Ce que le film Pacifiction dit de la santé en Outre-mer
[série éthique & santé – 10/10] Sous ses airs de film politique et vénéneux, Pacifiction (2022) d’Albert Serra, fiction située en Polynésie française, fait remonter une inquiétude ancienne : celle d’un territoire exposé à des décisions prises ailleurs, au nom d’intérêts supérieurs. Animé par François Crémieux, directeur de l’APHM, avec le Dr Dorothée Charre, psychiatre à l’APHM, le débat s’est concentré sur deux questions : comment mieux protéger la santé des populations ultramarines face aux menaces liées à leur géographie et à leur histoire ? Et quelle justice est-on prêt à mettre en œuvre dans l’accès aux soins entre métropole et Outre-mer ?
♦ Du 8 au 11 avril, l’Assistance Publique-Hôpitaux de Marseille (APHM) et l’Espace de Réflexion Ethique Paca Corse ont organisé un festival de cinéma sur l’éthique en santé, avec le soutien de l’Agence Régionale de Santé PACA. Cet évènement permet à Marseille d’apporter une contribution aux états généraux de la bioéthique 2026, initiative du Comité Consultatif National d’Ethique pour les sciences de la vie et de la santé (CCNE) ♦
Pacifiction ne parle pas directement d’hôpital ou de médecine. Mais il parle d’un territoire traversé par la menace, le soupçon et la mémoire des essais nucléaires. Le choix du film permettait justement d’aborder la santé autrement : non pas seulement à partir des soins, mais à partir de ce qui fragilise durablement une population.
François Crémieux a rappelé d’emblée que si la santé en Outre-mer a été placée au cœur des réflexions bioéthiques, c’est parce qu’on ne peut pas penser ces territoires comme de simples déclinaisons lointaines de la métropole. Aux Antilles, en Guyane, à Mayotte ou en Polynésie, les enjeux sanitaires sont liés à une histoire politique, à des arbitrages d’État, à des dépendances économiques et à des inégalités de moyens.
La Polynésie, ou l’éloignement comme réalité sanitaire
À partir de son expérience en Polynésie, Dorothée Charre a rappelé une évidence souvent mal perçue depuis la métropole : la géographie conditionne tout. Le territoire est vaste, éclaté, composé d’îles éloignées les unes des autres. Cette dispersion rend l’accès aux soins beaucoup plus complexe.
Elle décrit un système organisé autour d’un hôpital principal à Tahiti, de quelques structures secondaires, puis d’un réseau de dispensaires répartis sur les îles. Dans les zones les plus éloignées, soigner suppose un engagement très particulier : peu de relève, une forte disponibilité, et parfois des mois sans quitter l’île. Cet éloignement transforme le quotidien des soignants, mais aussi celui des patients.
Le principal enjeu éthique qui en découle est simple : l’égalité d’accès aux soins n’a pas le même sens quand quatre ou cinq heures d’avion séparent un patient de l’hôpital. Dorothée Charre le résume clairement : les soins sont possibles dans l’urgence, mais « ça devient plus compliqué après, quand on est dans des pathologies chroniques ». L’hospitalisation ou l’évacuation sanitaire peuvent être organisées ; le suivi dans la durée, lui, reste beaucoup plus difficile.
Des besoins sanitaires, mais aussi une grande fragilité structurelle
Le débat a aussi insisté sur la fragilité des systèmes de santé ultramarins. En Polynésie, explique Dorothée Charre, le fonctionnement du soin repose en partie sur des professionnels venus de métropole. Cela permet de faire tenir le système, mais cela crée aussi une instabilité : beaucoup viennent pour quelques mois ou quelques années, puis repartent. Elle le dit très simplement d’elle-même : « J’y suis allée quelques mois, puis je suis repartie. » Cette dépendance aux expatriés complique la continuité des prises en charge et le maintien d’équipes durables.
À cela s’ajoutent des problématiques sanitaires bien identifiées : obésité, alcool, addictions, santé mentale, besoins en cancérologie. Plusieurs participants ont également évoqué la coexistence avec des pratiques de soin plus traditionnelles, qui obligent à penser autrement la relation médicale et la confiance.
Le poids des essais nucléaires
Impossible, enfin, de parler de santé en Polynésie sans revenir à la question des essais nucléaires. Le film les laisse planer comme une menace sourde ; le débat les a replacés au centre. Même lorsque les effets précis sont difficiles à établir ou à chiffrer, la question n’est pas seulement scientifique. Elle est aussi politique et morale.
Un intervenant rappelle le cynisme de certaines justifications d’hier : au nom de la stratégie et de la grandeur nationale, des territoires ont été exposés, transformés, instrumentalisés. Le sentiment qui en reste chez une partie des populations, c’est d’avoir été prises dans des enjeux qui les dépassaient. Et cela pèse encore sur le rapport à l’État, à la médecine, à la confiance.
Le débat a d’ailleurs élargi cette réflexion à d’autres territoires ultramarins. Le chlordécone aux Antilles, la pression migratoire à Mayotte, les difficultés d’accès aux soins en Guyane : dans tous ces cas, la santé apparaît comme le résultat de politiques publiques qui ont souvent laissé des traces profondes.
Soigner, ce n’est pas arriver neutre
Un autre point fort de la discussion a porté sur la posture des soignants venus de métropole. Une psychiatre dans la salle, de retour elle aussi de Polynésie, a souligné qu’on n’arrive jamais neutre sur un territoire anciennement colonisé. On apporte avec soi une manière de penser la santé, la psychiatrie, le soin, qui ne recouvre pas toujours les représentations locales.
Cette remarque a déplacé le débat : la justice en santé ne se joue pas seulement dans les équipements ou dans les budgets, mais aussi dans la manière dont on prend en compte les cultures, les histoires et les formes locales de rapport au corps, à la maladie, à la souffrance psychique.
Ce que l’on retient du débat
Ce que la discussion autour de Pacifiction met en lumière, c’est que la santé en Outre-mer ne peut pas être pensée comme une simple question d’offre de soins. Elle est inséparable de la géographie, de l’histoire coloniale, des dépendances institutionnelles et des inégalités d’accès.
L’enjeu n’est donc pas seulement d’“envoyer des moyens” vers des territoires éloignés. Il est aussi de reconnaître que leur état de santé est lié à des choix politiques anciens et à des fragilités structurelles durables. La justice sanitaire suppose ici davantage qu’une égalité abstraite : elle demande des équipes formées localement, des soins continus, une meilleure stabilité des professionnels, et surtout une reconnaissance du poids de l’histoire.
Autrement dit, améliorer la protection de la santé en Outre-mer, ce n’est pas seulement réparer des manques. C’est accepter de voir que, dans ces territoires plus qu’ailleurs, la santé est aussi une question de mémoire, de responsabilité et de solidarité. ♦