Pour ou contre les Uritrottoirs ?
C’est un sujet qui a déjà fait couler beaucoup d’encre. Les Uritrottoirs, ces urinoirs installés dans certaines villes de France, ont probablement autant de défenseurs que de détracteurs. S’ils permettent de lutter contre les « pipis sauvages », ils ne sont pas exempts de défauts : on leur reproche d’être inesthétiques, onéreux, adaptés aux seuls hommes. Pourtant, au départ, leurs concepteurs avaient juste imaginé un moyen de collecter l’urine humaine afin d’en faire de l’engrais. Rôle qu’ils semblent remplir largement. Les Uritrottoirs sont-ils donc juste un sujet de polémique ou apportent-ils une solution à un problème donné ?
Il suffit de faire un tour sur les réseaux sociaux pour en avoir un aperçu : le sujet des Uritrottoirs déchaîne les passions et génère un nombre impressionnant de commentaires. Souvent très négatifs. Les avis revenant le plus portant sur le coût et l’inaccessibilité du dispositif aux femmes. Leurs concepteurs en conviennent, les Uritrottoirs ont secoué médias et réseaux sociaux. « Nous avons vécu deux buzz mondiaux : un positif et un négatif », raconte Laurent Lebot, l’un des deux designers de l’agence Faltazi, basée à Nantes. Son collègue Victor Massip et lui sont les créateurs des Uritrottoirs.

Buzz positif puis négatif
« Le tout premier a été installé gare de Lyon à Paris, en 2017. C’était une expérimentation. Et là ça a été hyper positif. Le New York Times, le Guardian en ont parlé. Ils disaient qu’on apportait une solution au problème « des pipis sauvages. » Puis, en 2018, la ville de Paris décide d’en installer dans divers quartiers. « Ils ont été positionnés dans des endroits très visibles. Devant des hôtels particuliers, ou sur l’Île-Saint-Louis aux yeux de tous. On n’accompagnait pas encore les villes sur le choix des lieux d’installation. Et là, le buzz a été extrêmement négatif, très violent. Avec le recul, on ne peut même pas le reprocher aux gens ».
Des Uritrottoirs, késako ?
Mais concrètement, qu’est-ce qu’un Uritrottoir ? Cet urinoir sans eau, disposé sur la voie publique, dispose d’un bac inférieur de collecte d’urine – qui n’est pas raccordé à l’égout. Ce bac en acier inoxydable – qui au départ était rempli de paille, mais désormais vide – contient de l’acide lactique afin d’éviter la production d’odeurs d’ammoniaque. Le bac est également équipé d’une sonde numérique connectée indique le niveau de remplissage en temps réel et… avertit le service d’exploitation quand ça va déborder ! Enfin, l’urinoir est surmonté d’une jardinière, parfois fleurie, pour faciliter son intégration dans l’espace public.
« Il n’y a pas de planche sur les côtés pour une raison simple. La police nous a demandé de ne pas en mettre pour ne pas cacher les corps et ainsi éviter que les Uritrottoirs deviennent des endroits de deal », détaille Victor Massip. Un exploitant par ville vient vider régulièrement les bacs. L’urine collectée par le prestataire est ensuite valorisée sous forme d’engrais. À titre indicatif, un modèle « classique » d’Uritrottoir coûte de 5 000 à 6 000 euros.

Lutter contre les pipis sauvages
L’idée de départ des deux designers n’était pas de lutter contre « les pipis sauvages » comme cela a été souvent écrit. Même si c’est un rôle dont ils se chargent en réalité. Le but de cette installation était de collecter l’urine afin d’en faire de l’engrais. « On s’intéresse depuis toujours à la question environnementale, explique Victor Massip. On sait que l’urine humaine associée à la paille fait un très bon engrais agricole, on voulait donc pouvoir la collecter facilement. Mais finalement, l’Uritrottoir a permis de répondre à d’autres enjeux auxquels on n’avait pas tout de suite pensé ».
La ville de Nantes a, au départ, souhaité essayer le concept dans ses rues les plus malodorantes, qu’elle devait nettoyer tous les jours à cause de ces fameux « pipis sauvages ». « Les habitants ont joué le jeu et répondu à un sondage pour savoir où les installer. Ça a clairement facilité leur acceptation. Et ça a modifié complètement les comportements ! Les hommes allaient uriner dans l’Uritrottoir au lieu de se soulager contre un mur. »
Un constat nuancé
« Aujourd’hui, on sait que les Uritrottoirs rendent des services, constate Laurent Lebot. Les hommes âgés qui souffrent de problèmes de prostate, les livreurs de repas, les SDF les utilisent beaucoup. Les fêtards également ! » Les chiffres provenant des sondes indiquent en effet que le taux de remplissage atteint son maximum de 21 heures à 3 heures du matin, à l’heure de fermeture des bars.

