorent encore le nom du maire, le rôle précis de la commune ou même la date d’un scrutin. « Si tu t’occupes pas de la politique, elle va s’occuper de toi », résume-t-il. Et de rappeler que transports, logement, équipements publics ou cadre de vie relèvent bien de décisions politiques. Son association veut donc combler un déficit de connaissance, mais aussi redonner goût au débat. Un chiffre l’a particulièrement marqué : « Neuf jeunes sur dix qui participent à nos ateliers disent avoir pris du plaisir à parler de politique. »
À ses côtés, Chaïma Kattoum, 25 ans, étudiante et jeune ambassadrice de Melting Pot, apporte un témoignage plus personnel (lire bonus). Elle raconte son propre éloignement initial : la politique, dit-elle en substance, n’était “pas son truc”. Avant d’être progressivement happée par l’action collective, puis de devenir cheffe de projet au sein de l’association. Son intervention a donné chair à l’une des idées fortes de la soirée : la politisation ne passe pas toujours par un intérêt spontané, mais par une rencontre, une mise en situation, un espace où l’on se sent légitime.
L’école, terrain décisif mais encore insuffisant
Cette question de la légitimité a traversé aussi l’intervention de Nicoletta Perlo, professeure de droit public à l’Université Bourgogne Europe et membre de l’association Parlons Démocratie. Son association intervient dès l’école primaire pour faire vivre la démocratie autrement que comme une simple leçon abstraite. Simulations d’Assemblée nationale, mini-conseils municipaux, débats à partir de problèmes concrets : il s’agit de faire expérimenter aux élèves ce que signifie décider ensemble.

Son observation est frappante : « Les enfants de 8 à 10 ans sont bien plus réceptifs que les étudiants d’université. » Là où les plus grands arrivent souvent désabusés, elle constate que les plus jeunes présentent, « des intuitions juridiques incroyables sur l’égalité, la règle commune ou la justice ». Pour Nicoletta Perlo, l’enjeu est moins de transmettre un catéchisme républicain que de réveiller une confiance : celle qui permet à un enfant de comprendre qu’il peut avoir un rôle dans la vie collective.
♦ (re)lire : Travail, les jeunes sont-ils moins investis ?
Une jeunesse avide de construire du commun
Même tonalité critique chez Valérie Dufayet, professeure de philosophie au lycée Provence, fondatrice de Phil’Osons et enseignante à l’EJCAM. De l’atelier philo pour enfants jusqu’aux étudiants de master, elle dit voir une jeunesse vive, inventive, avide de construire du commun, mais trop souvent enfermée dans des dispositifs scolaires creux. Elle raconte ce paradoxe avec un exemple très simple : interrogé sur sa fonction, un enfant élu délégué lui confie qu’il ne fait “rien”. Que ce rôle ne correspond à aucune initiative réelle. « On a des enfants à qui on donne des titres qui ne correspondent à aucune action », regrette-t-elle. Là encore, la démocratie commence mal lorsqu’elle s’apprend comme un décor sans pouvoir.
Valérie Dufayet pointe également un enseignement moral et civique (EMC) souvent sacrifié au profit des programmes examinés au baccalauréat. À ses yeux, les jeunes reçoivent des injonctions aux “valeurs”, mais sans toujours pouvoir les relier à une expérience vécue de la justice, de la délibération ou de la responsabilité.
Dans les quartiers nord, lever les freins un par un
Le débat s’est ensuite déplacé vers les réalités des quartiers populaires avec Salim Siouani, professeur de lettres et histoire au lycée professionnel Raynaud et cofondateur du collectif KGBS, et Kader Benayed, engagé à ses côtés. Leur collectif, né dans les cités Kallisté, Granière, Bourrely et Solidarité, agit toute l’année pour faire remonter les doléances des habitants. En période électorale, il s’est aussi lancé dans le porte-à-porte pour lutter contre l’abstention et faciliter l’inscription sur les listes électorales.

