Environnement

Par Pierre Saint-Gilles, le 10 juin 2026

Journaliste

Contre la sécheresse, le pari du Plan Or Bleu

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La première alerte sur le risque de sécheresse est apparue en mai avec l’épisode de canicule précoce qui a surpris la France. La seconde émane du BRGM qui dans son dernier bulletin daté du 9 juin indique que 77% des nappes phréatiques de l’hexagone connaissent une situation « plus dégradée » qu’à la même période l’an dernier. Mais la Région Provence-Alpes-Côte d’Azur pourrait faire figure d’exception : avec son Plan Or Bleu lancé en 2023, elle mise sur l’anticipation plutôt que sur la gestion de crise.

La France aborde l’été 2026 avec une inquiétude croissante sur ses ressources en eau. Les fortes précipitations de cet hiver ont été annihilées par des pluies en baisse et la chaleur du printemps. Dans son bulletin publié hier, le Bureau de recherches géologiques et minières (BRGM) constate même une dégradation généralisée des nappes souterraines. Cette alerte intervient quelques jours seulement après un épisode de canicule exceptionnel par sa précocité et sa durée. Elle constitue un signal supplémentaire de l’accélération du changement climatique et de ses conséquences sur les ressources en eau.

Paradoxalement, en Provence-Alpes-Côte d’Azur, les clignotants sont au vert. Zoé Mahé, directrice adjointe de la DREAL, le service de l’État chargé notamment du suivi des ressources en eau, du climat et des risques environnementaux souligne que la situation actuelle reste favorable. Elle ne doit cependant pas masquer la tendance de fond qui est la baisse de l’enneigement, la diminution progressive des débits des cours d’eau et la pression croissante sur les ressources locales. « Grâce aux précipitations enregistrées ces derniers mois et au niveau satisfaisant des retenues d’eau stratégiques à Serre-Ponçon, Sainte-Croix ou Castillon, nous avons la chance de disposer de ressources stockées importantes qui permettent de faire tampon », se félicite Zoé Mahé.

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Passer de la réaction à l’anticipation

Le Plan Or Bleu est né à la suite des sécheresses historiques de 2022. Son objectif est simple : éviter que chaque été ne connaisse un épisode ou des épisodes de gestion d’urgence. La stratégie repose sur plusieurs leviers complémentaires : gouvernance de l’eau, économies dans les usages agricoles, modernisation des réseaux, innovation technologique, réutilisation des eaux usées traitées et sensibilisation du grand public.

Pour Bénédicte Martin, vice-présidente de la Région Sud chargée de l’agriculture et présidente de la Société du Canal de Provence, la première réponse réside dans la concertation. « Ce dialogue est indispensable pour éviter ce que l’on appelle les conflits d’usages. Sur la question de l’eau, il existe dans notre région une véritable culture du dialogue que nous avons souhaité renforcer. »

Ainsi, depuis 2014, l’AGORA (Assemblée pour une Gouvernance Opérationnelle de la Ressource en eau et des Aquifères – lire bonus), sorte de « parlement régional de l’eau », réunit près de 120 acteurs pour partager les données disponibles et préparer les arbitrages futurs. Une démarche qui pourrait inspirer d’autres territoires français confrontés à la multiplication des tensions entre besoins agricoles, alimentation en eau potable, activités économiques et préservation des milieux naturels.

De gauche à droite, Zoé Mahé (DREAL), Bénédicte Martin (Région Sud) et Benoît Moreau (Société du Canal de Provence) ©Yann Bouvier

Produire autant avec moins d’eau

L’agriculture concentre une grande partie des enjeux. Elle représente en effet environ 70% de la consommation d’eau, contre 20% pour l’industrie et 10% pour les usages domestiques. Réduire les prélèvements sans fragiliser la production constitue donc un défi majeur. La Région Sud a choisi d’investir massivement dans la modernisation des réseaux d’irrigation grâce aux financements européens FEADER. Les résultats commencent à apparaître.

