EnvironnementSolidarité

Par Nathania Cahen, le 9 décembre 2025

Journaliste

Au Bangladesh, du bateau-hôpital au laboratoire mondial de l’adaptation climatique

Un bateau-hôpital sur le Brahmapoutre © Friendship

Au Bangladesh, l’ONG Friendship, fondée en 2002 par Runa Khan, est née avec un bateau-hôpital sur le Brahmapoutre. Vingt-trois ans plus tard, l’entrepreneuse sociale porte un modèle d’adaptation climatique novateur, intégrant santé mobile, écoles démontables, accès à la justice, mangroves restaurées, solutions économiques locales. La lauréate du Prix Earthshot entend désormais essaimer. Sans s’exporter.

« Le point de départ n’était pas un projet d’hôpital flottant, mais une urgence : rejoindre des populations totalement oubliées, vivant sur les îles de limon du fleuve Brahmapoutre, dans l’une des régions les plus vulnérables au changement climatique », rappelle Runa Khan. Sur ces terres instables appelées « chars », larges parfois de plus de trente kilomètres, balayées par des courants puissants, ni l’État ni les ONG ne parviennent à fournir des services de base. Dès lors, le bateau-hôpital constitue le seul moyen d’apporter des soins réguliers, sans aggraver la pression sur l’environnement.

Des bateaux-hôpitaux… aux mangroves protectrices du sud

Découvrir cette réalité avait été un choc pour Runa Khan : « Je comprends que ces gens ne sont pas seulement ultra-pauvres. Ce sont des migrants climatiques, déplacés au fil de l’érosion, des crues et de la disparition des terres ». De plus, aucun secteur ne peut ici fonctionner isolément. Par exemple, soigner une femme ne sert à rien si sa parcelle disparaît la saison suivante. Et ouvrir une école est vain si l’île est emportée quelques mois plus tard. <!–more–>

De là est née, dans le giron de l’ONG Friendship, l’idée d’une adaptation climatique intégrée : reconstruire l’ensemble de l’écosystème social, économique, environnemental et institutionnel des communautés, plutôt que juxtaposer des projets.

Un territoire fragile © Friendship

Cette logique se transposera ensuite dans le sud du pays, après le cyclone Sidr (2007). Dans ces zones côtières, les plus pauvres ont été les plus négligés : salinité extrême des sols, absence d’eau potable, impossibilité de migrer, disparition de la forêt protectrice. Les digues de béton, mal entretenues, ne suffisent pas. Il faut réinventer une ceinture verte de mangroves qui protège les villages. Qui leur assure également des moyens de subsistance : potagers, élevage, usages contrôlés des espaces reboisés.

En cinq ans, les paysages se transforment : la forêt revient, la biodiversité se régénère, les revenus augmentent, le risque de désertification recule. La séquestration du carbone devient un bénéfice additionnel, mais jamais une priorité.

Un modèle économique centré sur les communautés

L’ONG fonctionne avec un budget bien inférieur à celui de grandes structures internationales, tout en accompagnant plus de 7,5 millions de personnes par an. Trouver des financements stables, compatibles avec ses principes, est devenu un enjeu stratégique. Ses valeurs — intégrité, dignité, justice, qualité, espoir — doivent rester le filtre de toutes les décisions, y compris financières.

Runa Khan
Runa Khan © Friendship

Contrairement à beaucoup d’organisations, Friendship ne fonde pas son modèle économique sur sa capacité à générer des revenus propres, mais sur sa capacité à renforcer la résilience économique des populations accompagnées. Dans les chars du nord comme sur les littoraux du sud, la pauvreté peut toucher 60 à 70% des habitants. Et l’extrême pauvreté peut monter jusqu’à 40%.

« Pour ces familles qui luttent chaque jour pour se nourrir, l’idée de payer des services de santé, d’éducation ou de justice est simplement irréaliste », observe Runa Khan. Le financement de l’ONG repose en donc sur trois grands piliers : le soutien de longue durée pour les programmes de développement de base (santé, éducation, adaptation), les financements humanitaires pour les crises et camps (notamment Rohingyas), et la recherche de fonds pérennes ou de legs pour sécuriser la continuité des services.

♦ Permanences juridiques, examens médicaux, tiers-lieux constructif, liaison cités-musée : en France, les bus désenclavent les territoires sinistrés. En témoignent ces différents reportages

Des initiatives locales qui bénéficient aux communautés

En parallèle, l’organisation développe des initiatives économiques ancrées dans et pour les communautés. Par exemple, Nodi Ltd, entreprise sociale 100% détenue par Friendship, valorise l’artisanat et le textile produits par des femmes des zones fluviales, avec des débouchés nationaux et internationaux. Il y a aussi Contic, une structure de tourisme fluvial qui réhabilite des bateaux traditionnels, crée des emplois et fait vivre un patrimoine vivant.

D’autres pistes sont en cours d’exploration, comme la vente de produits bio-agricoles, le développement et la diffusion de solutions logicielles conçues pour les communautés vulnérables, ou encore les crédits carbone issus des mangroves restaurées et de pratiques agricoles régénératrices.

♦ Relire l’article : Dans les quartiers populaires, sortir des clichés pour pointer les richesses

Lier la santé humaine à celle de l’environnement

Dans le bassin du Brahmapoutre, la santé ne peut pas être pensée séparément du fleuve. Les crues, autrefois saisonnières, sont devenues plus fréquentes et imprévisibles ; des îles entières se disloquent en quelques jours. Les familles, déplacées plusieurs fois au cours de l’année, s’appauvrissant à chaque fois un peu plus. Cette mobilité forcée rend donc caduc tout modèle de santé classique.

