Lucie Basch : partager plutôt que posséder
La cofondatrice de Too Good To Go, l’appli qui a révolutionné notre rapport aux invendus alimentaires, s’attaque aujourd’hui à l’accumulation d’objets. Grâce à Poppins, nouvelle plateforme créée en avril 2025, Lucie Basch souhaite faire de la location un réflexe du quotidien. Elle porte aussi le hub Climate House, dédié à l’accélération de la transition écologique. Son ambition ? Rendre l’écologie désirable et accessible à tous. Rencontre avec une entrepreneure joyeuse et pragmatique qui bouscule les codes de l’économie.
Qu’est-ce que Poppins ?
Lucie Basch : « Poppins vise à démocratiser l’accès aux objets dont nous avons besoin, au bon endroit, au bon moment : broyeur végétal, matériel de puériculture, déguisement, coffre de toit, etc. Pour la réaliser, nous avons développé une application référençant toutes les solutions disponibles autour de soi : le voisin de palier, le magasin de location auquel on ne pense jamais. Ou encore des enseignes comme Carrefour, avec qui nous travaillons pour intégrer des offres de location. Demain, en faisant vos courses, vous pourrez aussi louer un karcher.
<!–more–>
Notre mission est d’amener les acteurs de l’économie linéaire à adopter l’économie circulaire. C’est ambitieux, mais on veut créer tout l’écosystème de la location, en embarquant tout le monde et n’importe quel objet. L’idée est aussi de rendre nos vies plus fun grâce à la location. Parce que l’écologie ne doit pas rimer avec privation. Au contraire, l’idée est de continuer à profiter de la vie, mais avec des réflexes différents. En passant d’une logique de possession – où il faut un pouvoir d’achat pour acheter tout ce qu’on veut – à une logique de pouvoir d’accès. Accéder à ce qui nous est utile, au moment opportun, sans alourdir nos placards, ni notre empreinte écologique ».
♦ Selon l’Ademe, près d’un objet sur trois est peu ou pas utilisé
Quelle est votre ambition ?

« Aujourd’hui, Poppins compte plus de 300 000 utilisateurs – ils ont loué ou mis des objets à disposition. Notre ambition est de densifier l’offre pour que, peu importe l’endroit où vous vous trouvez, vous puissiez trouver instantanément ce dont vous avez besoin en ouvrant l’application. Mais le véritable enjeu est de faire évoluer cette idée reçue selon laquelle acheter serait la solution la plus simple, et d’ancrer un nouveau réflexe : se tourner vers Poppins plutôt que l’achat sur Amazon. Tout se joue dans ce premier passage à l’acte. Une fois qu’ils ont essayé, les utilisateurs découvrent une multitude de possibilités – organiser une soirée avec la boule à facette et l’enceinte connectée, partir en camping avec le réchaud et la tente, etc. Les résultats sont là : après une première expérience, ils reviennent ».
Comment vous en est venue l’idée ?

« C’est un mix de plusieurs choses, avec une obsession au départ : comment relier ceux qui ont trop à ceux qui n’ont pas assez ? Et puis, il y a mon expérience perso. J’ai une maison de pêcheur en Bretagne, et quand je l’ai retapée, j’ai passé mon temps à frapper chez les voisins pour emprunter des outils. Beaucoup de gens ne sont pas à l’aise de le faire. Et même quand ils osent, il n’est pas facile de tomber sur la bonne porte. Et là, j’ai eu le déclic : et si on disposait d’un inventaire de tout ce qui existe autour de soi ? Les gens partagent déjà, via les groupes WhatsApp de quartier, les Facebook des parents d’école, les réseaux de voisins… Nous apportons avec Poppins le bon outil pour simplifier et déployer les échanges ».
♦ (re)lire Partager plutôt qu’acheter : la proposition des Biens en Commun
En quoi la location est-elle une solution pour consommer mieux ?

« La moitié des objets que nous achetons pourraient être loués, avec des avantages immédiats – moins d’encombrement, moins de gaspillage, des réductions de coûts. Et surtout, des produits plus robustes, car un objet conçu pour être partagé le sera. Prenez un déguisement : s’il est fait pour être porté des dizaines de fois, sa qualité sera bien supérieure à celle d’un modèle acheté sur Shein pour quelques euros. C’est un cercle vertueux : en privilégiant des biens conçus pour circuler, on évite d’accumuler des objets médiocres, souvent achetés par défaut, faute de moyens. L’enjeu est d’accéder à une vie plus qualitative, tout aussi excitante, voire plus, avec des usages durables ».
Poppins peut-il changer durablement les mentalités ?

« On ne peut plus continuer à surproduire des objets pour les sous-utiliser et les entasser. Notre crédo est de passer de la propriété individuelle à une prospérité collective : une économie où l’usage prime sur la possession, où les objets circulent, et où tout le monde y gagne. Dans cette perspective, la location s’impose comme une solution évidente, à la fois économique et écologique. Mais elle doit être simple, fiable, accessible et peu onéreuse – ce à quoi nous nous attelons chez Poppins. Dans dix ans, je suis convaincue qu’on n’achètera plus de karcher. Parce que c’est un objet encombrant, coûteux et utilisé une fois par an. Le changement de mentalité est déjà en cours et il est irréversible ».
Comment permettez-vous une location vraiment accessible ?

