Redonner sens et rôle au grand âge
Alors que le vieillissement de la population s’accélère, une question dérange : quelle place notre société accorde-t-elle encore aux personnes âgées et dépendantes ? Lors d’une table ronde organisée à Marseille le 11 juin 2026, professionnels, associations et acteurs de terrain ont rappelé une évidence souvent oubliée : même fragilisés, les aînés continuent de jouer un rôle essentiel. À condition qu’on leur donne possibilité et moyens.
À 90 ans, Henri Le Marois ne tourne pas autour du sujet. Pour lui, le sentiment d’être utile n’est pas un luxe, mais une nécessité. « C’est aussi essentiel que de boire ou manger. Il n’y a rien de pire que de se sentir plus ‘’bon à rien’’ ». Le président de l’association Générations & Cultures – Vieillir autrement refuse de considérer le grand âge comme une période de retrait. Pour lui, cette raison d’être se concrétise en montant des projets et en les menant à bien (cohabitation intergénérationnelle solidaire et rénovation énergétique des bâtiments). « Mais pour d’autres elle s’exprimera autrement. Par la transmission, par exemple ».
Le psychologue clinicien Nicolas Courbe-Michollet confirme que ce besoin touche à l’essentiel de l’être humain. « Se sentir utile, c’est l’essence de la vie. Cela nous permet de nous définir, de nous ancrer et de conserver un impact dans notre quotidien comme auprès de nos proches ».
La richesse invisible des anciens

La perte d’autonomie peut pourtant fragiliser ce sentiment. Entrer en établissement, abandonner certaines activités ou ne plus pouvoir assumer les rôles qui structuraient une existence provoque souvent une véritable rupture identitaire. « Toute notre vie, nous nous définissons par différentes facettes. Quand elles disparaissent, il faut réapprendre à se définir autrement et à trouver une nouvelle place dans la société », étaye ce spécialiste du grand âge, qui intervient à Marseille dans la maison de retraite les Jardins d’Haïti, à l’hôpital Saint-Joseph et dans une clinique pour personnes âgées en soins palliatifs. Pour autant, dépendance ne signifie pas vacuité. Bien au contraire.
Dans une société fascinée par la vitesse et la performance, les contributions des aînés deviennent parfois moins visibles. Pourtant, elles restent fondamentales. « Avant, les anciens étaient les gardiens de la sagesse. Aujourd’hui, la modernité nous fait parfois oublier tout ce qu’ils peuvent encore nous transmettre », observe Nicolas Courbe-Michollet. Cet héritage ne se limite pas aux souvenirs. Elle touche à l’expérience, à l’écoute, à l’intelligence émotionnelle ou simplement à une présence rassurante.
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Les Jardins d’Haïti, une maison à vivre

Aux Jardins d’Haïti, à Marseille, Laurent Boucraut a construit tout un projet autour de cette conviction. Dans cet Ehpad, une crèche, une école de musique, des étudiants et de nombreuses associations partagent le quotidien des résidents. « Nous avons tendance à cloisonner les générations. Pourtant, dès qu’on recrée de la connexion humaine, quelque chose d’extraordinaire se produit », pointe le fondateur de cette ‘’maison à vivre’’. La présence des enfants transforme les résidents, mais l’effet fonctionne dans les deux sens. « Nous avons découvert que c’est aussi bénéfique pour les enfants. Ils apprennent très tôt à vivre avec des personnes âgées, à comprendre la fragilité et à faire société ».
La même logique guide l’exposition et le podcast « Je suis quelqu’un », imaginés avec les résidents. Chacun pose avec une photographie de sa jeunesse et raconte son parcours de vie. « Ces personnes sont des livres ouverts. Elles ont vécu mille choses et c’est une chance immense de pouvoir les écouter. »
Quand les jeunes redonnent une place… et en reçoivent une

