Ce que le film Eternal Sunshine… nous dit des neurosciences
[série éthique & santé – 7/10] Dans le film Eternal Sunshine of the Spotless Mind (2004), de Michel Gondry, Joël et Clémentine tentent d’effacer de leur mémoire les traces d’une histoire d’amour devenue douloureuse. La machine imaginée par Michel Gondry cartographie les souvenirs puis les supprime un à un. La mise en scène relève de la science-fiction, mais elle fait écho à une interrogation bien contemporaine : si l’on comprend de mieux en mieux le cerveau, jusqu’où pourra-t-on agir sur ce qui fait nos émotions, nos souvenirs, nos choix ?
♦ Du 8 au 11 avril, l’Assistance Publique-Hôpitaux de Marseille (APHM) et l’Espace de Réflexion Ethique Paca Corse ont organisé un festival de cinéma sur l’éthique en santé, avec le soutien de l’Agence Régionale de Santé PACA. Cet évènement permet à Marseille d’apporter une contribution aux états généraux de la bioéthique 2026, initiative du Comité Consultatif National d’Ethique pour les sciences de la vie et de la santé (CCNE) ♦
Cette projection servait de point de départ à un débat très concret : jusqu’où peut-on intervenir sur le cerveau pour soigner, réparer ou soulager ? Et à partir de quand ces neurotechnologies risquent-elles de menacer notre liberté, notre identité singulière, voire notre humanité ? Deux questions au cœur des échanges animés par Perrine Malzac, directrice adjointe de l’Espace de réflexion éthique. Cette séance était réservée aux lycéens, invités à réfléchir aux promesses et aux limites des neurosciences.
Une fiction qui touche un débat bien réel
Les échanges ont d’abord rappelé que les neurotechnologies existent déjà. Elles sont utilisées en médecine pour traiter ou atténuer certaines pathologies neurologiques et psychiatriques. Perrine Malzac le résume simplement : « L’idée, c’est de comprendre le fonctionnement du cerveau pour le soigner le cerveau. » Dans la maladie de Parkinson, par exemple, certaines stimulations peuvent réduire des mouvements anormaux. D’autres outils sont utilisés dans des troubles anxieux, des phobies ou certains traumatismes. Le point de départ est donc thérapeutique : soulager, corriger, réparer.
Soigner ou transformer ?
Le film pousse immédiatement la réflexion plus loin : si la médecine dispose d’outils pour réparer, qu’est-ce qui empêcherait demain de les utiliser pour transformer ? Toute la discussion s’est jouée sur cette ligne de crête.
L’un des intervenants formule ce basculement très clairement : « Ce qui est d’abord dans un but de réparation, peut-être qu’à un moment donné on pourrait imaginer l’utiliser aussi pour améliorer certaines capacités. » Mieux mémoriser, mieux se concentrer, diminuer certaines fragilités, atténuer des affects jugés gênants : la tentation existe déjà dans nos sociétés marquées par la performance. Mais améliorer quoi, au juste ? Et selon quelle norme ? Le débat a insisté sur le fait que les aspérités, les failles, les défauts font aussi partie d’une personne. À propos des deux héros du film, un intervenant rappelle : « Ce qui crée la magie de cette relation, c’est justement ces différences-là. » Autrement dit, vouloir corriger l’humain peut aussi conduire à effacer ce qui le rend singulier.