« Ça fonctionne à Nantes. Notamment rue de la Blèterie, qui est petite et sombre et où persistait une odeur permanente d’urine ; là les habitants et commerçants sont satisfaits. L’Uritrottoir permet d’éviter les flaques d’urine, il améliore ici une situation dégradée. » C’est ce que raconte Jean-Marc. L’arrière de son commerce donne sur cette rue. « On voit des hommes utiliser les Uritrottoirs tous les jours. Avant ils se soulageaient ailleurs dans la rue. Mais cette rue sombre et étroite reste sale, on y trouve toutes sortes de déchets et même d’autres types d’excréments… Pourtant la ville nettoie l’Uritrottoir ainsi que la voirie tous les jours. C’est la typologie même de la rue qui se prête aux incivilités ». Un jeune passant explique qu’il ne se verrait pas uriner dans un objet placé dans un tel endroit. « Je préfère me retenir, je trouve l’urinoir mal entretenu par la ville et la rue est glauque. »
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Les femmes, grandes oubliées du problème ?
Les deux designers savent que l’installation d’Uritrottoirs peut générer des tensions avec des habitants. « Ils doivent être cachés dans des recoins, et surtout pas installés à côté d’une terrasse par exemple. La société ne veut pas voir les urines et personne ne veut un Uritrottoir sous sa fenêtre ! On les a d’ailleurs volontairement pensés mobiles pour être facilement déplacés si besoin », raconte Laurent Lebot.
Reste le problème du genre. Une problématique à laquelle les deux designers n’avaient à l’origine pas pensé. Ils ont pourtant bien conçu un modèle mixte dans un second temps. « Le prototype coûte 70 000 euros à fabriquer. On n’avait pas ce montant pour lancer le modèle pour femmes », se désole Victor Massip. Or, ce point semble en effet générer beaucoup de crispation. Christine, une Nantaise de toujours, raconte être contre l’objet par principe. « C’est encore une solution pensée seulement pour les hommes. Nous, nous devons trouver un café pour aller aux toilettes. Je trouve que c’est une forme de discrimination ».
Pour cette raison, la ville de Nantes a d’ailleurs décidé de ne pas installer de nouveaux Uritrottoirs, alors que les commerçants des rues les plus festives en réclamaient. « C’est dommage, indique Alex, jeune fêtard nantais. On utilise les Uritrottoirs quand on fait la fête dans les bars, ça permet de laisser la place aux toilettes pour les femmes ».

1 000 litres d’urine par semaine
À Toulouse, ville de France qui en a le plus installé, le constat est bien plus positif. « Les 22 équipements en service donnent satisfaction et contribuent concrètement à la réduction des nuisances dans les zones concernées, explique Stéphanie Respaud-Hezard, conseillère municipale de Toulouse déléguée au Mobilier urbain. Les Uritrottoirs sont, avec les plaques anti-urine, une des solutions mises en place pour lutter contre les mictions sauvages. » Dans la ville rose, la démarche reste pragmatique. « Il n’y a pas de logique de déploiement massif. L’objectif est de répondre de manière ciblée aux besoins, sans systématiser, en privilégiant l’efficacité et la bonne intégration dans l’espace public. » Ceux de Paris, très visibles et sujets à polémique, ont tous été enlevés.
Quant aux urines, elles sont bien utilisées pour fabriquer de l’engrais, utilisé notamment en horticulture. « L’Uritrottoir le plus utilisé en France permet de collecter 1 000 litres à lui tout seul par semaine, raconte Laurent Lebot. On ne dira jamais que c’est une solution parfaite à tous les problèmes, mais sur ce point-là, on est satisfait. »
BONUS
# On trouve des Uritrottoirs notamment dans les rues de Nantes, Toulouse, Chambéry, Amiens, Bruxelles… D’autres villes font régulièrement des demandes d’essai.
# Il existe huit modèles différents. Avec des capacités différentes.
# Les Uritrottoirs font partie de la gamme de produits les Ekovores, créée par l’agence Faltazi : https://vimeo.com/faltazi. L’agence Faltazi travaille en ce moment sur un collecteur d’urine nommé « Superfertil ».
# L’application Ici Toilettes répertorie les Uritrottoirs nantais.