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Par Nathania Cahen, le 20 juin 2025

Journaliste

À Marseille, le street art fait lien social

« Niña Emberà + cielo estrellado » de l'artiste colombien Rito_ ©MauMa

Du beau dans les quartiers, pour tous et avec tous. Depuis 2021, le Musée des arts urbains de Marseille (MauMA) s’empare avec panache des façades des quartiers populaires. Des artistes du monde entier viennent régulièrement y enrichir un parcours qui compte déjà 38 œuvres. À arpenter d’un bon pied et observer nez au vent.

Début juin dans le 3e arrondissement de Marseille, bd National exactement. Le long de la façade du 322 se déplace une nacelle. À son bord, Rito, un street artiste de Bogota. Depuis une vingtaine d’années maintenant, il documente les communautés autochtones du territoire colombien, à travers des portraits photo ou des peintures de rue. Casque sur la tête, harnaché dans un baudrier, il apporte les dernières touches à sa nouvelle œuvre, « Niña Emberà + cielo estrellado », le portrait géant d’une adolescente appartenant à la communauté indigène Emberà.

760 pochoirs

760 pochoirs pour la fresque de Rito_ ©MauMA

Sur son téléphone, il me montre la photo qui est le point de départ de cette nouvelle œuvre. « Elle a été prise il y a quinze ans, précise-t-il. Una niña emberà de la région d’El Choco. Une région où il ne fait pas bon vivre pour ces populations, souvent victimes du narcotrafic ».

La fresque recouvre une surface de 16 x 14 mètres sur le flanc de cette copropriété privée. Le portrait noir et blanc s’y découpe sur fond de motifs tribaux. Rito me fait remarquer le collier plastron de la jeune fille, un ornement traditionnel. Pour réaliser cette œuvre, dix jours ont été nécessaires. La photo a été agrandie, imprimée, puis découpée en 760 pochoirs. Chaque pièce numérotée a ensuite été apposée sur le mur et remplie de peinture, au rouleau ou à la bombe. Sous le soleil et le regard curieux des riverains et des passants.

♦ Lire aussi : En Albanie, le street art crée une identité urbaine

Un Musée des arts urbains à ciel ouvert

“Tursunay Ziawudun” de Mahn Kloix, 2021 ©MauMA

Cette œuvre, loin d’être isolée dans le quartier, figure désormais la 37e étape du MauMA. Le Musée des arts urbains de Marseille. Il s’agit d’un parcours à ciel ouvert créé en 2022, qui traverse quatre arrondissements de l’arrière-port, entre Mucem, marché aux puces et Friche Belle de Mai. Il s’y éparpille au gré de fresques murales, mobilier urbain, sculptures ou mosaïques. Les œuvres sont parfois monumentales, comme « Pissenlit », qui préfigure le projet : terminées en 2020 juste avant le Covid, deux fleurs de 43 mètres de haut s’épanouissent sur un immeuble de la cité Félix-Pyat. « C’était un sacré défi, réalisé là encore au pochoir, avec six jeunes du quartier en service civique », raconte Aurélie Masset, directrice de Meta 2 et instigatrice de cet ambitieux projet.

L’année suivante est inaugurée une fresque de Mahn Kloix qui rend hommage à Tursunay Ziawudun, réfugiée Ouïghoure des camps de concentration chinois. Pour cette première œuvre officielle du MauMA, de nombreux acteurs du territoire se mobilisent alors, dont le Groupe Orange, première entreprise à mettre un mur à disposition.

# Les visites du MauMA. Sur rendez-vous, pour des groupes pouvant compter jusqu’à 25 personnes. La visite dure 1h30. Tarif plein 15 euros, 12 euros pour les groupes. Contact : contact@meta2.fr

Et pour découvrir la cartographie, c’est ici.

Un mur pour Gaëtan Marron ?

Fresque 2022 MauMA Corniche Belle Vue Celeste ©Meta

En 2025, trois nouvelles œuvres ont fleuri avec le printemps : le photo-graffiti de Rito, des portraits géants de la photographe Françoise Speikemeier, et une autre fresque colombienne, « Rêve sans frontière » de DJ Lu (à observer à la Friche de la Belle de Mai, dans le couloir des Grandes Tables).

Puis, après l’été, une performance interviendra avec le musée Cantini, dans le cadre de l’exposition « Alberto Giacometti – Sculpter le vide ». L’artiste plasticien Gaëtan Marron réalisera en direct une œuvre inspirée du tableau « Tête Noire » (dimanche 28 septembre). « J’espère d’ici là lui trouver un mur afin de lui permettre de réaliser une œuvre pérenne, en lien avec Giacometti », glisse Aurélie Massenet. Elle précise alors : « L’idée est d’atteindre 100 œuvres d’ici 2030, toujours en mode participatif ».