Le cerveau n’est pas un disque dur
L’un des points forts de l’échange a porté sur la mémoire. Le film donne l’impression qu’un souvenir pourrait être isolé, localisé puis supprimé proprement, comme un fichier dans un ordinateur. Or le débat a rappelé tout l’inverse : la mémoire humaine est vivante, partielle, mouvante. « Notre mémoire, elle fait d’emblée le tri. Elle ne garde pas tout », explique Perrine Malzac. Nous n’enregistrons pas chaque minute de notre vie avec la même intensité. Certains souvenirs restent parce qu’ils sont liés à des émotions fortes. D’autres s’effacent ou reviennent à partir d’un détail, d’un objet, d’une odeur. Et surtout, un souvenir n’est jamais intact. « Chaque réactivation d’un souvenir le transforme. »
C’est pourquoi l’idée d’un effacement pur est largement illusoire. Les souvenirs s’enchaînent, s’appellent, se relient les uns aux autres. Le débat a utilisé une image très simple : « Les souvenirs, c’est comme un collier de perles. » On ne retire pas une perle sans toucher à l’ensemble. Effacer une douleur, ce n’est donc pas seulement retirer un événement pénible : c’est aussi toucher à une histoire, à une continuité, à ce qui a construit une identité.
Une question de liberté
Le second grand axe du débat concernait la liberté. Pas seulement celle qui serait menacée, demain, par des technologies capables d’agir directement sur le cerveau, mais déjà celle que fragilisent aujourd’hui des dispositifs qui captent l’attention et orientent les comportements. À une question sur les usages commerciaux ou manipulatoires de ces outils, la réponse a été nette : « Il n’y a pas besoin des neurosciences pour prendre le contrôle sur nos cerveaux. » Publicité, réseaux sociaux, économie de l’attention : nos comportements sont déjà influencés par des techniques conçues pour retenir, séduire, rendre dépendant.
Le débat a aussi évoqué le risque d’un glissement vers des promesses transhumanistes. « On va pouvoir quelque part prendre le pouvoir sur les individus », alerte un intervenant. Derrière les discours sur l’augmentation de l’humain, la maîtrise de soi ou l’optimisation des capacités, se profile aussi un risque de normalisation : celui d’un individu sommé d’être plus performant, plus stable, plus efficace.
Cette perspective soulève une autre question, sociale celle-là : qui aura accès à ces technologies ? Si certaines permettent demain d’augmenter les capacités cognitives, elles risquent aussi d’accroître les écarts entre ceux qui pourront se les offrir et les autres. Le débat n’a donc pas seulement porté sur la technique, mais sur le type de société qu’elle dessine.
Peut-on effacer la douleur sans se perdre ?
En filigrane, Eternal Sunshine of the Spotless Mind posait aussi une autre question : faut-il vraiment vouloir supprimer toutes les douleurs psychiques ? À force de médicaliser la peine, le chagrin, le deuil ou la rupture, ne risque-t-on pas de considérer comme pathologique ce qui relève aussi de l’existence ordinaire ?
Perrine Malzac rappelle que « La médecine distingue la souffrance normale de la souffrance pathologique », même si cette frontière reste délicate à caractériser. Il existe des douleurs qui enferment, qui empêchent de vivre, et qu’il faut soulager. Mais il existe aussi des épreuves qui, si dures soient-elles, font partie du parcours humain. Le film suggère d’ailleurs qu’effacer une souffrance ne suffit pas à retrouver une vie intacte. Les personnages gardent une forme de vide, de trouble, d’inachevé. Comme si l’on ne pouvait pas supprimer une peine sans affecter aussi ce qu’elle avait modelé en nous. Les mauvais souvenirs ne sont pas extérieurs à notre histoire : ils en font partie.
Le mérite du film
Présenté devant un public de lycéens, le film avait cette force : faire sentir que les neurosciences ne posent pas seulement une question médicale, mais une question de civilisation. Elles peuvent réparer, soulager, mieux comprendre. Elles peuvent aussi, si l’on n’y prend garde, nourrir un imaginaire de maîtrise totale du cerveau et de correction de l’humain.
Ce débat a rappelé une chose essentielle : intervenir sur le cerveau, ce n’est jamais agir sur une simple mécanique. C’est toucher à une personne, à sa mémoire, à sa liberté, à ce qui la relie aux autres. Et c’est bien pour cela que les limites ne peuvent pas être fixées par la seule technique. Elles doivent être discutées collectivement. ♦