Or les conséquences sont immédiates : pénurie d’eau potable, malnutrition, propagation accrue des maladies hydriques, abandon du suivi de grossesse, retard de croissance chez les enfants, explosion du stress et de l’anxiété. Pour répondre à cette fragilité structurelle, Friendship mise donc sur un système mobile et communautaire. Il repose sur 690 agents de santé communautaires, formés localement, interviennent en prévention comme en première ligne. Les secondent une application de santé mobile « mHealth » et un centre médical à distance disponible 24h/24 qui permet le suivi des malades chroniques.

La réponse sanitaire reste cependant indissociable de l’environnement : plantation de bananiers pour fabriquer des radeaux, gestion des étangs pour la nourriture, stockage sécurisé des aliments, plantation d’essences utiles. Donc protéger la santé humaine induit de protéger les écosystèmes dont elle dépend.

L’éducation comme socle de dignité et de projection

Dans un contexte où les crues et cyclones détruisent régulièrement maisons, champs et bétail, l’éducation apparaît comme le seul espoir de rupture avec le cycle de la pauvreté. Friendship l’envisage comme un levier complet de développement de la personne : construction du caractère, de l’éthique, du courage, de l’identité, de la capacité à faire des choix et à assumer des responsabilités. « Son code d’éthique, présent dès la petite enfance jusqu’au secondaire, contribue à protéger les filles, à renforcer les familles et à ouvrir des perspectives là où il n’y en avait presque plus », se félicite Runa Khan.

L’école, seul espoir de rupture avec le cycle de la pauvreté © Friendship

Sur le terrain, les écoles sont démontables, car la terre se déplace. Les enseignants, issus des communautés elles-mêmes, sont formés pour transmettre autrement. Pour le secondaire, des cours enregistrés par des professeurs experts basés dans la capitale permettent de garantir une qualité d’enseignement équivalente jusque dans les zones les plus isolées. Aujourd’hui, de nombreux élèves de Friendship accèdent à l’université ; dans certains districts, les bourses de mérite sont presque exclusivement attribuées à ces jeunes.

Femmes, justice, climat : les urgences qui exigent une vigilance constante

Dans un modèle intégré, chaque maillon compte. Mais certains domaines demandent une vigilance accrue, tant les risques sont élevés. Le premier concerne les femmes et les filles, très durement touchées par les crises climatiques. Chaque événement — crue, cyclone, salinisation, déplacement — augmente les risques de violences, de mariages précoces, de perte d’autonomie. Friendship veille à ce que chacune de ses interventions renforce leur sécurité et leur capacité d’agir.

Le deuxième enjeu est celui de l’accès à la justice et aux services publics. De nombreuses communautés vivent encore en marge des systèmes administratifs. À mesure que les impacts du climat s’intensifient, le danger d’être exclu de ses droits — papiers, accès aux programmes publics, protection juridique — augmente. Les structures communautaires et les parajuristes formés par l’ONG jouent ici un rôle clé.

Troisième axe de vigilance : le climat lui-même. Crues, salinité, érosion, montée des eaux… les paramètres évoluent rapidement, imposant une adaptation permanente des réponses. Il ne s’agit pas seulement d’étendre les services existants, mais de les ajuster en continu.

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Earthshot prize : une récompense, mais surtout une responsabilité

Pour Runa Khan, l’obtention du Prix Earthshot (doté de plus de 100 000 euros) dans la catégorie « Fix Our Climate » (réparer le climat – NDLR) valorise autant la persévérance dans le temps que la capacité à garder des solutions simples, humaines, ancrées dans le réel. Au-delà, pour le Bangladesh souvent présenté comme victime des dérèglements climatiques, le prix envoie un autre message : ce pays est aussi un pourvoyeur de solutions, capable d’innover dans la protection des populations et des écosystèmes. « Mais, insiste Runa Khan, Earthshot n’est pas une ligne d’arrivée. C’est un mandat supplémentaire. Une invitation à garder les pieds sur terre et continuer d’agir avec intégrité. Et à transformer une reconnaissance internationale en protection concrète, en dignité et en espoir pour celles et ceux qui vivent en première ligne du changement climatique ».

D’ici 2030, Friendship entend consolider et approfondir son modèle au Bangladesh. Sa principale limite est désormais financière. Elle souhaite donc développer ses activités en partenariat avec l’État et des organisations locales, afin de mutualiser les moyens et assurer la qualité des services sur la durée. Au-delà, l’ambition est clairement de faire du Bangladesh un laboratoire international de l’adaptation climatique intégrée. Runa Khan refuse toutefois le modèle classique d’essaimage, où une ONG crée ses antennes dans d’autres pays, pour privilégier le partage de modèles, d’outils et d’expériences. Tout en laissant les acteurs locaux adapter les solutions à leurs propres réalités sociales, économiques et environnementales. ♦

 

# Quelques chiffres. Friendship, dont le siège est à Dacca, emploie 800 personnes et gère un budget annuel de 8 millions d’euros environ. Pour développer ses programmes, l’ONG s’appuie sur son réseau international grâce à des entités établies en France, au Luxembourg, aux Pays-Bas, et au Royaume-Uni.