Un voilier crée du lien par tous les moyens
Du 6 au 16 septembre, du Mucem à l’Estaque en passant par La Ciotat, un voilier accueillera “Des Voiles et l’art”, un festival artistique mêlant expositions et performances autour du lien. Au gouvernail, l’association de voile solidaire “Le Chant des voiles” tente de tisser toutes sortes de liens : entre humains, mais aussi avec soi et la nature.

Depuis 9 heures ce matin, Claire Bordas s’affaire sur l’élégant voilier qui flotte sur les eaux calmes et ensoleillées de l’Estaque. Le bateau se pare d’œuvres d’art avant le grand jour : le lancement du tout premier festival de l’association, le 6 septembre.
« On a lancé un appel aux artistes en juin et on a reçu plusieurs œuvres », explique la jeune femme. Les treize œuvres reçues seront exposées partout sur le bateau dans le cadre du festival. Du dessin, de la peinture, des collages, une installation à partir de déchets et même de la broderie. « Cette petite salle sera dans l’obscurité et on y diffusera un podcast réalisé avec les femmes du centre social de l’Estaque ». Et l’exposition se veut participative puisque chaque visiteur sera invité à s’exprimer sur le thème fil rouge de l’installation : le lien.
De la voile solidaire

Le lien, c’est précisément la raison d’être de l’association Le Chant des voiles, dont Claire est bénévole. « Le Chant des voiles est une association de voile solidaire. On utilise le bateau comme un outil pour créer du lien entre l’humain et son environnement, pour favoriser le lien social … ». Le bateau propose ainsi des navigations à prix différencié : prix libre et conscient (minimum 10 euros) pour 4 passagers ; gratuité pour 4 personnes issues de centres sociaux ou d’associations partenaires. Le festival est une manière d’aller plus loin encore dans cette démarche en utilisant l’art comme médiateur.
L’association voit le jour en mars 2024, portée par Pierre Reynaud. « Moi, je ne viens pas du tout du monde de la mer, raconte-t-il. Mais il y a quatre ans, j’ai fait une dépression et je suis devenu marin ». Là, il découvre que la mer fait du bien. Au corps. Au moral. Surtout « quand on la pratique avec les bons outils. Or la voile c’est très doux. Très poétique ». Et son sens du bien commun lui donne très vite envie de mettre cette découverte à profit du plus grand nombre. D’autant que cet enfant des quartiers nord sait combien les activités nautiques sont « un sport de riche » ici, d’où une culture maritime assez « limitée ». « À part les bateaux à moteur il n’y a pas grand-chose. La voile est peu développée, même si ça commence à changer ».
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D’association en association

Cette envie de rendre la mer accessible, il tente d’abord de la combler au travers d’une autre association, bretonne celle-ci. C’est ainsi qu’il devient capitaine du Jonathan III, le navire qui sera ensuite celui du Chant des voiles, explique-t-il avant d’être interrompu par l’arrivée d’un bénévole, Fabien. Venu pour la première fois pour un chantier de réparation, il a été « pris dans la mouvance ». Cheveux noirs noués en chignon, il tient entre ses mains deux petites plaques en bois gravées du nom de l’association. « lls sont pyrogravés ? », demande Pierre. « Non, c’est du laser ».
Ému, Pierre fait le lien entre ces planches et l’histoire du voilier bâti par un certain Jean-Marie Franchi. « Il était Compagnon du devoir, menuisier charpentier, et a construit seul ce bateau au Frioul ». Le navire est mis à l’eau en 1981 et Jean-Marie Franchi le fera naviguer jusqu’en 2014. Il fait alors le vœu que son édifice flottant soit transmis d’association en association.
Après quelques années entre les mains du fondateur de la coopérative Bourlingue et Pacotille, qui fait du transport de marchandises à la voile, il se retrouve entre celles de Pierre, en 2022.
« Aujourd’hui, Jean-Marie Franchi est toujours en vie, bien que diminué physiquement et intellectuellement. Mais son ami de toujours, qui fait le lien entre le bateau et les associations, a navigué avec nous. C’était génial ». Il s’interrompt, songeur. « J’ai récupéré le bateau à Gruissan [dans l’Aude, ndlr]. Je ne savais pas qu’il venait à Marseille. L’histoire est trop belle, c’est fou», souffle-t-il, le regard posé sur les plaques de bois gravées.
Un héritage qui profite désormais aux membres de la dizaine de centres sociaux et associations partenaires, dont le centre social de l’Estaque.
“Une vraie évasion, ça m’a sortie de mon quotidien”

