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Du chocolat écologiquement correct ?
Le marché mondial de l’or brun pèse environ 100 milliards d’euros. En effet, le chocolat on adore et on en dévore des tonnes… mais à quel prix pour la planète ! De la production de la fève de cacao à l”emballage, le chocolat reste l’un des produits les moins écolo. Ils sont cependant de plus en plus nombreux dans cet écosystème à s’appliquer à le rendre moins toxique pour l’environnement.
On grignote en moyenne 13 kg de chocolat par foyer et par an en France. Mais le mal de cœur vient d’ailleurs. Il réside dans des données qui font frémir, comme celle-ci qui révèle que la Côte d’Ivoire, producteur de 43% du cacao mondial, a perdu 90% de ses forêts en soixante ans. L’industrie du chocolat est en effet la troisième cause de déforestation au monde, après la culture du soja et la production d’huile de palme.
De son côté, l’Ademe (l’agence de la transition écologique) indique que l’empreinte carbone du chocolat est de 13,7 kg de CO2e (en comparaison c’est 5,94 pour un fromage comme le comté) dont 70% liés à la production de cacao. C’est davantage encore pour du chocolat noir (17,11 kg de CO2). On peut encore préciser qu’une tablette de chocolat de 200g a, grosso modo, nécessité 3 400 litres d’eau !

Oui le chocolat est gourmand, car l’arbre dont il est issu, le cacaoyer, a besoin de beaucoup de surface terrestre et de beaucoup d’eau ! Comme la demande est en constante augmentation, producteurs et négociants ont créé au fil des décennies les conditions d’une réponse proportionnée. Proportionnée, mais souvent écologiquement désastreuse, avec l’éradication de milliers d’hectares de forêts primaires, en Afrique de l’Ouest surtout. Y compris dans des zones normalement protégées. <!–more–>
Ajoutons-y le transport, puisque le cacao est uniquement cultivé dans des pays situés au niveau de l’équateur. Et la grande quantité de pesticides utilisés, qui polluent sols et nappes phréatiques, nuisent à la biodiversité environnante. Le plus vertueux reste encore le conditionnement, toujours plus écolo et recyclé, du sac de jute pour les fèves au carton des coffrets et tablettes.
Prise de conscience ne vaut pas bonne conscience…
Au 21e siècle, les dégâts engendrés par la culture du cacao sont devenus un sujet plus brûlant. Mieux pris en considération. La Côte d’Ivoire a par exemple adopté un indice de gouvernance du secteur forestier (qui mesure la transparence, l’intégrité, la responsabilité et l’éthique de son ministère en charge la forêt) et lancé un plan de reforestation de quelque 4 millions d’hectares. Les négociants et groupes de l’agroalimentaire ont entendu le message. Ils se mettent au pas, donc progressivement au vert.
L’ONG Mighty Earth, qui avait en publié en 2018 un rapport retentissant intitulé Chocolat : Mensonges sous emballage, veut espérer. « Nous sommes encouragés par le fait que les grandes marques soutiennent l’action des gouvernements pour mettre fin à la déforestation. Elles consacrent du temps et de l’argent à la traçabilité jusqu’au niveau de l’exploitation. Mettent en œuvre les moyens de s’approvisionner en cacao sans déforestation », nous confie Amourlaye Touré, principal conseiller cacao de Mighty Earth.
Chartes et règlements se multiplient
La Stratégie Nationale de lutte contre la Déforestation Importée (SNDI), adoptée en France en 2018, a pour but de mettre fin d’ici 2030 à l’importation de produits forestiers ou agricoles non durables contribuant à la déforestation (dont le cacao). L’Initiative Française pour un Cacao Durable (IFCD) lancée en novembre 2021 s’inscrit dans cette stratégie nationale. Ses signataires s’engagent à atteindre trois objectifs dans les régions productrices de cacao : améliorer le revenu des producteurs, mettre fin aux approvisionnements français issus de zones déforestées, lutter contre le travail forcé et le travail des enfants.
