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Déjeuner ensemble pour goûter aux autres
Le 1er avril dernier, une vingtaine de tablées inédites, voire improbables, ont réuni au même moment quelque 200 Marseillais. Le temps d’un repas commun, des personnes qui ne se seraient sans doute jamais croisées au quotidien ont pris le temps de se parler. Le dispositif « Déjeuner en terre inconnue » fait le pari de briser les silos qui nous séparent les uns des autres. Et de réduire cette statistique de 4 Français sur 10 déclarant se sentir régulièrement seuls. Ou ce pourcentage glaçant : 80% des Français ne font pas confiance aux autres.
Le 1er avril, j’ai déjeuné en terre inconnue. Oh, pas aussi loin que vous pourriez l’imaginer, à Marseille, à deux arrondissements de chez moi, 30 minutes de bus et 15 de marche.
À midi et demi ce jour-là, j’ai pris place dans la salle à manger de la résidence sénior Cosima – un grand appartement partagé, élégant et confortable. Autour de la grande table, quatre « habitants » et autant d’invitées (que des femmes, oui), certaines accompagnées de leurs enfants, car on est mercredi. À la tête de cette petite assemblée hétéroclite, affamée et curieuse, Elsa Montbel. La coordinatrice de cet habitat partagé remplit le rôle d’une maîtresse de maison accomplie, enthousiaste et généreuse !
Des envies de rencontres

Les premières minutes sont un peu empruntées. En face de moi, pomponnée et maquillée, Marie-Louise tend l’oreille. Souriante, la doyenne de cette maisonnée, qui accueille jusqu’à huit personnes en relative autonomie, porte avec allant ses 92 ans. Elle raconte volontiers sa jeunesse bretonne, ses années marseillaises comme professeur de cuisine au lycée Le Chatelier, ses petites-filles – des jumelles dont les parcours de vie la rendent fière. Elle répond avec le sourire à sa voisine Pauline, qui travaille dans un cabinet de recrutement marseillais. Celle-ci a entendu parler de ce déjeuner convivial et informel par une connaissance. Or cette initiative est tout à fait en phase avec ses envies de rencontres en tous genres.
À l’autre bout de la table, Chloé est venue avec ses trois enfants – qui déjeunent à la table voisine. « Je suis entourée de pieds noirs », s’amuse-t-elle. Elle est effectivement encadrée de Richard et Marlène, deux « habitants » qui sont nés et ont vécu au Maroc. Entre le poulet-purée et le gâteau, les questions pleuvent. Marlène a « l’âge de mes artères » (sa réponse) et la répartie parfois déconcertante avec son « j’étais maîtresse de CM3 ». Face à elle, Richard, retraité de la sécu, se fait plutôt discret dans cette assemblée de femmes.
Offrir de l’attention

« Je trouve ça génial de créer du lien, avance Chloé. Les échanges, les rencontres c’est important, pas toujours facile à organiser, raison pour laquelle je suis venue avec mes enfants. Pour qu’ils se tournent vers les autres, aient d’autres horizons ».
Pauline renchérit : « Ça a été un beau moment de partage intergénérationnel – et c’était très sympa qu’il y ait aussi des enfants. N’ayant plus mes grands-parents, ça me touche toujours d’être au contact de personnes âgées. J’ai également été très touchée par l’accueil de la maîtresse de maison. Elle était très attentive à ses pensionnaires et avait l’air de bien les connaître ». Pour une prochaine édition, elle ferait volontiers pivoter sa boussole pour mettre le cap plus au Nord, vers ces quartiers si souvent décriés.
♦ (re)lire : L’isolement tue, mais Agen a trouvé l’antidote
Un nouveau rituel citoyen
Le 1er avril dernier, Marseille a donc accueilli sa première édition 2026 de “Déjeuner en terre inconnue”. Ce nouveau rituel citoyen se veut aussi simple qu’audacieux : faire se rencontrer, autour d’un repas, des personnes qui ne se seraient jamais croisées autrement et ailleurs.
« Des voisins de palier, des personnes âgées, des jeunes en manque de réseau, des réfugiés, des personnes en situation de handicap, d’autres sous main de justice, des cathos, des bobos, des fans de Jul, des nostalgiques de Johnny, des vegans, des carnivores, des cyclistes, des bagnolards, des supporters du PSG… » énumèrent avec un plaisir évident Nathalie Gatellier et Tarik Ghezali, de La Fabrique du Nous. Ce laboratoire du vivre ensemble est l’un des initiateurs de ce projet, au côté notamment du fonds de dotation Hashtag Marseille.
« Notre idée est d’utiliser le temps du déjeuner pour faciliter la rencontre avec quelqu’un qui ne nous ressemble pas. Pas forcément avec des publics en difficulté, mais fragiles », confie Christophe Baralotto, entrepreneur engagé de Hashtag Marseille. Et de s’enthousiasmer : « l’idéal serait que chacun passe un moment avec une personne qu’il ne connaît pas une fois dans l’année ! ».

