Économie

Par Olivier Martocq, le 2 avril 2026

Journaliste

Les experts-comptables intègrent l’IA

© Pixabay

Et si l’expert-comptable pouvait détecter une faillite avant la catastrophe ? Et si l’intelligence artificielle transformait la prévention en outil stratégique ? En 2025, les défaillances d’entreprises se sont montées à près de 70 000 en France, soit +3,5% en un an. À Marseille, à l’occasion d’une journée dédiée à la prévention, experts-comptables, juristes et spécialistes de la data ont travaillé sur l’apport de l’intelligence artificielle pour leurs professions. Le recours à l’IA change en effet la donne en permettant l’accès à la situation de l’entreprise en temps réel.

Plus besoin d’attendre les clôtures de bilan pour découvrir une détérioration des comptes. À terme, les experts-comptables seront en mesure d’expliciter pour leurs clients chefs d’entreprise les fluctuations du marché, les résultats de la concurrence, les difficultés qui vont apparaître au niveau de leur trésorerie. Bref multiplier les données pour leur permettre d’anticiper.

Les statistiques locales donnent une vision précise des difficultés rencontrées dans les différents bassins d’emplois. Au niveau régional, les régions les plus impactées sont les Pays de la Loire (+21% par rapport à 2024), les DOM (+16%) et la Corse (+14%). À l’inverse, Provence-Alpes-Côte d’Azur est la seule région à enregistrer une baisse de ses défaillances en 2025 (-6%). « On a décidé de mettre une journée sur la prévention des risques de faillites eu égard au contexte économique qui s’aggrave », explique Colette Weizman, présidente du comité prévention des difficultés des entreprises de l’Ordre Régional des Experts Comptables Paca (CROEC PACA). L’enjeu pour la profession est d’être en mesure de détecter puis d’intervenir avant qu’il ne soit trop tard pour sauver les entreprises en difficulté.

 

Un nouvel outil d’anticipation

Colette Weizman, présidente du comité prévention des difficultés des entreprises de l’Ordre Régional des Experts Comptables Paca ©DR

« Ces journées ne visent pas à transmettre des connaissances générales, mais à partager des cas concrets, issus du terrain », insiste la professionnelle. Car dans la réalité des cabinets, tout se joue dans un timing très court, mais souvent trop tardif : au moment de l’arrêté des comptes à la fin mars. Des signaux souvent apparaissent bien en amont, mais ils passent sous les radars empêchant de déclencher dans les temps les procédures judiciaires qui peuvent permettre à l’entreprise souvent en défaut de trésorerie d’anticiper et de se mettre sous la protection juridique du tribunal de commerce.

<!–more–>

Or, l’intelligence artificielle peut jouer un rôle décisif. Nassim Bendjelloul, expert-comptable et président de la commission IA du CROEC PACA note que la révolution est simple : « On ne regarde plus seulement les comptes, l’IA permet de tout voir ». Pour les restaurateurs ou les bars, lui utilise par exemple un outil qui croise de multiples sources de données. Il y a celles, classiques, de la comptabilité, du fichier numérique standardisé (FEC) qui contient toutes les écritures comptables d’une entreprise sur l’exercice. Mais aussi, et là c’est révolutionnaire, les données d’activité réelle via les tickets de caisse dès leur émission. Cela permet, au-delà des sommes perçues, de connaître la fréquentation, la perception des clients du lieu via les avis Google.

♦ Lire aussi : Entre Head rompt l’isolement des chefs d’entreprise en difficulté

Pour les commerces de quartier, une lecture inédite du terrain

Dans des secteurs comme la restauration, cette approche amène à des résultats stupéfiants. L’IA permet désormais d’analyser, à l’échelle d’un quartier : les spécialités proposées par les restaurants concurrents, les prix moyens pratiqués, les notes des clients et leur évolution, les volumes d’activité, les tendances de fréquentation. Elle peut livrer en temps réel une radiographie complète du marché local, allant jusque dans le détail des jours d’ouverture croisés avec ceux d’affluence en fonction des mois de l’année, de la présence de touristes, des données météo…

« Autant de données que l’IA a la capacité de trouver et fournir mais aussi d’analyser. Ces sources nous permettent de distinguer un problème interne d’une crise sectorielle », explicite Nassim Bendjelloul. Un restaurateur n’est plus seulement comparé à ses comptes passés, mais à son environnement réel à l’instant T. L’outil développé par Nassim Bendjelloul va encore plus loin en détectant des signaux faibles, comme la baisse progressive du chiffre d’affaires journalier, la diminution du ticket moyen, l’irrégularité des ventes ou la dépendance à certaines typologies de clients. Autant de clignotants qui peuvent apparaître deux à trois mois avant leur traduction comptable.

L’IA modifie le rôle de l’expert-comptable

Grâce à ces outils, le rôle de l’expert-comptable évolue profondément. Il ne se contente plus de constater a posteriori, mais peut alerter, interpréter et donc conseiller en amont. Avec des plateformes comme jedataviz, développées pour la profession, les données deviennent lisibles pour leurs clients chefs d’entreprise qui disposent de tableaux de bord et d’indicateurs compréhensibles.

« L’IA peut même générer une première analyse automatique, estime Maëva Illan, cheffe de produit. Et là encore, une limite est posée : l’IA produit de la donnée qui éclaire mais elle n’arbitre pas ». C’est précisément ce que rappelle Me Helen Coulibaly Le Gac, avocate associée chez BBLM. « Le recours à l’IA pose une question centrale, celle des données. Les experts-comptables manipulent des informations sensibles. Il faut s’assurer qu’elles ne sortent pas du cabinet. » Certaines solutions permettent aujourd’hui un usage sécurisé, en environnement fermé. Mais cela suppose des choix techniques rigoureux.

Autre point de vigilance soulignée par l’avocate : la fiabilité. « L’IA peut produire des analyses convaincantes… mais erronées. D’où la nécessité d’un contrôle humain systématique ». Enfin, sur le plan juridique, sa position est tranchée : « L’IA ne transforme pas la responsabilité des professionnels. L’expert-comptable reste tenu à une obligation de moyens, pas de résultat ».

À Marseille, une journée dédiée à la prévention et à l’IA a réuni experts-comptables, juristes et spécialistes de la data @DR

La donnée ne remplace pas le rapport de confiance

Ce que l’on retiendra de cette formation c’est que même avec les meilleurs outils, le facteur humain reste incontournable. « Certains dirigeants refusent de voir les difficultés », rappelle Nassim Bendjelloul. Colette Weizman le dit plus directement « notre rôle consiste parfois à empêcher la politique de l’autruche. L’IA peut objectiver les signaux, elle ne peut pas forcer la décision d’où le rôle du professionnel dans sa capacité à dire, au bon moment, ce que les données révèlent en tenant compte de la personnalité de son client ».

La prévention des difficultés des entreprises entre dans une nouvelle ère. Une ère où la donnée ne sert plus seulement à comprendre le passé, mais à éviter les échecs futurs. ♦