Ce que le film Les Crimes du futur nous dit des Cellules souches et organoïdes
[série éthique & santé – 8/10] Le long métrage Les Crimes du futur (2022), de David Cronenberg, pousse très loin les questions posées aujourd’hui par les transformations du corps. Sous les apparences de la dystopie, le débat a visé un point très concret : l’usage des cellules souches, des organoïdes et des techniques médicales doit-il rester réservé au soin, à la réparation et à la recherche thérapeutique ? Ou peut-on accepter qu’elles servent aussi des choix individuels, esthétiques, artistiques ou identitaires ? En présence de Marc Rosmini, professeur agrégé de philosophie à Marseille, auteur de travaux sur cinéma et bioéthique, la discussion a surtout porté sur cette frontière mouvante entre liberté et dignité.
♦ Du 8 au 11 avril, l’Assistance Publique-Hôpitaux de Marseille (APHM) et l’Espace de Réflexion Ethique Paca Corse ont organisé un festival de cinéma sur l’éthique en santé, avec le soutien de l’Agence Régionale de Santé PACA. Cet évènement permet à Marseille d’apporter une contribution aux états généraux de la bioéthique 2026, initiative du Comité Consultatif National d’Ethique pour les sciences de la vie et de la santé (CCNE). ♦
Avec Les Crimes du futur, le réalisateur imagine une humanité qui s’adapte à un monde devenu artificiel. Le corps y mute, produit de nouveaux organes, s’ouvre, s’expose, se transforme sous les yeux du public. D’emblée, le débat a insisté sur le fait que cette fiction n’est pas seulement un délire visuel : elle grossit des pratiques déjà présentes dans le réel.
Un film-limite, entre mutation et performance
Marc Rosmini rappelle ainsi que le film fait écho à des formes existantes de bio-art, de chirurgie volontaire, de performances corporelles ou de modifications choisies. Son intérêt n’est donc pas seulement de choquer, mais d’interroger ce que nous considérons comme un usage légitime du corps. Derrière les organes exhibés et les opérations transformées en spectacles, une même question revient : la médecine doit-elle seulement soigner ? Ou peut-elle devenir un outil de création de soi ?
Réparer, augmenter, transformer
Le cœur du débat s’est noué là. Les techniques médicales ont d’abord été conçues pour répondre à des blessures, des déficiences, des maladies. Mais une fois qu’elles existent, rien n’empêche en théorie qu’elles soient détournées vers d’autres finalités. Le film pousse cette logique jusqu’à l’extrême : le corps n’est plus seulement réparé, il devient un terrain d’expérimentation.
L’un des échanges le formule clairement : il ne s’agit plus seulement de guérir ou de soulager, mais aussi de « créer, s’approprier son propre corps librement ». C’est ce déplacement qui dérange. Car il brouille la frontière entre médecine thérapeutique et médecine de désir.
Dans cette perspective, les cellules souches, les organoïdes ou d’autres techniques biomédicales ne seraient plus uniquement réservés à des usages réparateurs. Ils pourraient aussi servir à modifier le corps selon des préférences individuelles. Le débat ne tranche pas mécaniquement, mais montre que ce glissement change tout : dès lors qu’on sort du soin, la question n’est plus seulement médicale, elle devient éthique et politique.
Le corps appartient-il à l’individu seul ?
C’est là qu’apparaît la grande ligne de fracture du débat. D’un côté, une conception libérale soutient que chacun devrait pouvoir disposer librement de son corps, tant qu’il ne nuit pas à autrui. Si une transformation ne concerne que soi, pourquoi l’interdire ? Pourquoi empêcher quelqu’un de modifier son apparence, ses organes, ou même certaines de ses sensations, si cela relève d’un choix personnel ? Marc Rosmini rappelle que cette position existe bel et bien en philosophie contemporaine. Elle considère que la médecine pourrait devenir une prestation au service de projets individuels, et pas seulement du traitement des maladies.
Mais une autre conception, plus présente dans la tradition française, estime qu’on ne fait jamais totalement “ce qu’on veut” de son corps sans engager autre chose que soi. Le corps n’est pas un simple support privé. Il touche à la représentation de la personne humaine, donc à la dignité. Dans cette logique, tout n’est pas acceptable, même avec consentement. C’est ce conflit que le film rend visible. Quand un corps est ouvert, exhibé, transformé en objet esthétique ou en scène de performance, s’agit-il d’un libre usage de soi, ou d’un basculement qui engage une certaine idée de l’humanité ?
La douleur, le plaisir, et la disparition des limites
Un autre point fort du débat a porté sur la douleur. Dans le film, elle semble avoir changé de statut. Elle n’est plus tout à fait un frein, ni même un signal d’alerte. Le corps peut être incisé, manipulé, perforé, sans que cela ne provoque la même résistance qu’aujourd’hui. Cette quasi-disparition de la douleur intrigue, parce qu’elle rend possibles des pratiques qui seraient autrement insupportables. Elle ouvre aussi une réflexion plus large : si les sensations changent, si la douleur n’a plus le même rôle. Alors ce ne sont pas seulement les organes qui évoluent, mais aussi le rapport au plaisir, à la sexualité, à la relation aux autres.
Le film montre ainsi que les transformations du corps ne sont jamais purement techniques. Elles modifient aussi les émotions, les normes et les façons d’habiter son humanité. Ce qui est en jeu, ce n’est pas seulement ce qu’un individu veut faire de lui-même, mais ce que devient collectivement une société quand certaines limites s’effacent.
Qui fixe les limites ?
Le débat a alors rejoint l’une des questions les plus nettes du programme : qui serait légitime pour décider de ce qui est acceptable ? Les médecins ? Les artistes ? Le droit ? Les citoyens ? L’État ?
La discussion n’a pas proposé de réponse simple, mais elle a rappelé un point essentiel : ces arbitrages ne peuvent pas être abandonnés à la seule technique. Ce n’est pas parce qu’une transformation est possible qu’elle devient automatiquement légitime. Il faut encore décider dans quel cadre, avec quelles finalités et selon quelles limites. Marc Rosmini a lui insisté sur l’opposition classique entre liberté et dignité. En droit français, explique-t-il en substance, la dignité tend souvent à l’emporter lorsqu’un conflit surgit entre les deux. Mais cette hiérarchie n’a rien d’éternel. Elle traduit un choix de société, discutable, révisable, toujours exposé au débat.
Le mérite du film
Le grand mérite des Crimes du futur est peut-être là : obliger à penser sans filet ce que deviennent les frontières entre soin, art, désir et transformation. Là où d’autres films se contenteraient de provoquer, Cronenberg pousse le spectateur à s’interroger sur ce qu’il juge tolérable ou intolérable, libre ou dégradant, créatif ou inquiétant.
Le débat marseillais en a tiré une leçon utile : dès qu’une technique permet de modifier le vivant, la question n’est jamais seulement “peut-on le faire ?”, mais “pourquoi, pour qui, et jusqu’où ?”. Tant que les cellules souches, les organoïdes ou les autres outils biomédicaux servent à réparer ou à soigner, leur horizon semble clair. Dès qu’ils deviennent des instruments de transformation choisie, c’est toute la définition du corps humain qui redevient un terrain de discussion. ♦