« Dans les années 1980, nous étions entre 3 000 et 6 000 mètres cubes par hectare. Aujourd’hui, nous sommes autour de 1 500 mètres cubes par hectare et par an », explique Benoît Moreau, directeur du développement de la Société du Canal de Provence. Cette évolution repose sur plusieurs transformations, comme l’amélioration des réseaux et de nouvelles pratiques agricoles. Ces dernières passent beaucoup par le développement d’outils numériques capables de piloter l’irrigation avec une grande précision – capteurs dans les sols, mesures du flux de sève, compteurs connectés ou encore imagerie satellitaire permettent désormais d’apporter la bonne quantité d’eau au bon moment. Avec à la clé, des gains qui sont loin d’être négligeables. « Pour la même production, nous sommes capables d’utiliser entre 20 et 40% d’eau en moins dans certains cas », souligne Benoît Moreau.

Depuis 2024, les projets soutenus par la Région devraient ainsi permettre d’économiser plus de 18 millions de mètres cubes d’eau.

♦ Lire aussi : La Société des Eaux de Marseille dorlote la biodiversité

Mieux utiliser chaque goutte

© Pixabay

L’autre pilier du plan concerne les infrastructures. Créée en 1957, la Société du Canal de Provence alimente aujourd’hui près de deux millions d’habitants, 6 000 exploitations agricoles et plus de 2 200 entreprises. Son programme d’investissement a été porté à 751 millions d’euros d’ici 2038 afin de renforcer la résilience hydraulique du territoire. Car l’objectif n’est plus seulement de transporter l’eau mais de la gérer de manière plus fine, en limitant les pertes et en sécurisant les zones les plus exposées.

Parallèlement, PACA mise sur la réutilisation des eaux usées traitées, encore peu développée en France, mais déjà largement utilisée dans plusieurs pays confrontés à la rareté de l’eau. Le potentiel régional est estimé à près de 50 millions de mètres cubes par an. Pour Bénédicte Martin, cette ressource alternative représente une piste incontournable : « On voit bien que nous avons des poches importantes de réutilisation sur les secteurs les plus urbanisés, où l’eau repart aujourd’hui à la mer. »

Une longueur d’avance face aux étés de demain

La situation actuelle rappelle une évidence : une année pluvieuse ne suffit plus à effacer les effets du changement climatique. Les nappes françaises se vident plus vite, les épisodes de chaleur arrivent plus tôt et les besoins en eau continuent d’augmenter. Dans ce contexte, l’expérience menée en Provence-Alpes-Côte d’Azur apparaît comme un laboratoire à ciel ouvert. Non pas parce que la région aurait trouvé une solution miracle, mais parce qu’elle tente d’organiser dès aujourd’hui ce que beaucoup de territoires devront mettre en place demain.

Comme le résume Benoît Moreau : « Nous savons qu’il y aura des années difficiles. Toute la question est de savoir comment conserver un système robuste capable de répondre aux besoins malgré la baisse progressive des ressources naturelles. » Face à la sécheresse qui s’annonce comme l’un des grands défis français des prochaines décennies, le Plan Or Bleu fait le pari que la meilleure réponse reste l’anticipation. ♦

Bonus

# L’AGORA. Cette instance régionale, créée en 2014 et composée de 115 membres, est un véritable parlement de l’eau en région. Elle a pour mission d’animer la gestion de l’eau à son échelle et en faveur des objectifs de bon état des masses d’eau. Elle met également en place de nouveaux réseaux partenariaux et organise de nouvelles gouvernances sur les territoires à enjeux.

Cette réunion avait pour principal objectif d’adopter par ses membres, tous signataires de la Charte régionale de l’eau, la feuille de route pour la période 2024 – 2027 autour de sept axes de travail : connaissances, ressource en eau, biodiversités aquatiques, innovation, agriculture, aménagement du territoire et gouvernance.