Santé

Par Lorraine Duval, le 29 mai 2026

Journaliste

Ce que dit le film La Fille de Brest de la sobriété en médecine

[série éthique & santé – 6/10] Avec La Fille de Brest, film d’Emmanuelle Bercot (2016) consacré au scandale du Mediator, une question centrale s’est imposée : qu’est-ce qu’un soin juste ? Entre pressions de l’industrie pharmaceutique, attentes des patients et contraintes du système de santé, deux interrogations ont structuré les échanges : comment définir une prescription « sobre » et qui doit en fixer les limites ?

♦ Du 8 au 11 avril, l’Assistance Publique-Hôpitaux de Marseille (APHM) et l’Espace de Réflexion Ethique Paca Corse ont organisé un festival de cinéma sur l’éthique en santé, avec le soutien de l’Agence Régionale de Santé PACA. Cet évènement permet à Marseille d’apporter une contribution aux états généraux de la bioéthique 2026, initiative du Comité Consultatif National d’Ethique pour les sciences de la vie et de la santé (CCNE).

 

Inspiré de l’histoire d’Irène Frachon, La Fille de Brest retrace le combat d’une pneumologue qui met au jour la dangerosité du Mediator, un médicament des laboratoires Servier prescrit pendant des décennies (de 1976 à 2009) au-delà de son indication initiale. Le film expose une mécanique bien connue des scandales sanitaires : un usage détourné, des effets secondaires invisibles à court terme et un système lent à réagir. Le débat a glissé vers une question plus large : jusqu’où la médecine doit-elle intervenir ?

Sobriété : une réponse à une médecine sous tension

Pour Jean-Robert Harlé, professeur de médecine interne retraité et ancien directeur de l’Espace de réflexion éthique PACA-Corse, la sobriété ne peut se penser sans son contraire.
Si on parle de « la sobriété en médecine… c’est qu’il y a aussi une forme d’addiction. Et cette addiction, elle concerne à la fois les médecins et les patients. » Dans le cas du Mediator, cette « addiction » s’est traduite par un usage détourné d’un médicament devenu coupe-faim.
« C’était un mauvais antidiabétique… mais qui a été immédiatement détourné. » Le médecin interniste insiste sur un point clé : la prescription ne dépend jamais d’un seul acteur.
Entre laboratoires, prescripteurs et patients, la décision médicale est toujours le résultat d’un équilibre fragile.

Prescrire, c’est arbitrer entre bénéfice et risque

Un médicament n’est jamais neutre. « Tous les médicaments, quelque part, ce sont des poisons… il n’y en a aucun qui n’a pas d’effets secondaires. » Dès lors, la question devient : à partir de quand un traitement est-il justifié ? Le débat a souligné que la médecine moderne repose sur des données scientifiques solides, mais aussi sur des incertitudes.
Les essais cliniques sont limités dans le temps, alors que certains effets indésirables apparaissent des années plus tard. « Une molécule nouvelle n’a pas le temps de voir apparaître certains symptômes… elle doit être suivie au long cours. » Le scandale du Mediator illustre précisément cette faille : on ne détecte parfois les risques qu’après des milliers de patients exposés.

Patients, médecins : une responsabilité partagée

La sobriété ne relève pas uniquement des médecins. « Les médecins sont prescripteurs… mais ils le sont fréquemment à la demande des patients. » Dans une société où l’accès à l’information est massif, les patients deviennent acteurs de leur santé et parfois moteurs de la demande de traitement. Une évolution qui pour Jean-Robert Harlé complique l’arbitrage.
« On n’est plus dans un modèle où le médecin sait et le patient se soumet. » Le soin devient un dialogue, voire une négociation.

Jusqu’où traiter ? La limite du “tout possible”

L’un des points les plus sensibles du débat concerne la limite du soin. « Ce n’est pas parce qu’on peut faire qu’on doit faire. » Dans certains cas, traiter peut faire plus de mal que de bien. Greffes, traitements lourds, médicaments détournés : la médecine dispose aujourd’hui de moyens puissants… mais pas toujours pertinents. « Parfois, cette action peut entraîner plus de malheurs qu’elle n’en résout. » Le juste soin suppose donc d’accepter de ne pas intervenir. Qui décide alors ? Ni le médecin seul, ni le patient seul.

« Ce n’est pas au patient de dire “faites tout”… ce n’est pas au médecin d’imposer sans explication. » poursuit le professeur Harlé dans un dialogue avec la salle. La décision éthique se construit dans la relation. « C’est vraiment l’art de la relation. » Mais elle s’inscrit aussi dans une dimension collective : ressources limitées, justice sociale, accès aux soins. Le remboursement de certains traitements, par exemple contre l’obésité, illustre cette tension entre équité et responsabilité individuelle.

Soigner, ce n’est pas toujours guérir

Le film rappelle aussi une dimension souvent oubliée : la part humaine du soin. « On guérit parfois… on soigne souvent… et on console encore plus souvent. » La scène où Irène Frachon accompagne un patient en fin de vie incarne cette autre médecine : une médecine qui ne prescrit pas seulement, mais qui accompagne. Avec La fille de Brest, le cinéma met en lumière une tension centrale de la médecine contemporaine. Entre innovation, pression économique et attentes sociales, la tentation du “toujours plus” est forte.

Mais le débat l’a rappelé au moment de la conclusion à laquelle prend part François Crémieux le directeur de l’APHM : « La véritable question n’est pas seulement ce que la médecine peut faire, mais ce qu’elle doit faire et pourquoi ». ♦