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À 80 ans, elle triomphe de toutes les épreuves !
Elle est apparue lundi 13 avril et les jours suivants dans les journaux, sur les sites d’information en ligne et les réseaux sociaux. « Incroyable performance ». « Record mondial ». « 80 ans et toujours plus rapide ». La veille, à Cavaillon, cette octogénaire incroyable a couru un semi-marathon plus vite qu’aucune autre femme de son âge à ce jour : 2 heures et 3 minutes. Il s’avère que je connais bien Ana Maria Faucon, nous sommes dans le même petit club de course marseillais depuis une quinzaine d’années. Et à Cavaillon, j’y étais, accompagnant avec d’autres les derniers mètres de son exploit, m’époumonant de joie et de tendresse. Quel délicieux moment ! Et pour notre véloce doyenne, quelle revanche sur un parcours de vie jalonné d’épreuves !

Sur le petit stade de Cavaillon, l’excitation est à son comble ce dimanche 12 avril 2026. Un tour de piste et dernière ligne droite… Ana Maria Faucon, dossard 435 et 80 ans depuis le mois de janvier, franchit la ligne d’arrivée du semi-marathon en 2 heures et 3 minutes. Elle pulvérise de 3 minutes la performance mondiale que détenait alors une athlète italienne. Le tout dûment chronométré par des juges fédéraux de la FFA, une Fédération française d’athlétisme gardienne des temps et des records…
Un sacré tempérament
« Je suis partie à une vitesse folle, tout le monde me l’a dit. À la fin je n’avais plus d’énergie, raconte la championne. Mais la course a été un véritable bonheur, le club hôte de Cavaillon, qui organise la course est extraordinaire : à tous les coins de rue des gens m’encourageaient, criaient Ana Maria. Un moment merveilleux… »

Hervé Catoïo est membre d’Endurance Passion 13, le club d’Ana Maria. Il a couru à ses côtés le jour J, ne la perdant pas d’une semelle : « La stratégie était de la laisser se gérer, de ne rien lui dire pour ne pas la déstabiliser. J’essayais simplement de la guider plus vers la corde pour gagner quelques précieuses secondes. Et je calculais le temps au plus juste. Sur la toute fin, il a fallu l’encourager car elle peinait un peu. Il faut dire qu’elle avait couru le premier km en 4,35 [soit un peu plus de 13 km/h – Ndlr] ! ».
Cet enseignant de métier précise son ressenti : « C’était un travail d’équipe. Hocine le coach avait bâti un entraînement sur mesure. Franck surtout mais d’autres aussi l’ont accompagnée dans ce programme. J’ai l’impression qu’on a tous remporté cette médaille. C’est une très belle expérience ».
Prête à tout pour décrocher le Graal
L’entraîneur du club, Hocine Zeggane, ne tarit pas d’éloges sur « l’extra-terrestre » qu’il a encadrée : « Elle a une âme de championne, prête à tout pour chercher le Graal, se dépasser et même déborder du programme prévu ! C’est dans sa nature bien sûr, mais s’y ajoutent une bonne hygiène de vie, une grande attention à son alimentation ».
Quant au programme, il reposait sur trois à quatre entraînements par semaine, alternant endurance, fractionnés et seuil. « Le tout adapté à son âge et sa catégorie, avec des temps de récupération », précise l’encadrant. Qui ne cache pas sa fierté de la compter dans son groupe : « Ana Maria est un modèle pour tous, un exemple à suivre. Elle nous tire vers le haut. C’est un honneur de l’avoir accompagnée dans ce challenge ! ».

De la Castille y Léon à Marseille
Ana Maria Faucon est née Arranz en 1946, en Castille y Léon, dans le petit village de Moraleja de Cuéllar. Quatrième d’une fratrie de six qui va tôt perdre son père et devoir composer tant bien que mal avec la débrouille et un avenir.
Le désir d’émancipation passera par cinq années chez les religieuses, « car je croyais que j’avais la vocation, mais c’était surtout pour fuir mon village » rembobine-t-elle. « Toute jeune » – elle vient d’avoir 20 ans -, elle pose sa valise à Marseille pour suivre une formation à l’École d’esthétique Mondoloni, qui existe toujours. Jolie et déjà coquette, apprêtée, soucieuse de son apparence et de son élégance.
On pourrait croire, mais on se tromperait, qu’Ana Maria a toujours couru. Même si elle n’a jamais cessé de prendre soin de sa personne, fait de la gymnastique, marché avec ses copines… C’est un drame qui la jette abruptement dans la course.