Avec l’ambition de faire de ce territoire, et grâce au MauMA, un des plus grands spots de street art du monde, s’inspirant du WynwoodWall à Miamo, du Street art tout de Paris ou de la Comuna 13 à Medellín.

# Appel au mur ! Si vous disposez d’une façade dans le périmètre du Mauma et souhaitez en faire une œuvre d’art, remplissez ce formulaire

Le MauMA amène le beau dans les quartiers

“Pissenlit” réalisé au pochoir en 2020, avec six jeunes du quartier en service civique  ©MauMA

Rito est arrivé à Marseille dans le cadre d’une résidence chez Méta 2. Ce pôle d’inclusion a pris racine dans le quartier paupérisé de Saint-Mauront (3e arr) en 1999, pour s’impliquer dans des projets inclusifs et collectifs, de ceux qui tissent des liens entre les habitants (lire l’histoire en bonus). Qui mettent du beau dans leur quotidien. Qui réunissent artistes et riverains. Les deux mots d’ordre n’ont pas varié : art pour tous et inclusion sociale. Rito a ainsi animé plusieurs ateliers au CHRS (Centre d’hébergement et de réinsertion sociale) La Minoterie.

Très vite, dès ses débuts, l’équipe se spécialise dans l’art monumental et l’aménagement d’espaces publics. Si elle perd brutalement son fondateur et capitaine, le sculpteur marseillais Malik Ben Messaoud, sa comparse Aurélie Masset garde cap. Depuis plus de vingt ans maintenant, cette artiste touche-à-tout multi matériaux (peinture, papier mâché, pochoir, mosaïque…) se consacre corps et âme à des projets inclusifs. « Mon univers est l’espace public, insiste-t-elle. Un endroit où l’art est accessible à tous, sans césure sociale ». Un engagement qui embarque entreprises, collectivités locales, associations et habitants. Indispensable et fédérateur.

* Le MUCEM parraine la rubrique culture et vous offre la lecture de cet article *

Bonus

[pour les abonnés] Les mécènes de l’œuvre de Rito – Les origines du Mauma – La liste des réalisations –

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# Les mécènes de l’œuvre de Rito. « Chaque œuvre est un projet » a l’habitude de dire Aurélie Masset. Il y a des ateliers en amont, des concertations avec les habitants, des recherches de financement. Cette fois, les entreprises mécènes sont Foselev (pour les engins élévateurs) et Maquis-Art (pour la peinture). Ont également soutenu le projet l’entreprise Sur&tis, la Ville de Marseille et la Fondation de Marseille.

La Joconde de Marseille – Kan / DMV 2022 © MauMA

# Les œuvres. Bobar, sans titre, 2022. KAN DMV, La Joconde de Marseille, 2022. Lou Jelenski, Fresque participative, 2021. Alexandra Isis, Ecoutez le chant des gardiennes, 2023. Fearless collective, Nous sommes le sanctuaires les un.e.s des autres, 2023. Fresque participative, jardin partagé, 2019. Malik Ben Messaoud et Aurélie Masset, La Palmeraie, 2012. Tristan Favre et Aurélie Masset, Jardin Spinelly, 2016. Meyso, Tout pour les miens, 2024. Skunkdog, Kiika de Mars, 2024. Aurélie Masset, Intérieur/Exterieur, fresque participative, 2015. Collectif RRRR, En avant Vaillant.es, 2024. Tina et Charly, Mémoire d’une balade, 2021. Céleste, La Corniche Belle Vue, 2022. Bicho et La Crespa, Fusion 13, 2023… etc. Retrouvez sur ce plan interactif toutes les réalisations et leur position.

♦ Relire l’article : Street art et culture pour tous à Roubaix

# À l’origine. Méta 2 est un pôle de création en arts visuels et art urbain de 570m2 situé dans le 3e arrondissement de Marseille. Depuis sa création en 1999, l’association s’est donné pour mission de développer un projet ambitieux : offrir un lieu de production au service des artistes et de projets inclusifs. Grâce à un équipement culturel adapté, Méta 2 accueille des artistes en résidence, propose des activités de pratique artistique pour les publics, et favorise la création d’œuvres établissant un dialogue entre les artistes et le territoire. L’association organise également des événements visant à valoriser l’art urbain sur l’ensemble du territoire marseillais.

Au fil des années, Méta 2 a tissé un vaste réseau de partenaires afin de déployer des projets artistiques au sein des quartiers prioritaires de la ville. Les artistes y interviennent en collaboration avec les habitants, dans une démarche de transmission de savoir-faire, de valorisation des réalisations et de renforcement des liens avec les structures éducatives et sociales locales.