Lui-même a déjeuné en terre inconnue, mais dans une formule sur mesure, un « one to one » avec un jeune bachelier dans une impasse, Adam. « Il ne trouve pas sa voie, n’a pas été comblé par Parcoursup. On a beaucoup discuté, essayé de consolider un projet et je l’aide dans sa recherche de stage ».
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Découvrir le goût des autres !
À l’heure où les fractures sociales s’accentuent, Déjeuner en terre inconnue propose une expérience concrète de fraternité : rencontrer “l’Autre” – celui ou celle qui nous semble loin, différent, parfois intimidant – dans un cadre simple, chaleureux et profondément humain. La formule magique consiste à organiser, à l’échelle des quartiers, des moments d’échange pour mettre en présence des voisins aux horizons et passions différentes, mais qui ont sûrement des choses à se raconter. Et cela le plus simplement du monde, en partageant un moment universel : le déjeuner. Car ce n’est pas qu’une intuition, des recherches scientifiques montrent en effet que manger ensemble synchronise naturellement les comportements (parler, rire, faire des pauses…). Cela active des mécanismes neurobiologiques liés à la confiance et à l’empathie (lire bonus).
La solitude devient en effet un mal récurrent et ancré dans nos sociétés. En 2024, il ressortait d’une enquête de l’IFOP sur « L’impact de la solitude sur la vie des Français » que 44% des Français déclarent se sentir seuls régulièrement. Que ce soit tous les jours (5%), souvent (13%) ou de temps en temps (26%). Autre donnée intéressante de ce sondage : la solitude ressentie va de pair avec l’isolement économique : 32% des plus aisés se sentent seuls contre 59% des plus pauvres.

Les 200 premiers à oser
Le projet s’appuie sur une grande diversité de lieux marseillais : des cantines d’entreprises (Village Club Soleil Belle de Mai, tour La Marseillaise), d’hôtels, d’Ehpads (Val de Régny et Jardin d’Haïti), d’associations, d’établissements médico-sociaux (IRSAM Institut pour malvoyants, Maison d’enfants Servel)… et même celle d’une école ! Des restaurants engagés (comme Le Présage, Les Petites Cantines, la Cuisine de l’Arc) aussi. Et demain, pourquoi pas, des repas chez des particuliers !? Cette édition a déjà compté une vingtaine de tablées autour desquelles avaient pris place les 200 premiers à oser…

Comme Sandrine Kiefer, qui a publié son témoignage sur LinkedIn : « Déjà rien que le nom “Fabrique du Nous” ne présageait QUE du bon. Le nom du concept “Déjeuner en terre inconnue” de même […] Parmi les lieux proposés, j’avais choisi la Maison Servel, sur la corniche, qui accueille et accompagne une dizaine d’enfants de 6 à 16 ans placés par l’aide sociale à l’enfance. Et quelle belle histoire que cette maison léguée à la Ville par Gabrielle et Charles Servel qui n’ont jamais pu avoir d’enfants. Nous étions une quinzaine à déjeuner avec l’équipe encadrante, à découvrir le métier d’éducateur spécialisé […] ».
♦ Les prochaines dates sont le 1er juin, le 1er octobre (avec une édition spéciale aînés) et le 1er décembre. Pour participer, s’inscrire à la newsletter, suivre le projet… c’est par ici.
Ritualiser ces déjeuners
L’ambition est de faire de cette initiative un rituel marseillais – puis national, tant qu’à faire – , toujours le 1er d’un mois. « Ce n’est pas forcément se connecter, précise Nathalie Gatellier de La Fabrique du Nous. Mais sortir de sa bulle une fois de temps en temps, pour découvrir un ailleurs et d’autres profils, inconnus ».
Les cofondateurs ont la ferme intention de mobiliser d’ici la fin de l’année de 1500 à 2000 participants, tous profils et générations, dans 60 lieux partenaires cantines mobilisés. Cela suppose élargir la communauté et s’infiltrer partout, car là réside le pari de Déjeuner en Terre Inconnue. « Tout le monde ne jouera pas le jeu, concède Christophe Baralotto. Mais nous pourrons dire que nous aurons réussi uniquement si l’on dépasse le cercle des initiés et des convaincus ». ♦
* Le Fonds de dotation Compagnie Fruitière parraine la rubrique alimentation et vous offre la lecture de cet article *
Bonus
[pour les abonnés] – Le rapport mondial sur le bonheur – Le collectif Faire Tribu – Le Campus de l’inclusion – L’émission Rendez-vous en terre inconnue –
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