Dans 32 villes en France, grâce à l’association Ensemble2générations, des étudiants vivent chez des seniors de plus de 60 ans. Cette formule, baptisée cohabitation intergénérationnelle solidaire (CIS) répond à la fois à la solitude, à la précarité financière des uns et aux difficultés de logement des autres. Et vitalise les deux.
La fondatrice et secrétaire générale de la région sud, Bérénice de Foresta, se souvient d’une femme âgée qui envisageait l’entrée en Ehpad. Une étudiante en médecine est finalement venue habiter chez elle. « Je lui ai expliqué que cette jeune fille avait besoin d’elle pour réussir ses études, se sentir en sécurité, et trouver sa place dans la ville ».Quelques mois plus tard, la transformation est spectaculaire. La retraitée reprend du poids, cuisine à nouveau et retrouve une raison de se lever chaque matin. « À la fin de l’année, elle nous appelle : ‘’elles’’ avaient eu médecine ! »
Pour François de Rasilly, le directeur, la clé réside dans le don réciproque. « On est utile dans la mesure où l’on se donne. Permettre à une personne âgée de continuer à donner ce qu’elle a de meilleur, c’est lui dire combien elle compte encore ».
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La solution de l’habitat intermédiaire

Cette réciprocité est également au cœur des Maisons partagées Alzheimer Alenvi en Île-de-France. Le cofondateur, Thibaut de Saint Blancard, refuse une vision uniquement assistancielle du vieillissement. « L’objectif de toute démarche d’accompagnement de la fragilité doit être de permettre à chacun d’être en situation de donner ce qu’il a encore à donner ». Il raconte l’histoire de Jacqueline, ancienne kinésithérapeute atteinte de la maladie d’Alzheimer. Dans sa colocation, elle a naturellement repris un rôle de soignante auprès des auxiliaires de vie et des autres résidents. « Elle s’est transformée peu à peu en kiné de la coloc. Elle prodigue des massages, conseille les auxiliaires et accompagne les autres colocataires », détaille le coauteur de Bonjour Vieillesse.
Derrière ces initiatives se cache un défi considérable. La France entre en effet de plain-pied dans l’ère du ‘’papy-boom’’ et le vieillissement de sa population s’accélère. Pour bien vivre et bien vieillir, le conseil de la CNSA (Caisse nationale de solidarité pour l’autonomie) préconise l’habitat intermédiaire. « Elle appelle à la création de 500 000 logements d’ici à 2050 », rappelle Henri Le Marois (bonus). Le vrai défi n’est pas l’innovation à tout prix, mais l’appropriation des solutions existantes. Celles où seniors, jeunes, familles et professionnels cohabitent, s’entraident, et recréent du lien.
L’habitat inclusif offre à chacun de jouer un rôle

En plus de la cohabitation intergénérationnelle solidaire, Ensemble2générations Région Sud s’est lancé dans le développement d’un modèle d’habitat partagé intergénérationnel – une innovation pour le réseau de l’association. Elle a inauguré en 2025 sa première structure à Toulon, la Maison Maris : six étudiants, deux seniors (bientôt trois) et une famille sous le même toit. Un coordinateur veille à ce que la vie partagée soit harmonieuse, que chacun trouve sa place. À Marseille, le projet la Maison de Jeanne ouvrira à l’automne 2027 dans la quartier des Chartreux avec cinq étudiants, cinq seniors et une famille. L’idée est de pouvoir essaimer les maisons sur l’ensemble de la région Sud et pourquoi pas au national. Pourquoi ça marche ? Les étudiants apportent de l’énergie, les seniors de l’expérience, la famille un ancrage.
Génération & Cultures continue à déployer dans les Hauts-de-France ses dispositifs ‘’Un toit à partager’’ (un jeune chez une personne âgée) et ‘’Un toit parmi les âges’’ (un jeune dans une résidence autonomie). « On vise 50 jeunes par an dans ces résidences, dont des jeunes sortant de l’ASE, en partenariat avec la Métropole Européenne de Lille », annonce Henri Le Marois.
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Nouer des partenariats avec les acteurs locaux