« On a commencé à travailler ensemble autour des sorties en bateau, puis Claire nous a proposé de participer à la création d’un podcast autour du lien », raconte Nadia Chaher, coordinatrice familles du centre. L’idée : permettre aux femmes de s’exprimer sur ce thème dans toute son amplitude – lien à soi, aux autres, à son pays d’origine, à la nature… « Ce sujet faisait vraiment écho pour nous. Les familles ont parlé en toute confiance ». Il s’agit ensuite d’enregistrer leurs voix et de les diffuser dans le bateau au moment du festival. Avec en prime, évidemment, quelques virées en voilier. « Aller en mer ne fait pas partie des opportunités de ces femmes. Mais au moment des inscriptions, toutes ont voulu participer », se souvient Nadia.
Parmi ces dernières, Fatima, retraitée, qui a travaillé au centre social par le passé. « Grâce au podcast, ils nous ont aidées à dire des choses enfouies. Cela parlait du lien, du lien entre deux pays… ensuite, ils ont respecté nos dires. Puis quand on a pu aller sur le bateau, on a été très bien prises en charge. C’était une vraie évasion, ça m’a sortie de mon quotidien ». Elle tient à insister sur un point : « Ce qui m’a vraiment touchée, c’est la façon dont ils nous ont reçues. Malgré que je ne sois pas française, ils nous ont acceptées comme on est, avec nos différences. Vraiment, c’était au top. Si c’était à refaire, je le referais tous les jours ».
Engagement solide, finances précaires

Cet enthousiasme autour de l’association, beaucoup le partagent. À seulement deux ans, la jeune association compte déjà 420 adhérents et une soixantaine de bénévoles dont une trentaine sont actifs chaque semaine. « On a des retraités, des jeunes sans emploi, des personnes qui travaillent dans les métiers de la mer… » énumère Pierre (bonus). Une force d’engagement qui n’empêche néanmoins pas quelques inquiétudes du point de vue financier.
Bien que l’association n’ait aucun salaire à payer, l’entretien d’un voilier a un coût significatif. Environ 10 000 euros par an que les maigres subventions obtenues ne parviennent pas encore à couvrir. La tarification « libre et consciente » ne couvre pas toutes les charges non plus. « On est en train d’imaginer un modèle économique ». Avec un autre bateau qui proposerait des activités dégageant un excédent à même de financer les actions solidaires.
Se pose aussi la question de l’emplacement du bateau. Précaire à ce jour. « La Métropole dit qu’elle va créer un ponton pour les associations mais cela risque de prendre du temps et nous ne sommes pas seuls », observe Pierre.
Aller de l’avant
À l’ombre d’un pin, assises sur des bancs au bord de l’eau, Nadia et Claire esquissent l’avenir du partenariat entre le centre social et l’association. Un partenariat qui n’a fait l’objet d’aucun financement à ce jour, ne reposant que sur l’engagement bénévole du Chant des voiles. « On va continuer de travailler ensemble. On va déposer des projets », sourit Nadia.
Dans un paysage où les associations ont de plus en plus de mal à naviguer face au tarissement des subventions, Fatima prédit néanmoins un bel avenir à cette association qui l’a profondément marquée. « Ces jeunes ont beaucoup à offrir. Je pense qu’ils ont beaucoup d’avenir ».♦
Bonus
[pour les abonnés] Le Festival – Un fort engouement pour cette jeune asso – La mer, si proche si loin –
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