À Marseille, la Citadelle sort son passé colonial de l’ombre
Lancée fin mai, la Saison Méditerranée 2026 a vocation à mettre en valeur et en lumière la richesse des cultures méditerranéennes. Parmi les nombreux événements qui la jalonnent à travers l’Hexagone, à la Citadelle de Marseille, une résidence croisée s’intéresse au patrimoine matériel et immatériel lié au passé colonial entre la France et la Tunisie. Elle parle de Bourguiba, d’oliviers, de mémoire, d’une époque qui n’a pas encore tout dit.
Le titre « Résistances et désobéissances » embrasse les créations de deux artistes choisis par un jury. Les lauréats, le réalisateur tunisien Saber Zammouri et l’artiste sonore, compositeur et DJ français Hugo Mir-Valette se sont penchés, chacun à sa manière, sur la question décoloniale. Opérant avec leurs médiums de prédilection et en s’appuyant sur la mémoire, les archives, les témoignages, les lieux. Leurs œuvres ont pris place à la Citadelle de Marseille, où Habib Bourguiba, alors leader indépendantiste tunisien, fut emprisonné entre 1940 et 1942 (lire pourquoi en bonus).

Faire entendre les voix que porte la Citadelle
D’évidence, La Citadelle, fort militaire du 17e siècle ouvert au public depuis deux ans, avait sa place dans l’aventure Saison Méditerranée 2026 (bonus). « Nous réfléchissions déjà à un projet autour de Bourguiba. Cet événement nous a permis de l’enclencher, de l’affiner en retenant notamment la polyvocalité, les voix que porte ce lieu », présente Mathilde Rubinstein, directrice déléguée de La Citadelle. Une quarantaine de candidatures ont émané des deux rives – « un signe fort pour un sujet aussi complexe, dont la dimension politique aurait pu être dissuasive ». Parmi elles, le jury a en a sélectionné deux, dans lesquelles l’oralité tenait une place de choix.
Les artistes ont d’abord été accueillis pour douze semaines. En Tunisie pour Hugo Mir-Valette, à la Citadelle de Marseille pour Saber Zammouri. Un temps pour envisager, construire et nourrir les œuvres à venir. « Durant ma résidence, j’ai arpenté, trouvé des résonnances émotionnelles et tiré des fils. J’ai investigué, rencontré le fils d’un codétenu de Bourguiba, emprunté des chemins d’écoute. Il n’y a pas eu d’assignation dans mon travail, mais une méthodologie de la nuance », rapporte Hugo Mir-Valette.

Des installations portées par la politique et la poésie
Puis au printemps, le tandem d’artistes a investi des espaces de la cour du Haut-Fort, point le plus haut du site, où subsistent les anciennes cellules de la prison politique et militaire.

