Société
Cin’éthique et justice restaurative
Restaurative, la justice soigne-t-elle mieux qu’elle ne punit ? Après la projection de Je verrai toujours vos visages de Jeanne Herry, le Cin’éthique organisé le 4 novembre 2025 aux Variétés (Marseille) a ouvert un débat vif et nuancé. Le débat a encore gagné en acuité avec la requête de Salah Abdeslam qui souhaite entrer dans un tel dispositif avec les parties civiles de l’attentat du Bataclan.
Depuis 2014, la loi offre à toute personne auteur ou victime d’une infraction la possibilité de recourir à une mesure de justice restaurative. La justice restaurative propose un espace de dialogue volontaire entre la victime et l’auteur d’une infraction, confidentiel et sécurisé afin d’échanger autour des répercussions vécues suite à une infraction. Les questions du « pourquoi ? » et du « comment ? » peuvent ici être formulées et espérer trouver des réponses. Des professionnels formés encadrent le dispositif et accompagnent les participants à se préparer aux rencontres.
À l’issue de la projection du film de Jeanne Herry, Marc Rosmini, agrégé de philosophie, et François Crémieux, directeur général des Hôpitaux universitaires de Marseille, ont confronté leurs analyses : ce que réparent ces dispositifs, leurs limites, et ce qu’ils disent de nos institutions.
« Réparer », mais quoi et qui ? « On parle de justice “restaurative” ou “réparatrice”, ce n’est pas tout à fait pareil, prévient Marc Rosmini. Restauration laisse croire qu’on reviendrait à un état antérieur : or on ne restaure pas. On peut réparer — des victimes, des auteurs, la société ? »
L’agrégé de philosophie rappelle que la démarche ne peut « s’étendre à tous : elle suppose du volontariat. Par ailleurs, beaucoup de détenus sont incarcérés pour des faits sans victime directe ».
Pas une panacée universelle
François Crémieux acquiesce : « C’est un très bon sujet de soins. Ce film nous aide à réfléchir aux limites de nos institutions et à la manière dont la justice tente de se transformer face à l’échec de l’incarcération quand elle conduit trop souvent à la récidive. » Puis il prolonge : « La justice restaurative n’est pas une panacée universelle et exige du courage : des victimes qui affrontent, des auteurs qui se dévoilent, des associations qui cadrent. À l’inverse, la justice ordinaire autorise parfois la lâcheté — se taire, édulcorer. ».
« Parce qu’elle réinstalle de la sincérité, elle soigne une part de la personne et du lien, pointe Marc Rosmini. Ce n’est pas la solution à tout ; c’est une invention institutionnelle parmi d’autres, pour réduire le gâchis humain que fabrique la récidive. »
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À propos du système français
« Notre système pénal est plutôt basé sur la psychologie individuelle que sur la sociologie, poursuit Marc Rosmini. La justice réparatrice interroge la peine — punir sert-il à quelque chose ? — tout en restant dans un modèle hyper-individualiste. Le social et le politique sont évacués, y compris dans le film, ce qu’on peut regretter ».
Il convoque Foucault (Surveiller et punir) et Durkheim : « On sait depuis longtemps que la prison produit de la récidive. Si le crime était purement individuel, ses variations seraient fortes d’une année sur l’autre. Or elles sont stables, il y a donc une causalité sociale. » Et cite Geoffroy de Lagasnerie qui, dans son essai Par-delà le principe de répression, propose d’abolir le système de punition, mais pas nécessairement toute privation de liberté, pour des individus dangereux. La question étant « que produit la punition ? »
François Crémieux replace l’essor de ces approches dans un paysage saturé, avec près de 85 000 détenus en France. « Comment éviter la récidive ? Et que faire quand les auteurs sont décédés, ou bien trop nombreux pour être jugés — dans l’Église, dans les violences intrafamiliales ? La justice restaurative répond aussi à cette impossibilité. »
Il fait le lien avec la justice pénale internationale : « Face aux crimes de masse, juger tous les auteurs est impossible. Des juristes venus du TPI -Tribunal pénal international – ont réfléchi à des formes de réparation pour les victimes et les sociétés, au-delà du verdict. »
Des « bulles » de sincérité
Marc Rosmini insiste sur ce que le film donne à voir : « Dans le judiciaire et le carcéral, on joue des rôles. Là, on perçoit des bulles où la parole est plus libre, plus sincère — parce qu’il n’y a pas de remise de peine en jeu. Cette gratuité peut libérer : dire je comme sujet, pas comme rôle. »
Il rapproche ce vécu des ateliers de philo qu’il anime ponctuellement au centre pénitentiaire des Baumettes : « On y parie sur l’égalité des intelligences ; on aide des individus à restaurer leur subjectivité, dans un contexte qui y est peu propice. » Et rapporte aussi le témoignage d’un ami, ex-détenu : « La justice restaurative en fin de peine lui a permis de donner du sens à l’absurde. On ne restaure pas l’irréparable, on nomme et on signifie. »
Dans la salle, une praticienne des SPIP (services pénitentiaires d’insertion et de probation) évoque les violences que les auteurs de violence ont souvent eux-mêmes connues. Et un lien qui n’est pas toujours établi. « Ce n’est pas fouiller le passé pour les excuser, considère François Crémieux. C’est travailler sur qui ils veulent être demain, poser un regard critique sur la normalisation de la violence et rompre sa transmission. »
Côté victimes, la dimension thérapeutique traverse les échanges. On le voit : le face-à-face produit des effets que n’avaient pas quatre ou cinq ans d’accompagnement psy. François Crémieux confirme en se référant aux personnages du film : « L’une redescend dans la rue sans peur, l’autre peut de nouveau aimer. » Il prévient cependant : « Tous les crimes ne s’y prêtent pas, et toutes les personnes n’en ont pas l’envie : beaucoup souhaitent d’abord une justice traditionnelle qui juge et sanctionne. La vraie question, c’est la place de la restaurative à côté de la justice pénale. »
Les soignants face aux violences : sanctionner… et réparer
Crémieux revient sur la situation de l’hôpital, confronté à la violence de manière récurrente : « Nous portons plainte systématiquement pour les violences physiques — une centaine par an — et certaines aboutissent en comparution immédiate. C’est nécessaire. Mais est-ce suffisant ? La reconnaissance par la société de la violence faite aux soignants est aussi une forme de réparation. Faut-il imaginer des rencontres auteurs/soignants ? Je ne sais pas si le cercle du film est transposable, mais la question mérite d’être posée. »
Sur les causes, il met en garde : « Le manque de moyens existe parfois, mais l’essentiel tient, selon moi, à une intolérance grandissante à la frustration. Quelles que soient les circonstances, la violence reste intolérable. »
Le débat laisse une boussole, pas une recette. « Il faut tout faire : juger ce qui doit l’être, aménager des espaces de réparation quand c’est possible, et travailler les causes sociales », résume Crémieux. Et Rosmini de conclure, presque en miroir : « On ne restaure pas l’irréversible. Mais on peut faire œuvre de langage — et c’est déjà une politique. » ♦
Pour aller plus loin
# Le site de la justice restaurative donne beaucoup d’explications, de données et de références.
# À Avignon, l’association REAJR (Réparer, Écouter, Accompagner en Justice Restaurative) a vu le jour au printemps 2024. Contact : asso.reajr@laposte.net