L’Union européenne a également adopté un nouveau règlement contre la déforestation importée (entré en vigueur le 29 juin 2023). Il stipule que les entreprises qui exportent ou mettent sur le marché de l’UE certains produits, dont cacao, huile de palme, café, soja… ou des produits dérivés tels que le chocolat, disposent d’un délai de 18 à 24 mois pour se mettre en conformité. Ils devront alors prouver que leurs produits sont « zéro déforestation ».
Un palmarès du “bon” chocolat
Désormais, industriels et chocolatiers s’affichent plus vertueux les uns que les autres. Sans toujours tromper leur monde pour autant : il y a verdir et verdir. De fait, 30 à 40% du cacao n’est toujours pas traçable. Publié en avril 2024, le 5e Tableau de bord du chocolat, est un précieux outil qui décortique les pratiques des plus grands chocolatiers de la planète. Il est coordonné par Be Slavery Free en collaboration avec des universités, des consultants et des groupes de la société civile. On y observe notamment que le meilleur élève de l’hexagone est le groupe Cémoi (4e sur 38).
Cette entreprise (1800 salariés, sept unités de production, 690 millions de chiffre d’affaires et 150 000 tonnes de produits finis en 2023) ne sous-traite pas la transformation du cacao. En revanche, elle s’approvisionne directement auprès des planteurs pour sélectionner elle-même les fèves de cacao. S’engage par ailleurs à atteindre 100% d’agroforesterie en Côte d’Ivoire d’ici 2030. Et revendique une traçabilité à 100% au niveau de la parcelle pour toutes les fèves de cacao, le beurre et les autres produits semi-finis depuis fin 2024. « Le devoir de vigilance est en effet une responsabilité collective qui nous concerne tous au sein de la filière cacao, assure Othilie Vian, responsable RSE du Groupe CÉMOI. Des producteurs aux distributeurs ».

Traçabilité et coopératives
Un peu plus au nord, Chocolat Weiss (135 salariés) a également sauté le pas il y a une quinzaine d’années. La PME privilégie de petites exploitations responsables et traçables, souvent en partenariat avec des structures locales comme Vietcacao au Vietnam, ou la coopérative Conacado en République Dominicaine. Objectif affiché d’ici 2025 : 70% de fèves tracées jusqu’au producteur et 100% jusqu’à la coopérative.
À plus petite échelle, les artisans-chocolatiers agissent aussi, à l’instar du chef multi-étoilé Alain Ducasse ou de Thierry Mulhaupt, en Alsace. Celui-ci a engagé sa petite entreprise dans une démarche durable, qui passe non seulement par un sourcing rigoureux, mais aussi par un projet en Colombie, baptisé Cacao for Good. Soit l’acquisition en 2019 d’une plantation de 30 hectares de bananes plantains, sous lesquelles quelque 700 cacaoyers ont commencé à être plantés, en vertu des règles de l’agroforesterie. « À terme nous devrions récolter de 5 à 5,5 tonnes par an, prévoit le maître chocolatier. Cultivées en harmonie avec la nature et la population locale ».
Certains vont jusqu’à chercher leur cacao sous les tropiques en voilier cargo, pour limiter les émissions de CO2. C’est le cas de Grain de Sail, à Morlaix, qui est dans une boucle vertueuse : la vente de ses chocolats de qualité (tablettes à partir de 3,30 euros) a contribué à financer la construction de deux bateaux (le second a été mis à l’eau en mars 2024).
♦ Lire aussi : Justine, chasseuse de cacao durable
Devenir un addict responsable
Pourtant, en dépit des engagements pris par les industriels du chocolat et les gouvernements, la déforestation reste obstinément élevée. « Notre analyse pour 2024 montre que les alertes de perturbations forestières dans les zones de culture du cacao au Ghana sont déjà plus élevées qu’au cours des quatre dernières années, déplore Amourlaye Tour. Heureusement, les petits exploitants sont de plus en plus conscients qu’ils risquent de ne pas pouvoir vendre leur cacao s’il est lié à la déforestation ».
