Distillerie Rozelieures : la Lorraine en mode économie circulaire
Cette distillerie du sud de la Meurthe-et-Moselle démontre que l’économie circulaire est possible et que l’innovation naît souvent de la contrainte. Chaque bouteille raconte l’histoire d’un écosystème durable, pensé à l’échelle d’une famille, celle des Grallet-Dupic, et d’un territoire.
Dans le paysage particulièrement dynamique du whisky français, Rozelieures s’impose comme un modèle agricole unique, intégré tant sur le plan industriel qu’énergétique. Il a été pensé par la famille Grallet-Dupic comme un écosystème complet, où chaque ressource est valorisée et chaque flux optimisé. Au cœur d’un village de 200 habitants entre Nancy et Épinal, elle a bâti bien davantage qu’une distillerie. À l’heure où l’économie circulaire semble s’imposer comme une tendance de fond, Rozelieures en offre une déclinaison concrète et opérationnelle, héritée d’une histoire familiale débutée en 1877.
La mirabelle fondatrice
Tout commence avec Amable et Ophélie Grallet, fondateurs d’une exploitation mêlant cultures céréalières et vergers. À cette époque, la polyculture est de mise dans les campagnes. Après la crise du phylloxéra et à la suite du terrible hiver de 1879 qui emporte les autres fruitiers, la mirabelle s’impose dans ce petit coin de Lorraine. Outre sa consommation en saison estivale, elle est distillée pour devenir eau-de-vie, prolongeant la valeur de la récolte et assurant une activité hivernale. Rien ne se perd, tout se transforme. Une philosophie que prolongera chaque génération, jusqu’à faire de Rozelieures l’un des modèles les plus aboutis d’économie circulaire appliquée aux spiritueux.
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Jean Grallet, entre les deux guerres, développe l’atelier de distillation de son aïeul, bouilleur de cru ambulant. Ensuite, en 1973, Hubert, ingénieur agronome, rassemble les producteurs locaux au sein d’une coopérative. Celle-ci se charge d’écouler le meilleur de la récolte en fruits de bouche auprès des primeurs et de transformer le reste pour l’industrie agroalimentaire. Il lance par ailleurs la commercialisation de l’eau-de-vie en bouteille.
Le véritable tournant intervient cependant dans les années 1990, avec l’arrivée de Sabine Grallet et de son mari, Christophe Dupic. La première fonde la Maison de la Mirabelle en 1997. Le second se lance dans l’élaboration du whisky en 2002.

Une diversification par le whisky

Ingénieur en travaux agricoles, passé par le monde industriel et coopératif, Christophe Dupic apporte une vision systémique. Passionné de whisky, il perçoit très tôt le potentiel du terroir lorrain. « En moissonnant un champ d’orge, j’ai eu comme une révélation : nous avions tout sur place ! Une eau de qualité issue du petit volcan éteint dominant le village, les céréales, la distillerie avec les deux alambics à repasse, le savoir-faire de l’assemblage et du vieillissement. Il fallait juste oser faire du whisky et les banques ne nous ont pas aidés », confie-t-il.
Cette intuition donnera naissance à l’une des rares distilleries au monde à maîtriser 100% de sa production. Aujourd’hui, le domaine s’étend sur 300 hectares, dont 180 en propre. « Nous avons choisi de nous doter de notre propre malterie pour une traçabilité totale parce qu’en mélangeant les orges, on uniformise le whisky. Nous voulions mieux exprimer nos terroirs en allant vers des whiskies parcellaires et millésimés ».
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Une activité multi-sites pour faire vivre l’économie locale
Rozelieures est d’ailleurs la première distillerie française à produire des whiskies parcellaires maltés, brassés et vieillis par la Maison. La création d’une malterie intégrée en 2017, dans l’ancienne filature de Lépange-sur-Vologne, permet de contrôler une étape clé du processus. « Le développement durable fait partie de notre philosophie avec des matières premières made in France, verre et packaging compris, et une activité multi-sites pour faire vivre l’économie locale ».