Le lieu est très austère, minéral et en milieu de journée l’ombre s’y fait rare. Sa restauration est en cours, mais on imagine sans trop de peine à quoi il pouvait ressembler quatre-vingts ans plus tôt.
Intitulée « Bourguiba ! Encore ? », la première exposition mêle des interventions visuelles et sonores à l’intérieur et sur les murs extérieurs des cellules. Saber Zammouri nous invite à nous approcher, à coller l’oreille aux portes, jeter un œil dans le judas, sonder l’obscurité – reproduisant ainsi les gestes des surveillants d’alors. On saisit des fragments d’entretiens politiques, tandis que des dioramas font apparaître une reproduction de statue de Bourguiba, des répliques de documents administratifs ou des souvenirs touristiques de Tunis.
Dans la même cour, dans la fraîcheur d’une salle basse et sombre, Hugo Mir-Valette a installé son projet poétique baptisé « Armillaria », du nom d’un champignon qui se nourrit des oliviers. C’est d’abord une installation audiovisuelle nourrie d’éléments filmiques, sonores et sculpturaux qui écrivent des pans d’histoires collectives ou personnelles. Autour notamment d’un symbole commun, l’olivier. S’y rattachent des souvenirs de l’artiste (une expropriation) et des allusions de Bourguiba (dans des lettres écrites depuis sa cellule à son épouse). En appui, un film de 14 minutes fait un récit poétique des cycles de vie biologique de ce fameux champignon qui peut vivre des milliers d’années.
« Il y a eu un bel échange avec Saber, une complémentarité, car nous sommes tous deux férus d’histoire, confie Hugo Mir-Valette. Mais lui est sur un travail tangible, et moi sur l’immatériel ».
♦ (re)lire : Comment l’art peut transformer un enfant
Une place publique aux multiples vocations
Le thème Résistances ne s’applique pas à ces seules expositions, accessibles en visite guidée tous les week-ends jusqu’à fin octobre. C’est aussi le nom de cette troisième saison culturelle à La Citadelle. Il renvoie aussi à la réalité de ce que le fort Saint Nicolas (au cœur du site) est et a été : un lieu d’emprisonnement qui a vu passer plusieurs grandes figures de la résistance nationale et internationale. Mais aussi un lieu dans lequel le bâti résiste aux affronts du temps. Un espace dans lequel le chantier d’insertion Acta Vista déploie une résistance à la pauvreté et l’exclusion. Une faune et une flore qui résistent aux affronts des usages déployés par les hommes. Enfin, un lieu de convivialité comme résistance aux replis et à l’isolement.
C’est la première exposition de cette envergure à La Citadelle. « Ce fort est en forme d’étoile, il a donc vocation à éclairer, se réjouit Mathilde Rubinstein. Et rayonner jusqu’aux anciennes colonies avec lesquelles notre histoire a beaucoup en commun ». ♦
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Bonus
[pour les abonnés] – Habib Bourguiba – La Saison Méditerranée 2026 – Petite histoire de la Citadelle de Marseille.
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# Habib Bourguiba. Très tôt, ce meneur d’hommes au verbe facile et au regard séduisant réalise que la libération de son pays ne peut pas être l’oeuvre d’une classe politique cloîtrée au cœur de Tunis et méfiante à l’égard des masses populaires. En 1934, il claque la porte du vieux Destour de Cheikh Abdelaziz Thaalbi et fonde, avec un groupe de jeunes, le parti du Néo-Destour. Au bout de seulement quelques mois d’actions politiques, le résident général français, Marcel Peyrouton, fait arrêter les «agitateurs» et ordonne leur déportation dans le Sud tunisien. Cette détention se prolonge jusqu’en 1936.
De nouveau arrêté le 10 avril 1938, Bourguiba est détenu à la prison civile de Tunis puis au pénitencier de Téboursouk. Le 26 mai 1940 Bourguiba et ses compagnons sont transférés au fort Saint-Nicolas à Marseille. En novembre 1942, ils seront encore une fois déplacés au fort Montluc à Lyon. Puis au fort Vancia, dans l’Ain.
Toute la bio de l’ancien président de la République tunisienne et artisan de son indépendance sur ce site.
♦ (re)lire l’article : Tourisme mémoriel – voir, comprendre, agir
# La Saison Méditerranée 2026. À Marseille en juin 2023, le Président de la République a annoncé l’organisation d’une Saison Méditerranée pour faire émerger des projets communs de toutes les rives de la Méditerranée. Cet événement met en valeur la richesse et la diversité des cultures méditerranéennes. Célèbre les artistes, les créateurs et les créatrices et les jeunes talents de ces régions. Et valorise les échanges culturels et humains.
Portée par le ministère de l’Europe et des Affaires étrangères et le ministère de la Culture en lien avec la Délégation interministérielle à la Méditerranée, la Saison Méditerranée 2026 est mise en œuvre par l’Institut français sous le commissariat général de Julie Kretzschmar.
La Saison Méditerranée se déroule principalement en France, sur l’ensemble du territoire, entre le 15 mai et le 31 octobre 2026. En voici la programmation.
♦ Lire aussi : La rénovation, un enjeu crucial pour la ville de demain
# Petite histoire de la Citadelle de Marseille. Érigée en un temps record entre 1660 et 1664 sur ordre de Louis XIV et conçue par le chevalier de Clerville (et non Vauban comme on a coutume de penser), la fortification étoilée devait dominer la ville. Tant pour se défendre des attaques maritimes que pour “surveiller” Marseille après son insoumission. À l’époque, c’était un chef-d’œuvre d’architecture militaire qui servait à résister aux boulets. Il avait une capacité d’accueil de 2 000 soldats, et même un pont-levis.
Elle fut tour à tour caserne, prison pour détenus politiques (Jean Giono y séjourna vingt jours pendant l’Occupation) ou prisonniers de guerre. Puis site militaire jusqu’en 2010. À cette date, la Ville en devient propriétaire, confiant son avenir à Acta Vista pour en poursuivre la restauration. En 2021, c’est l’association Citadelle de Marseille qui signe un bail emphytéotique de 40 ans. Elle est ainsi chargée de restaurer ce site de 5 hectares et d’y installer un véritable lieu culturel, artistique mais aussi social.
Des explications plus détaillées ici.