Alors que faire ? Mettre une croix sur cet antidépresseur auquel nous sommes tous addicts ?
« Nous ne demandons pas aux gens d’arrêter de manger du chocolat. Mais comme pour d’autres produits, les consommateurs peuvent choisir d’éviter les fabricants qui persistent à ne pas s’attaquer à ces problèmes. Et acheter à la place des marques qui obtiennent de bons résultats en matière de développement durable », enjoint Amourlaye Touré. En se référant au classement des chocolats sur le site www.chocolatescorecard.com, par exemple. Cet excellent outil, disponible en cinq langues, peut aider à faire des choix éclairés. Enfin, du côté des labels, outre ceux qui concernent le commerce équitable et le AB d’agriculture biologique, quelques-uns sont spécifiquement « environnement friendly », comme FSC (Conseil de soutien de la forêt) et UTZ/Rainforest Alliance. Vous reprendrez bien un petit carré ? ♦
Bonus
# Le cours en avril 2025. Les contrats à terme sur le cacao ont chuté de plus de 6% pour atteindre près de 8 600 dollars par tonne. Les investisseurs s’inquiètent de la décision du président Donald Trump d’imposer des tarifs punitifs sur les importations américaines, ce qui pourrait nuire à la demande. Les États-Unis, le plus grand importateur mondial de chocolat et de produits à base de cacao, ont importé pour près de 4 milliards de dollars en 2023, selon le Département de l’Agriculture des États-Unis. D’autres infos disponibles ici.
# Le club « Chocolatiers engagés » Créé par la Confédération des chocolatiers et confiseurs de France (CCCF), ce club regroupe artisans et producteurs qui revendiquent de transformer la filière cacao en modèle durable. Les Chocolatiers Engagés affichent leur responsabilité dans le choix d’utiliser un cacao de qualité. Donc obtenu dans des conditions respectueuses de l’environnement, des femmes et des hommes qui participent à son élaboration.
Rattaché au mouvement mondial 1% for the planet, le chocolatier Valrhona reverse 1% du chiffre d’affaires annuel des collections Pure Origine et Printemps 2024 à des associations environnementales engagées sur différents enjeux – culture durable du caco, agroforesterie, reforestation et conditions de vie des producteurs.
# Le « bean to bar ». Moins d’une cinquantaine de chocolatiers en France fabriquent leur chocolat « de la fève à la tablette », ce qui leur donne la main sur la provenance du cacao, sans dépendre des fournisseurs et de leurs discours.

On peut citer Ethiquable, coopérative qui a ouvert en 2020 une chocolaterie dans le Gers, construite pour réduire l’empreinte carbone et relocaliser la production en France. Ou encore La baleine à Cabosse à Marseille, Hasnaâ à Bordeaux, 20°Nord 20°Sud et Ara Chocolat à Paris, Diggers à Lyon, Criollos à La Rochelle, ou Monsieur Txokola à Bayonne.
♦ (re)lire l’article : Stéphane et la chocolaterie solidaire
# Les chiffres du chocolat en France. Ont été vendu en 2023, en grande et moyenne surface, 334 026 tonnes de chocolat (347 979 tonnes en 2021) pour un chiffre d’affaires de 3 572 millions d’euros (3 323 en 2021). Cela concerne 115 entreprises (90% de PME) et 30 000 emplois directs dont 90% de PME. D’autres chiffres sur le site du Syndicat du Chocolat.
# Le cacao mondial. 5,5 millions de producteurs au Sud produisent 5 millions de tonnes de cacao. La Côte d’Ivoire en produit 44%. Les cacaoyères couvrent plus de 12 millions d’hectares. Les rendements varient de 150 à 2 500 kg/ha/an. La consommation aura augmenté de 20% en 2020-2025. Chiffres du Cirad.