Santé

Par la rédaction, le 14 mai 2026

Ce que le film “Bienvenue à Gattaca” dit de la génétique médicale

Du 8 au 11 avril, l’Assistance Publique-Hôpitaux de Marseille (APHM) et l’Espace de Réflexion Ethique Paca Corse ont organisé un festival de cinéma sur l’éthique en santé, avec le soutien de l’Agence Régionale de Santé PACA. Cet évènement permet à Marseille d’apporter une contribution aux états généraux de la bioéthique 2026, initiative du Comité Consultatif National d’Ethique pour les sciences de la vie et de la santé.

4/10 – Le film d’Andrew Niccol Bienvenue à Gattaca (1998) a servi de point de départ à un débat sur les examens génétiques et la médecine génomique. À partir de cette dystopie où l’avenir social se lit dans l’ADN, les échanges ont tourné autour de deux questions : faut-il recourir aux tests génétiques pour prévenir certaines maladies ? Et comment éviter que cet accès à l’information ne glisse vers des usages discriminatoires ou eugénistes ?

Cette séance était réservée aux lycéens. Le débat qui a suivi réunissait Perrine Malzac, praticien hospitalier en génétique et Brigitte Jarret, psychologue clinicienne dans le service de génétique médicale, à l’APHM.

Une fiction qui rejoint déjà la réalité

Dans Gattaca, les individus sont triés dès la naissance selon leur patrimoine génétique. Les “valides” accèdent aux meilleures trajectoires, les autres sont relégués. Le scénario est extrême, mais il s’appuie sur une réalité : il est aujourd’hui possible de séquencer une grande partie du génome humain à un coût accessible.

Comme le rappelle Perrine Malzac, la limite n’est plus tant technique que juridique et éthique. En France, les tests génétiques sont strictement encadrés : ils ne peuvent être réalisés que dans un objectif médical précis — diagnostic, traitement ou recherche d’un risque familial. Ils ne sont pas conçus comme des outils de sélection ou pour satisfaire une simple curiosité.

Savoir, mais à quel prix ?

La première question a rapidement émergé : si l’on peut savoir, pourquoi ne pas savoir ? Certains élèves y voient un levier évident de prévention. Anticiper une maladie permettrait de surveiller, d’adapter son mode de vie, voire de traiter plus tôt. Mais le débat a montré que cette logique a ses limites. Un test génétique ne donne pas toujours une réponse claire. Il peut révéler une anomalie certaine… ou simplement une probabilité. Entre certitude et risque statistique, l’impact pour la personne change radicalement.

Brigitte Jarret s’appuie sur son expérience : certaines personnes demandent à savoir si elles développeront une maladie grave, alors même qu’il n’existe aucun traitement. Le test lève une incertitude, mais il peut aussi enfermer dans une projection lourde. Savoir n’est pas toujours protéger.

Le risque du glissement vers la sélection

Très vite, la question du tri s’impose. Dans Gattaca, la génétique ne sert plus à soigner mais à hiérarchiser les individus. Plusieurs élèves pointent ce danger : identifier tôt des “risques” peut conduire à exclure ou discriminer. Et pour cette raison, ils se montrent réticents à un accès aux tests génétiques en dehors d’un cadre médical protecteur.

Perrine Malzac rappelle que les outils actuels permettent déjà d’aller bien au-delà du diagnostic : prédispositions, vulnérabilités, probabilités. Plus le champ s’élargit, plus le risque est grand de réduire une personne à un profil biologique. La frontière devient alors floue : à partir de quand une information utile pour la santé devient-elle une information qui enferme ?

Une personne ne se résume pas à ses gènes

C’est l’un des points les plus forts du débat. Le film lui-même le suggère : l’humain ne se réduit pas à son ADN. Le parcours de Vincent, qui dépasse ses déterminismes, en est l’illustration. Brigitte Jarret insiste : sa pratique montre bien qu’aucun patient n’est défini par un seul gène. Les trajectoires de vie dépendent aussi de l’environnement, de l’histoire personnelle, des choix et des ressources individuelles. La génétique informe, mais elle ne prédit pas un destin. Vouloir tout anticiper reviendrait à attribuer à la biologie un pouvoir qu’elle n’a pas.

Encadrer pour éviter les dérives

La question centrale devient alors celle de l’encadrement. En France, les tests génétiques restent médicalisés, prescrits et accompagnés. Ailleurs, notamment aux États-Unis, des tests “direct to consumer” sont accessibles librement en ligne. En France, ces pratiques existent déjà, certaines personnes faisant appel à ces services payants en ligne. Mais elles posent problème : absence d’accompagnement, interprétations parfois erronées, risques de dérives commerciales ou assurantielles.

Le cadre actuel vise à protéger contre ces usages, mais aussi à éviter qu’une information brute ne bouleverse inutilement une vie.

Ce que l’on retient du débat

Le débat a fait apparaître une tension claire. Les tests génétiques offrent des perspectives réelles de prévention et de soin. Mais ils ouvrent aussi la porte à des dérives : réduction des individus à des profils de risque, extension des normes, sélection implicite des vies.

À l’issue du débat, un principe semble essentiel : la génomique n’a de sens que dans une logique de soin et d’accompagnement. Dès qu’elle devient un outil de tri ou d’optimisation, elle bascule vers autre chose. Ce que montre Bienvenue à Gattaca, en creux, c’est que le danger ne réside pas dans la technologie elle-même, mais dans l’usage que la société choisit d’en faire. ♦