Il renforce l’idée que l’implication des acteurs locaux est la clé pour étendre l’intergénérationnel à grande échelle. Il met en avant des exemples concrets, comme le bailleur social Office 64 et les communes du Morbihan, qui facilitent l’accueil d’étudiants ou de jeunes actifs chez des personnes âgées vivant seules. « Nous sommes en lien avec eux pour reproduire leurs méthodes dans les Hauts-de-France », précise-t-il, soulignant une piste de financement via les certificats d’économie d’énergie. « Ils ont financé BlaBlaCar… pourquoi pas la cohabitation intergénérationnelle ? ».
À Marseille, la Ville expérimente cette approche intergénérationnelle dans plusieurs quartiers pilotes, dont le 15e. Cathy Racon-Bouzon, responsable de La Collective, travaille notamment à la création de binômes entre jeunes en situation de fragilité et personnes âgées isolées. L’objectif est simple : lutter contre la solitude des seniors tout en redonnant confiance à des jeunes parfois éloignés de l’emploi ou de la formation.
Les Ehpad et le domicile sous d’autres formes

Laurent Boucraut plaide pour transformer les structures d’accueil, telles que les Ehpad en lieux de vie. « Aujourd’hui, elles sont souvent perçues comme des lieux de fin de vie, où l’on dépose ses proches en attendant le pire. Personne n’a envie d’y aller. Pourtant, la réalité est là : avec le vieillissement de la population, ces lieux sont inévitables. Alors,que faire ?». Pour cet humaniste, il s’agit d’accepter la réalité : les Ehpad ne disparaîtront pas. En revanche, leur fonction peut changer. Et s’ils devenaient des espaces où l’on continue à vivre des instants de bonheur et à se sentir utile ?
Pour Thibault de Saint Blancard, il s’agit de repenser l’accompagnement. Avec son service d’aides à domicile Alenvi, il entend ‘’prendre soin de ceux qui prennent soin’’. Une approche essentielle qui, par ricochet, contribue à maintenir les personnes en perte d’autonomie dans leur capacité à faire. Mettre la table, éplucher des légumes, se laver les dents…
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Des talents à révéler

Selon le cofondateur d’Alenvi, la révolution du vieillissement ne viendra pas que des professionnels ou de l’État. Mais des territoires, des voisins, des commerçants, des familles. Une attention au quotidien : un commerçant qui prend le temps de discuter avec une personne âgée, un voisin qui propose une aide…
Derrière toutes ces initiatives se dessine une même conviction : les personnes âgées ne sont pas un problème à gérer, mais des talents à révéler. À condition de leur laisser une place. Et peut-être, surtout, de prendre enfin le temps de les écouter.♦

Bonus
# 500 000 logements intermédiaires à créer. Le conseil de la CNSA (Caisse nationale de solidarité pour l’autonomie) appelle à la création de 500 000 habitats intermédiaires d’ici à 2050, en veillant à couvrir l’ensemble du territoire afin que toute personne puisse accéder à cette offre. « Résidence autonomie, habitat inclusif, colocation intergénérationnelle solidaire, accueil familial, etc. Toutes les structures existantes entre le domicile historique et l’Ehpad », résume par téléphone Jean-René Lecerf, qui présidait le CNSA jusqu’en juin 2026.
La raison ? Le vieillissement de la population conjugué à l’évolution des aspirations de nos aînés. « Les logements intermédiaires sont de plus en plus prisés par les personnes âgées, qui… envisagent de moins en moins l’éventualité de l’Ehpad ». Parmi ces 500 000, il parle notamment de 100 000 résidences autonomes supplémentaires et de 50 000 colocations intergénérationnelles solidaires. Un objectif qu’il développe désormais bénévolement avec Générations & Cultures.