Pendant près d’un an, des étudiants de la CPES Sciences & Technologies du lycée Thiers, à Marseille, ont enquêté sur les Haltes soins addictions (HSA). La loi permettant leur expérimentation remonte à 2016, mais la France n’en compte toujours que deux, à Paris et Strasbourg. Visite de terrain, auditions d’experts, confrontation aux études scientifiques : ce travail a donné lieu à une restitution à l’Assemblée nationale, puis à un débat public à Marseille.
Le choix de cette thématique pour leur travail de fin d’année n’est pas un hasard. À Marseille, un projet de Halte soins addictions devait voir le jour dans le prolongement de la Canebière. L’opposition de riverains et les prises de position politiques enflammées en début de mandature ont eu raison de la volonté de la maire de secteur. Soutenu par la municipalité reconduite et envisagé par l’État, le projet se heurte toujours à l’absence de consensus sur son lieu d’implantation. Dans le même temps, les professionnels de santé alertent sur les conséquences sanitaires de la consommation de drogues, notamment du crack.
Une enquête sur le terrain
Plutôt que de demander à ses étudiants de commenter le débat, Marc Rosmini, professeur de philosophie au lycée Thiers, leur a proposé d’aller sur le terrain pour appréhender concrètement le sujet. La démarche est appuyée par le Comité consultatif national d’éthique (CCNE), qui réunit chaque année des lycéens et étudiants autour de grandes questions de société avant une restitution à l’Assemblée nationale.
23 étudiants marseillais de la CPES Sciences & Technologies du lycée Thiers, ont participé à l’enquête – cinq faisant office de rapporteurs. Une délégation s’est rendue à Paris pour visiter la HSA de l’hôpital Lariboisière, rencontrer les équipes et confronter les discours politiques à son fonctionnement quotidien. « Le but est de faire comprendre aux jeunes la complexité des enjeux politiques. Une HSA n’est pas seulement une question de santé publique : c’est aussi une question de droit, de démocratie et d’articulation entre les connaissances scientifiques et les décisions politiques », résume Marc Rosmini. « Ce qui m’intéresse, c’est de montrer le décalage entre ce que disent les études scientifiques et les choix politiques effectivement réalisés. »
Pour ces étudiants, dont la formation est principalement scientifique, le travail touche directement à l’éducation aux médias et à l’information : identifier les sources, vérifier les chiffres, interroger les acteurs et distinguer les faits des prises de position.
Voir avant de juger
Très vite, ils découvrent que le vocabulaire lui-même oriente le débat. « Le terme de “salle de shoot” est extrêmement réducteur. Il donne à penser qu’il s’agit uniquement d’un lieu où l’on consomme des drogues, alors qu’une HSA est avant tout un espace de soins, d’accompagnement social, psychologique et médical », rappelle leur enseignant.
Cette découverte se confirme sur le terrain. Yasser Sellami raconte le décalage entre l’image qu’il s’était construite et ce qu’il a observé à Paris. « Je m’attendais à quelque chose de très différent. En réalité, on est dans un environnement quasiment hospitalier. Tout est organisé, propre, encadré. L’image que nous avions de la “salle de shoot” ne correspond pas du tout à la réalité », confie le jeune homme.
Même surprise chez Aya Boumira : « Ce qui nous a frappés, c’est tout l’aspect humain. Il y a des psychiatres, des psychologues, des infirmiers, des assistants sociaux. On aide les personnes à accéder à un logement, à retrouver des droits, à reprendre pied. »
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Peu d’éléments versés au débat
Les étudiants découvrent aussi que beaucoup d’informations ne sont accessibles qu’en allant directement rencontrer les acteurs. « Nous avons dû faire un véritable travail de recherche. Beaucoup de données n’étaient pas disponibles facilement. Cela montre aussi à quel point ces publics restent invisibilisés. » Une partie de l’enquête a d’ailleurs consisté à comparer les expériences françaises et internationales. Lina Braia s’est penchée sur les deux HSA françaises. Elle rapporte : « À Paris, les seringues abandonnées ont été divisées par quinze. Les études montrent également une baisse importante des abcès et des infections chez les usagers, sans augmentation de la délinquance autour du site. »
Hussein Mahi s’est intéressé à l’architecture mise en place au Royaume-Uni. « Le principal enseignement, c’est qu’il existe beaucoup plus de dispositifs, a-t-il pu observer. Cela permet un meilleur accompagnement individuel et évite la saturation des structures. C’est aussi ce que demandent les professionnels rencontrés à Paris ainsi qu’Aurélie Tinland, une psychiatre spécialisée dans les addictions qui est venue nous rencontrer en classe. »
Plusieurs étudiants arrivent à une même conclusion : plutôt qu’une grande structure unique, un réseau de petites HSA réparties sur le territoire permettrait un accompagnement plus personnalisé, tout en limitant les inquiétudes des riverains. Anzhelica Meretska y voit une piste de compromis : « Ce qui est frappant, c’est la difficulté à trouver un lieu acceptable à la fois pour les usagers et pour les habitants. Multiplier les structures et donc faire le choix de plus petites permettraient peut-être de répondre aux deux préoccupations », analyse l’étudiante.
Dépasser les postures
La présentation organisée à Marseille, dans la mairie des 1er et 7e arrondissements, n’avait pas pour objectif de convaincre, mais d’ouvrir un espace de discussion. Sophie Camard, maire réélue qui avait porté le projet de HSA, note l’intérêt de l’ensemble du travail effectué par les étudiants. « J’apprécie que le débat parle de la HSA, mais pas seulement de la HSA. Cela permet d’aborder le sujet de manière plus posée. Notre rôle est aussi de faire baisser la tension, d’ouvrir des espaces de dialogue et de partager les arguments. »

Les étudiants reconnaissent avoir tenté de rencontrer les collectifs d’habitants opposés au projet, sans obtenir de réponse. Une difficulté qui illustre la polarisation du débat. « Les professionnels concernés que nous avons rencontrés à Paris nous expliquaient que beaucoup d’oppositions restent idéologiques, malgré les données disponibles. Cela montre à quel point le dialogue est difficile mais indispensable », relève Anzhelica Meretska. Les résultats de leur enquête ont également été présentés sur Radio Grenouille, dans le cadre de l’émission Les Philosophes publics.
Conclusion en forme d’éditorial : ce qui m’a frappé en écoutant l’émission ou lors du débat organisé par la Maire de secteur n’est pas seulement la qualité de l’expression orale des différents intervenants, mais le travail de fond accompli et la structuration de l’enquête répartie entre plusieurs groupes. Les étudiants ont ainsi suivi le parcours complet d’une information : rechercher, vérifier, mettre en débat et transmettre. Ce travail a relancé l’intérêt des politiques et de l’administration sur cette question. Ce dossier, que d’aucuns pensaient classé, pourrait connaître une accélération dans les semaines qui viennent. ♦
Bonus
[pour les abonnés] – En 2025, une évaluation des HSA – Marseille divisée –
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