Leur parole a rappelé que le non-vote n’est jamais réductible à un simple désintérêt. Problèmes d’inscription sur les listes, déménagements non signalés, fracture numérique, éloignement des bureaux de vote, insuffisance des transports en commun le dimanche : les obstacles sont multiples. « On essaie de lever les freins », explique Kader, qui raconte ces habitants mal inscrits, parfois contraints à des trajets interminables pour rejoindre leur bureau de vote.
Mais au-delà des empêchements matériels, c’est bien la rupture de confiance qui domine. « On a des touristes politiques », lâche-t-il, pour désigner ces candidats visibles pendant la campagne puis absents pendant six ans. La formule a fait mouche dans la salle. Elle dit la lassitude d’habitants qui se sentent visités plus qu’écoutés. Salim Siouani l’a résumé autrement : « dans des territoires massivement abstentionnistes, les élus finissent par moins regarder des populations qui votent peu. Cela crée un cercle vicieux où l’invisibilisation politique renforce encore le retrait civique ».
Le vote ne suffit pas à mesurer la démocratie
Un autre point de convergence émerge très nettement : tous les intervenants refusent de réduire l’engagement des jeunes à leur seul passage dans l’isoloir. Alexandre Pastor le formule avec force : « La politique n’est pas égale au vote. La démocratie, ça se vit au quotidien. » Dans un club de sport, une maraude, un collectif de quartier, une association culturelle ou solidaire, il voit des formes de participation bien réelles, trop peu reconnues par les institutions.
Cette idée a trouvé un écho dans une « radiographie » des étudiants d’Aix-Marseille Université parue en février 2026 et portée par la Fondation Jean Jaurès. Elle démontre un fort niveau d’engagement, notamment autour de la solidarité. Valérie Dufayet en a tiré une conclusion optimiste : les jeunes ne sont pas désintéressés, ils sont disponibles pour des causes qui font sens, pourvu qu’on leur laisse une prise concrète sur le réel. Elle a raconté comment un projet pédagogique contre la désinformation, imaginé modestement avec ses étudiants de l’EJCAM, avait pris une ampleur inattendue : capsules vidéo, escape game, participation de lycées et d’ambassades francophones. « Vous leur donnez une graine, ils vous font un jardin », s’enthousiasme-t-elle.
Une démocratie à réincarner

Dès lors, condamner moralement l’abstention, voire rendre le vote obligatoire serait-il une solution ? La question, inspirée par le titre d’une récente tribune du Monde a traversé la seconde partie de la causerie sans produire de réponse univoque. Nicoletta Perlo a rappelé l’importance fondamentale du vote, fruit d’une conquête historique. D’autres ont souligné qu’on ne ramènera pas durablement les citoyens aux urnes sans réincarner la démocratie dans des pratiques plus constantes, plus lisibles, plus proches.
Dans la salle, plusieurs interventions sont venues enrichir encore le tableau. Une participante a mis en garde contre l’usage trop globalisant du mot “jeunesse”, rappelant qu’il n’existe pas un bloc homogène, mais des situations sociales, culturelles et territoriales très différentes. Une autre, engagée dans une tentative de candidature municipale, a raconté la difficulté même d’entrer dans l’arène politique, entre opacité des règles, poids des partis et question du financement des listes. Là aussi, la démocratie apparaît moins comme un espace ouvert que comme un système à déchiffrer.
Au fond, cette causerie n’a pas livré de recette miracle. Mais elle a fait apparaître une ligne claire : la défiance des jeunes ne tient pas à une désertion civique pure et simple. Elle naît d’un sentiment d’éloignement, d’inégalité d’accès à l’information, de promesses sans lendemain et d’institutions encore trop peu accueillantes. En choisissant de débattre en cercle, au milieu du public, les participants avaient peut-être déjà esquissé une réponse. Redonner goût à la démocratie, ce n’est pas seulement exhorter à voter. C’est commencer par faire de la politique un espace habitable. ♦
Bonus
# Kawaa, c’est quoi ?

Avant le début de la causerie, Corinne Dardelet, responsable de Kawaa Marseille, a rappelé l’esprit du lieu. Dans un monde saturé d’écrans et de conversations à distance, elle défend la nécessité de recréer des espaces de rencontre bien réels. « On peut être de plus en plus connectés et pourtant de plus en plus seuls », observe-t-elle. L’ambition de Kawaa est simple : favoriser le lien social et les discussions entre personnes qui ne se seraient peut-être jamais croisées ailleurs. Cinquième lieu du réseau après Paris et Lille, le Kawaa marseillais se veut un café de quartier ouvert, où l’on peut autant venir partager un repas que proposer un atelier, un débat ou une discussion. « Tout est prétexte à la rencontre et au vivre-ensemble. »
♦ Lire aussi : Ce que les Français ont dit, ce que la République n’a pas entendu
# Chaïma Kattoum, mobilisée. « J’ai compris les municipales parce que j’ai fait cet atelier avec Alexandre Pastor. Avec l’association, j’ai déjà participé à 17 ateliers, j’ai encore plusieurs questions auxquelles je n’ai pas encore de réponse et auxquelles je ne vais pas en trouver. Avoir accès à l’information est compliqué, et je trouve personnellement que ce n’est pas un problème de pauvres, mais un problème commun à tout le monde. Je trouve ça inadmissible qu’on soit tous à la même école de la République et qu’on n’ait pas tous accès aux mêmes information. Il faut plus d’associations, plus de structures pour nous expliquer la politique, que les jeunes puissent mieux comprendre ».
Chaïma Kattoum poursuit : « Un parti politique est venu taper à ma porte et on a pu discuter, je leur ai posé des questions. Ils ont compris que j’avais plus de connaissances que d’autres personnes. Mais parce que j’étais privilégiée, grâce à Melting Pot. Moi, j’ai appelé tous mes amis un par un, j’ai passé des heures et des heures, pour leur dire qu’il faut aller voter le 15 et le 22 mars. Ils ne savaient pas, ils m’ont demandé qui devait voter… »