Environ 7000 fûts par an vieillissent dans six sites, derrière la Maison de la Mirabelle, mais également, depuis quinze ans, dans l’ancien site militaire du Fort Pélissier, l’un des plus importants forts d’Europe. « Cette organisation réduit les risques, notamment d’incendie. Mais elle permet aussi d’obtenir des profils de vieillissement très différents ». Les fûts proviennent de divers vignobles : bourbon, xérès, Bourgogne, Rhône, cognac, armagnac, rhum. Une diversité qui enrichit les assemblages tout en valorisant des contenants existants. Une autre forme d’économie circulaire.
Plus d’autonomie en énergie et en engrais
Dès 2008, anticipant les tensions futures sur les ressources, Christophe Dupic installe 160 m² de panneaux solaires. En outre, une unité de méthanisation permet d’être autonome en engrais. Alimentée par les coproduits de la distillation (drêches, lies) et les déchets agricoles d’éleveurs voisins (fumier, paille), elle produit du biogaz transformé en énergie via la cogénération. « Cela représente environ 80% de notre énergie. La chaudière vapeur complète, et l’ensemble alimente un réseau de chaleur de 3,2 kilomètres. De quoi chauffer une demi-douzaine de maisons du village, les bureaux et la boutique de la distillerie ». Un véritable système en circuit court qui valorise les déchets, et fournit l’énergie pour la famille mais aussi pour une redistribution locale.

Le cercle vertueux se prolonge dans les champs. Les digestats issus de la méthanisation, riches en azote, phosphore et potassium, sont épandus comme fertilisants naturels. « Les résidus du biogaz, combinés aux effluents de distillation, nous ont permis de diviser par deux les achats d’engrais azotés et par quatre ceux de phosphore ». Une performance environnementale notable, doublée d’une résilience économique face à la hausse des intrants.
Cette logique d’optimisation concerne également l’eau et les process industriels. Alimentée par une nappe profonde issue du bassin de Vittel, la distillerie bénéficie d’une ressource de grande pureté. L’automatisation complète, du brassage à la distillation, aide à réduire les consommations et à optimiser chaque étape. « L’idée est de limiter au maximum l’empreinte carbone en maîtrisant le cycle de production ».
Limiter l’empreinte carbone
Parallèlement, Rozelieures reste fidèle à son héritage fruitier. Le domaine compte 35 hectares de vergers, dont 25 de mirabelliers. Une partie de la production est valorisée en fruits de bouche ou transformée ; une autre continue d’alimenter la distillation d’eau-de-vie, bénéficiant de l’AOC Mirabelle de Lorraine. Cette diversification renforce ainsi la résilience du modèle, tout en perpétuant un savoir-faire historique.
« Être multi-activités fait la richesse et l’attrait de notre métier », rappelle Maxime Dupic, le premier des fils qui a rejoint ses parents à la distillerie. « On est sur le temps long. On prend des décisions maintenant qui ne prendront forme que dans quelques années, car le mirabellier ne produit qu’au bout de sept ans, le whisky vieillit au moins trois ans ».

Pour ce qui de la diversification, La Maison de la Mirabelle a par ailleurs encore innové ! Elle a récemment développé une nouvelle activité annexe, la création d’une gamme de parfums et cosmétiques baptisée L’Or du Verger, à partir de fleurs de mirabelliers. Dans un secteur encore en construction, où plus de 400 marques françaises coexistent, Christophe Dupic se veut néanmoins lucide : « Il n’en restera sans doute qu’une cinquantaine dans dix ans. La clé, c’est la distribution, mais aussi la capacité à produire avec cohérence et identité. » Chez Rozelieures, cette identité repose précisément sur ce modèle intégré, où agriculture, énergie et production développent une corrélation permanente. ♦
Bonus
# Des chiffres. Avec 1,4 million d’hectares cultivés, le Grand Est est la première région céréalière française. Chaque année, la distillerie de Rozelieures sème entre 50 et 100 hectares d’orge à malt pour une production comprise entre 400 et 700 tonnes. Elle exploite 35 ha de vergers dont 25 de mirabelliers soit environ 7000 arbres.
La mirabelle de Lorraine bénéficie d’une Indication Géographique depuis 1996 pour le fruit frais, et depuis 2015 avec une AOC pour l’eau-de-vie.

Aujourd’hui, la distillerie d’une capacité de production de 200 000 litres d’alcool pur, produit environ 200 000 bouteilles par an sous sa propre marque. Près d’un tiers est exporté dans plus de trente pays.
En France, elle commercialise entre 75 000 et 80 000 cols. Environ 7000 fûts sont en vieillissement. 15 000 visiteurs découvrent chaque année le site. Les 160 m2 de panneaux solaires produisent 15 000 kW. La cogénération avec le biogaz représente plus de 80% des besoins.