« Chez Poppins, on ne fixe pas les règles : c’est le propriétaire de l’objet qui décide du prix ou même de le prêter gratuitement, s’il en a envie. Pas de minimum, pas de maximum. L’idée ? Démocratiser la location sous toutes ses formes, qu’elle soit économique, solidaire ou simplement pratique. Nous avons également développé des Communautés de Confiance directement dans l’appli. Un groupe réservé à sa famille, à son village, aux parents d’élèves de l’école ou à ses collègues de bureau. Pour le siège social de Carrefour, par exemple, nous avons créé une communauté dédiée, où les 6 000 collaborateurs peuvent accéder aux objets de leurs collègues – une perceuse, un appareil à raclette, un vélo ».
♦ Too Good To Go, les chiffres : plus de 130 millions d’utilisateurs, 21 pays (le dernier est le Japon). 500 millions de repas sauvés de la poubelle – plus de quatre repas par seconde. Plus de 1000 salariés. Relire notre article ici.
Pourquoi cette nouvelle aventure alors que Too Good To Go est en plein essor ?

« Plutôt que de sombrer dans la déprime face à tous les problèmes existant dans notre société, je préfère agir et trouver des solutions, toujours en rendant sexy l’écologie. Parce que si on veut que les choses changent, il faut qu’elle soit désirable, pas culpabilisante.
L’entreprise est l’outil idéal : tu crées un modèle économique qui sert une solution, et tu la fais grandir pour réduire le problème à la source ».
Pourquoi lier écologie, social et économie dans vos projets ?
« En tant qu’entrepreneurs, nous avons la responsabilité de concevoir des solutions qui répondent simultanément à ces trois défis. Sinon, on risque de créer des innovations brillantes, mais réservées à une niche de privilégiés. Mon leitmotiv ? Aligner la fin du mois et la fin du monde. L’écologie, quand elle est accessible à tous et sympa, devient un atout pour chacun. On consomme mieux, on dépense moins. C’est ça, le combo gagnant ».
Vous avez cofondé la Climate House, c’est quoi ?

« Un lieu à Paris porté par 170 cofondateurs, qui réunit des entrepreneurs pour accélérer la transformation écologique de l’économie (bonus). Parce que la transition est l’affaire de tout le monde. Il y a des entreprises qui y ont leurs bureaux, comme Poppins. Des indépendants qui viennent y travailler. Des programmes de transformation pour aider les grandes entreprises à réussir leur transition. Et surtout, une effervescence d’événements. Des ateliers, des conférences, des débats… Des petits formats comme des clubs de lecture, jusqu’à des interventions plus pointues, avec des experts comme Jean-Marc Jancovici. On a vraiment un bel écosystème, et l’idée est de s’inspirer les uns les autres. De s’aider à garder le moral aussi (bonus) ».
Avez-vous un nouveau projet en tête ?

« J’essaie plutôt de me freiner, parce que des idées, j’en ai tous les jours ! Ce qui compte vraiment, ce n’est pas tant d’en avoir que de réussir à les concrétiser.
Je préfère me concentrer sur mes projets actuels, dont Plantation : une ferme urbaine en agroécologie au cœur de Paris ».♦
Bonus
#Financements. Poppins vient de clôturer une deuxième levée de fonds – un mix de business angels, fonds français et belges.
# Utiliser le digital comme un tiers de confiance et créateur de lien. « BlaBlaCar avait sorti une étude qui montrait qu’aujourd’hui, on fait plus confiance à un utilisateur certifié sur la plateforme qu’à son propre collègue de bureau. C’est un peu triste, mais ça en dit long. Chez Poppins, on a mis en place tout un système pour sécuriser les échanges : profils vérifiés, pièces d’identité demandées, caution avec empreinte de carte. Si l’objet n’est pas rendu, on prélève automatiquement son prix. Et puis il y a la garantie Poppins : peu importe ce qui arrive au produit, s’il est abîmé, cassé, etc., c’est notre service client qui prend le relais. Le digital, comme tout outil, peut être formidable ou destructeur. Mais quand il sert à rapprocher les gens, à faciliter les échanges et à créer du lien, il devient indispensable ».
# La Climate House, 184 structures colocataires. Dont « la CEC (Communauté des Entreprises pour le Climat) et Omie, qui travaille sur l’agriculture régénérative et la conservation des sols. Des ONG comme Ashoka et des fonds d’impact comme Asterion. Nous avons aussi des scientifiques en résidence viennent y injecter de la rigueur et de l’innovation, parce qu’on veut mettre la science au cœur de l’action. Enfin, des designers, pour repenser les modèles et les rendre désirables.
Le dernier gros pilier de la Climate House, c’est aussi des programmes de transformation pour aider les grandes entreprises à réussir leur transition. Parce qu’une roadmap carbone, c’est bien, mais la vraie transformation se fait au sein des organisations, en passant par l’humain ».
♦(re)lire Maison des Objets : le troc mieux que la benne
# Comment garder le moral ? « Franchement, ce n’est pas simple. Et quelque part, il est sain de pouvoir dire ‘’Là, je n’ai plus le moral’’. Assumer sa vulnérabilité fait partie de l’équilibre. Et la force d’un collectif, c’est justement de s’appuyer sur l’énergie des autres. Et quand ça va mieux, de soutenir à son tour ceux qui flanchent. Plus que jamais, on a besoin de solidarité.
Et si on cessait de tout juger aussi ? Nous attendons souvent des autres qu’ils soient irréprochables avant de les écouter ou de les valoriser. Mais à ce jeu-là, personne n’est à la hauteur. Plutôt que de critiquer, inspirons-nous mutuellement. Car déconstruire ce qu’on a toujours considéré comme du plaisir et inventer autre chose est difficile. Soyons bienveillants envers nous-mêmes et envers les autres.
Enfin, ce qui me semble fondamental pour ceux qui s’engagent dans l’écologie, c’est de garder la joie de vivre et l’espoir. Car c’est seulement en étant bien dans nos vies que nous pourrons, à notre tour, prendre soin de la planète. Si nos engagements deviennent une source de sacrifice ou de fatigue, nous risquons l’épuisement. Or, la transition écologique est un marathon, bien plus qu’un sprint ».