Culture

Par Nathania Cahen, le 5 juin 2026

Journaliste

À Marseille, la Citadelle sort son passé colonial de l’ombre

Dans les geôles de la Citadelle ©️Randa Mirza

Lancée fin mai, la Saison Méditerranée 2026 a vocation à mettre en valeur et en lumière la richesse des cultures méditerranéennes. Parmi les nombreux événements qui la jalonnent à travers l’Hexagone, à la Citadelle de Marseille, une résidence croisée s’intéresse au patrimoine matériel et immatériel lié au passé colonial entre la France et la Tunisie. Elle parle de Bourguiba, d’oliviers, de mémoire, d’une époque qui n’a pas encore tout dit.

Le titre « Résistances et désobéissances » embrasse les créations de deux artistes choisis par un jury. Les lauréats, le réalisateur tunisien Saber Zammouri et l’artiste sonore, compositeur et DJ français Hugo Mir-Valette se sont penchés, chacun à sa manière, sur la question décoloniale. Opérant avec leurs médiums de prédilection et en s’appuyant sur la mémoire, les archives, les témoignages, les lieux. Leurs œuvres ont pris place à la Citadelle de Marseille, où Habib Bourguiba, alors leader indépendantiste tunisien, fut emprisonné entre 1940 et 1942 (lire pourquoi en bonus).

©Jean-Charles Verchère

Faire entendre les voix que porte la Citadelle

D’évidence, La Citadelle, fort militaire du 17e siècle ouvert au public depuis deux ans, avait sa place dans l’aventure Saison Méditerranée 2026 (bonus). « Nous réfléchissions déjà à un projet autour de Bourguiba. Cet événement nous a permis de l’enclencher, de l’affiner en retenant notamment la polyvocalité, les voix que porte ce lieu », présente Mathilde Rubinstein, directrice déléguée de La Citadelle. Une quarantaine de candidatures ont émané des deux rives – « un signe fort pour un sujet aussi complexe, dont la dimension politique aurait pu être dissuasive ». Parmi elles, le jury a en a sélectionné deux, dans lesquelles l’oralité tenait une place de choix.

Les artistes ont d’abord été accueillis pour douze semaines. En Tunisie pour Hugo Mir-Valette, à la Citadelle de Marseille pour Saber Zammouri. Un temps pour envisager, construire et nourrir les œuvres à venir. « Durant ma résidence, j’ai arpenté, trouvé des résonnances émotionnelles et tiré des fils. J’ai investigué, rencontré le fils d’un codétenu de Bourguiba, emprunté des chemins d’écoute. Il n’y a pas eu d’assignation dans mon travail, mais une méthodologie de la nuance », rapporte Hugo Mir-Valette.

« Armillaria » ©️Randa Mirza

Des installations portées par la politique et la poésie

Puis au printemps, le tandem d’artistes a investi des espaces de la cour du Haut-Fort, point le plus haut du site, où subsistent les anciennes cellules de la prison politique et militaire.

« Bourguiba ! Encore ? » © Marcelle

Le lieu est très austère, minéral et en milieu de journée l’ombre s’y fait rare. Sa restauration est en cours, mais on imagine sans trop de peine à quoi il pouvait ressembler quatre-vingts ans plus tôt.

Intitulée « Bourguiba ! Encore ? », la première exposition mêle des interventions visuelles et sonores à l’intérieur et sur les murs extérieurs des cellules. Saber Zammouri nous invite à nous approcher, à coller l’oreille aux portes, jeter un œil dans le judas, sonder l’obscurité – reproduisant ainsi les gestes des surveillants d’alors. On saisit des fragments d’entretiens politiques, tandis que des dioramas font apparaître une reproduction de statue de Bourguiba, des répliques de documents administratifs ou des souvenirs touristiques de Tunis.

Dans la même cour, dans la fraîcheur d’une salle basse et sombre, Hugo Mir-Valette a installé son projet poétique baptisé « Armillaria », du nom d’un champignon qui se nourrit des oliviers. C’est d’abord une installation audiovisuelle nourrie d’éléments filmiques, sonores et sculpturaux qui écrivent des pans d’histoires collectives ou personnelles. Autour notamment d’un symbole commun, l’olivier. S’y rattachent des souvenirs de l’artiste (une expropriation) et des allusions de Bourguiba (dans des lettres écrites depuis sa cellule à son épouse). En appui, un film de 14 minutes fait un récit poétique des cycles de vie biologique de ce fameux champignon qui peut vivre des milliers d’années.

« Il y a eu un bel échange avec Saber, une complémentarité, car nous sommes tous deux férus d’histoire, confie Hugo Mir-Valette. Mais lui est sur un travail tangible, et moi sur l’immatériel ».

♦ (re)lire : Comment l’art peut transformer un enfant

Une place publique aux multiples vocations

Le thème Résistances ne s’applique pas à ces seules expositions, accessibles en visite guidée tous les week-ends jusqu’à fin octobre. C’est aussi le nom de cette troisième saison culturelle à La Citadelle. Il renvoie aussi à la réalité de ce que le fort Saint Nicolas (au cœur du site) est et a été : un lieu d’emprisonnement qui a vu passer plusieurs grandes figures de la résistance nationale et internationale. Mais aussi un lieu dans lequel le bâti résiste aux affronts du temps. Un espace dans lequel le chantier d’insertion Acta Vista déploie une résistance à la pauvreté et l’exclusion. Une faune et une flore qui résistent aux affronts des usages déployés par les hommes. Enfin, un lieu de convivialité comme résistance aux replis et à l’isolement.

C’est la première exposition de cette envergure à La Citadelle. « Ce fort est en forme d’étoile, il a donc vocation à éclairer, se réjouit Mathilde Rubinstein. Et rayonner jusqu’aux anciennes colonies avec lesquelles notre histoire a beaucoup en commun ». ♦

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L’artiste Hugo Mir-Valette et Mathilde Rubinstein, directrice déléguée de la Citadelle © Marcelle

 

Bonus

[pour les abonnés] – Habib Bourguiba – La Saison Méditerranée 2026 – Petite histoire de la Citadelle de Marseille.

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