Les blessures de l’âme comme boosteur
Elle approche de la cinquantaine quand son fils unique Mathieu, tout juste ado, est diagnostiqué schizophrène. « Il était joyeux, mignon. Du jour au lendemain c’était fini. C’était très douloureux pour moi. Il a quand même une licence d’espagnol car je me suis acharnée, il était capable. J’avais moi un complexe de ne pas bien parler français ».

À ce moment, Ana Maria prend ses jambes à son cou. « Quand j’ai vu le docteur et su la maladie que c’était, j’ai pris mes baskets, je suis partie à Cassis en courant et je suis revenue. Et je l’ai refait le lendemain », se souvient-elle, aujourd’hui encore frémissante. Avant de poursuivre : « Ça a été le début de la course à pied. Pour évacuer le chagrin et la colère. Je me suis dit alors, c’est ton sport ma petite, on va foncer comme ça. Finalement mon malheur je l’ai converti en un petit bonheur pour la famille ».
Pour la famille oui, car son mari Michel est malade lui aussi. Alité et hémiplégique depuis une intervention chirurgicale, un staphylocoque doré, des mini-attaques qui le laissent diminué, puis 100% handicapé.
L’esthéticienne prend la vie à bras-le-corps pour eux tous. Parce qu’elle pense : « Si on est toujours dans la maladie, on ne va pas s’en sortir. Je gagnais des courses et mon mari était heureux quand je revenais avec une coupe, tu ne peux pas imaginer ! À l’époque, il me semblait que grâce à ça, eux-mêmes allaient lutter un peu plus… ».
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Le cancer du sein

En 2012, c’est elle qui est rattrapée par la maladie. Un cancer du sein, soigné à Institut Paoli Calmette, le centre anticancer de Marseille. « Le premier jour je croyais que j’allais prendre feu… Et très vite j’ai travaillé de nouveau. Et couru, ça faisait partie du traitement. Quand je disais aux oncologues que j’allais courir, ils n’en revenaient pas. J’avais même fait un marathon, je crois, pendant la période de soins – chirurgie, radiothérapie et chimiothérapie ».
Elle déroule encore : « Les dames que je croisais là-bas remarquaient que je me maquillais et m’habillais bien. Je portais une perruque. On me demandait : ‘Mais qu’est-ce que vous venez faire ici madame ? Je répondais, la même chose que vous ! Ah c’est pas possible, vous n’avez pas la tête de ça’ ».
Courir encore
Ana Maria a couru dix marathons. Elle a commencé par Madrid, se disant « je ne sais pas ce qui m’attend, mais si tu meurs tu es dans ton pays ». Suivront Barcelone, Paris, Nancy, Cannes-Nice… On ne compte plus ses semi-marathons, dont un à Marcq-en-Barœul qui l’avait consacrée championne de France.
« Je suis très nerveuse. Ça me défoule de courir car je ne veux pas prendre de médicaments », confie-t-elle. Elle chausse ses baskets deux ou trois fois par semaine. Seule ou avec son club, sur route et parfois dans les calanques, « même s’il faut beaucoup lever les pieds et je n’aime pas plus que ça les montées, je râle, je suis une râleuse. Mais quand ça descend, c’est du bonheur ». S’y ajoute, le mardi, son atelier flamenco et sévillanes – « c’est pire que courir, on tape beaucoup des pieds », plaisante-t-elle.
Prochain objectif, elle y tient, améliorer encore ce record pour boucler le semi en deux heures tout rond ! ♦

Bonus
[pour les abonnés] – Anecdotes sur Ana Maria – Les sportifs du grand âge à travers deux articles – Les records homologués FFA – <!–more–>
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