Projeté en avant-première devant une salle comble au cinéma Les Variétés, Soudain a clôt la saison des Cinéthiques. Au cœur des échanges, une question qui dépasse largement le cadre des Ehpad : et si l’ « humanitude » n’était pas seulement une méthode de soins, mais une manière de réaffirmer ce qui fait notre humanité ?
Il est des films qui prolongent la réflexion bien après le générique. Soudain, du réalisateur japonais Ryūsuke Hamaguchi, appartient à cette catégorie. Présenté en avant-première à Marseille, dans une salle des Variétés comble, ce long métrage a suscité un échange nourri avec François Crémieux, directeur général de l’AP-HM, et Marc Rosmini, professeur agrégé de philosophie, à l’occasion d’un nouveau Cin’éthique proposé par l’Espace de réflexion éthique Paca-Corse et animé par Marcelle.
La manière de prendre soin des autres
Le film raconte la rencontre entre Marie-Lou, directrice d’un EHPAD déterminée à transformer les pratiques de son établissement, et Mari, une metteuse en scène japonaise atteinte d’un cancer incurable. Deux femmes que tout oppose, interprétées par Virginie Efira et Tao Okamoto, toutes deux récompensées par le Prix d’interprétation féminine au dernier Festival de Cannes. Leur amitié devient le moteur d’une réflexion sur la dignité, la maladie, la fin de vie… et surtout sur notre manière de prendre soin des autres.
Ryūsuke Hamaguchi évite le piège du film à thèse. Malgré un sujet sensible, il privilégie les personnages aux démonstrations, l’émotion à l’effet. Le réalisateur mêle comédiens professionnels et véritables résidents d’EHPAD, sans jamais tomber dans le voyeurisme, pour signer une œuvre profondément humaniste.
L’humanitude, bien plus qu’un mot
Le débat s’est rapidement concentré sur un terme découvert par une partie du public : l’humanitude. Pour François Crémieux, le film a le mérite de faire connaître une réalité bien concrète : « L’humanitude est un concept développé par Gineste et Marescotti, qui correspond à des techniques de prise en charge des personnes âgées fondées sur le regard, le toucher, la communication non verbale et la considération de la personne dans sa globalité, rappelle le directeur général de l’AP-HM. Ces pratiques sont enseignées depuis longtemps dans les écoles d’aides-soignants, même si l’on n’utilise pas toujours ce mot. »
L’idée est simple : derrière chaque toilette, chaque repas, chaque geste technique, il y a une personne, avec son histoire, ses émotions, sa dignité. Mais il met aussi en garde contre une vision trop simpliste. « Le film montre bien qu’il ne suffit pas d’avoir les bons gestes ou les bons mots. Si les équipes manquent de temps, de personnel ou de formation, aucun concept ne résoudra, à lui seul, les difficultés de la prise en charge. »
L’humanitude n’est donc pas une formule magique. Elle suppose également des organisations adaptées, des effectifs suffisants, une architecture pensée pour les résidents et une véritable philosophie du soin.
Le soin comme relation
Cette réflexion trouve un écho philosophique chez Marc Rosmini. Le professeur avoue ne pas connaître lui-même le terme avant la projection. Mais il y reconnaît immédiatement une idée ancienne : celle d’une éthique incarnée. « Nous sommes des êtres de corps, d’affects, de fragilité. Pendant longtemps, la philosophie morale a pensé les relations humaines de manière très abstraite. L’humanitude rappelle que les valeurs passent aussi par des gestes, par le regard, par le temps que l’on accorde à l’autre. »
Le philosophe s’interroge néanmoins sur le risque de transformer cette approche en simple protocole. « Le danger serait d’appliquer des recettes de manière mécanique. Ce qui m’a frappé dans le film, c’est que l’établissement réfléchit collectivement à ses pratiques. Ce n’est pas une méthode imposée : c’est une institution qui apprend à se transformer. » Au fond, le véritable sujet du film est peut-être là : comment faire évoluer une organisation sans perdre de vue les personnes qui la composent.
Changer une institution
Le scénario met en scène les résistances au changement. Les habitudes rassurent, même lorsqu’elles montrent leurs limites. Pour Marc Rosmini, cette dimension dépasse largement le cadre d’un EHPAD. « C’est un film sur la transformation. On voit combien il est difficile de changer une institution. Les humains préfèrent souvent un système imparfait qu’ils connaissent à un système meilleur mais encore inconnu. »
François Crémieux partage cette lecture, tout en rappelant que les établissements qui réussissent à faire vivre cette philosophie existent déjà. « Ce que montre le film peut paraître exceptionnel parce que c’est de la fiction. Pourtant, beaucoup d’EHPAD publics développent aujourd’hui des résidences d’artistes, des moments de convivialité ou des projets de vie qui redonnent toute leur place aux résidents. »
♦ À compléter avec le cinéthique sur le documentaire Les esprits libres
Accompagner jusqu’au bout
Soudain ne parle pas seulement du soin. Il parle aussi de la mort. Sans pathos, Hamaguchi montre que l’accompagnement fait partie intégrante du travail des soignants. Une réflexion qui a particulièrement marqué Marc Rosmini. « Nous sommes tous, d’une certaine manière, en soins palliatifs puisque nous allons tous mourir un jour. Ce que montre le film, c’est une forme de sagesse de l’accompagnement, une acceptation qui reste profondément humaine. »
Mais cette acceptation ne doit jamais conduire à la résignation. Accompagner n’est pas renoncer ; c’est continuer à reconnaître la personne jusqu’au dernier instant.
Une humanité retrouvée
Au terme de la soirée, une évidence s’imposait. Sous les apparences d’un film sur la vieillesse ou la fin de vie, Soudain parle d’abord de notre manière d’habiter le monde avec les autres. Les deux héroïnes, dont l’interprétation a été justement saluée à Cannes, portent cette conviction avec une rare intensité : le soin n’est jamais une simple succession d’actes techniques. Il est une relation. Et c’est peut-être cette idée qui explique pourquoi cette avant-première a trouvé un tel écho auprès du public marseillais : l’humanitude ne concerne pas seulement les professionnels du soin. Elle interroge chacun d’entre nous sur la façon dont nous regardons, écoutons et accompagnons les plus fragiles. ♦
♦ Les conseils de lecture de Marc Rosmini
# Un désir démesuré d’amitié. Hélène Giannecchini, Seuil.
# L’âme noire de la démocratie. Geoffroy de Lagasnerie, Flammarion.
# Le pire n’est pas certain. Catherine et Raphaël Larrère, Premier Parallèle.