Enogia convertit la chaleur perdue des paquebots en électricité
Moins de CO2 rejeté dans les airs. Moins de chaleur gaspillée. L’entreprise marseillaise Enogia transforme cette matière en électricité grâce à ses micro-turbomachines. Développée depuis 2011, notamment pour l’industrie et le maritime, cette solution innovante connaît une croissance fulgurante dans une trentaine de pays. Elle permet en effet aux clients d’alléger leur facture énergétique. Cela représente, par exemple, une économie de centaines de tonnes de carburant par an pour un paquebot de 7000 passagers. Une aubaine à l’heure de la flambée des énergies.
C’est la troisième fois qu’Enogia déménage. Face à l’explosion des demandes, l’entreprise triple en effet sa capacité de production. Pas très loin, toujours dans le quartier des Arnavaux, au nord de Marseille, elle s’installe cette fois dans un bâtiment classé, structure Eiffel et vue sur le massif Marseilleveyre. La semaine dernière, le président-directeur général, Arthur Leroux, y recevait trois délégations coréennes. La semaine prochaine, l’infatigable entrepreneur s’envole pour le Japon afin de négocier un contrat. Tous veulent sa solution qui produit de l’électricité en récupérant la chaleur perdue de leurs procédés industriels.
♦ L’ADEME estime que 36% de la consommation d’énergie des industriels est perdue en chaleur fatale (exemple bonus). Elle présente un potentiel de 109,5 milliards de kilowattheures – l’équivalent de la consommation électrique de 22 millions de foyers.
Un module petit pour des profits maxi

Pour transformer cette chaleur en électricité, Enogia utilise une technologie qui a connu un premier essort avec les chocs pétroliers dans les années 1960-70 : le cycle organique de Rankine (ORC). L’entreprise a rendu ce système compact, performant et ultra-robuste grâce à sa micro-turbine innovante, permettant une intégration facile et rapide dans les installations existantes. Il suffit juste d’un câble d’alimentation et de deux raccords de tuyauterie – « Un pour l’eau chaude, un pour l’eau froide », indique Arthur Leroux, en détaillant son module ORC qui produit 180 kilowatts.
Il montre également l’échangeur pour transformer le fluide en vapeur sous pression, le filtre pour nettoyer l’électricité – « il évite les petites surtensions dans le réseau ». Et la fonction 4G pour récupérer les données à distance. 95% des composants proviennent d’Europe, seul le convertisseur électrique vient de Chine – « nous n’avons pas trouvé mieux ». Quant à la micro-turbine, fabriquée sur place, dans les ateliers au rez-de-chaussée, elle a nécessité 16 millions d’euros de recherche et développement.
Pour un usage multiple à bord

Pour mieux comprendre ce système complexe, l’ingénieur montre un schéma de bateau placardé au premier étage, où sont installés le service commercial et la R&D. « À bord d’un navire, la propulsion génère un flux de chaleur fatale important, à la fois sur l’échappement du navire, où des gaz chauds vont être évacués par le moteur, et sur la boucle de refroidissement ». Cette énergie résiduelle est collectée – soit à travers des chaudières pour les gaz d’échappement, soit directement en ce qui concerne la boucle de refroidissement. Puis envoyée à la machine ORC Enogia qui va produire de l’électricité.
Cette énergie connaîtra différents usages à bord du navire. « Par exemple, l’alimentation électrique des salles de contrôle, mais aussi, sur un navire de croisière, les systèmes de climatisation et d’éclairage. Ou encore, sur un porte-conteneurs, l’alimentation des conteneurs frigorifiques », égrène Arthur Leroux. En installant un ORC sur son navire, la compagnie va ainsi réduire sa consommation de fioul, et bénéficier d’une électricité propre et décarbonée.
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Plusieurs centaines de tonnes de carburant économisées par an

Le dirigeant, qui emploie soixante salariés, dont une majorité d’ingénieurs, cite l’exemple concret d’un de ses clients : la compagnie MSC Cruises. Sa flotte World Class, composée des plus grands navires de croisière au monde, sera équipée de deux modules Enogia de 180 kW par bateau avec « un retour sur investissement pouvant atteindre deux à trois ans », affirme Arthur Leroux.
Grâce à cette solution, la compagnie économise, par an et par bateau, « plusieurs centaines de tonnes de carburant, tout en évitant l’émission de plus de 1 000 tonnes de CO₂ », résume ce marseillais de 40 ans, convaincu qu’il n’y a pas « d’écologie sans rentabilité ». Il précise cependant que l’objectif n’est pas l’autonomie électrique totale – « on ne promet pas les étoiles », mais bien de réduire la facture énergétique. S’ajoutent, en France, les crédits Certificats d’économie d’énergie (CEE). « Quand on ne pollue pas, on gagne des points ».
Quatre grands secteurs et des modules sur-mesure

Enogia, leader français de la conversion de chaleur fatale en électricité, déploie sa technologie dans quatre grands secteurs. Le biogaz – utilisation du gaz produit par la fermentation des déchets organiques, activité qui a lancé l’entreprise. La géothermie – conversion de l’eau chaude qui sort du sol en électricité pour la revendre sur le réseau. Le troisième est le transport maritime – Arthur Leroux est actuellement en discussion avec un grand groupe pour équiper ses navires de transport de marchandises. Le quatrième, le plus important, est l’industrie : cimenterie, verrerie, aciérie, briqueterie, etc. « Ce secteur rejette une chaleur considérable. Le décarboner est notre plus grand enjeu aujourd’hui », expose l’entrepreneur, en discussion actuellement avec plusieurs grands groupes, dont le leader mondial de la boulangerie industrielle.
L’entreprise marseillaise propose une gamme de puissance allant de 10 KW à 180 KW (et demain, 500 kW). Aucun n’est toutefois identique, prêt à être installé. « Une étude client est réalisée pour adapter la machine, qui est ensuite testée et programmée. Résultat : un fonctionnement sans faille », assure-t-il.
De trois à soixante salariés

Le chiffre d’affaires d’Enogia a connu une croissance constante, sauf en 2020. En cause ? Une activité à 90% à l’export, contrariée par le Covid. Et en 2023 : « Nos dépenses étaient trop élevées par rapport aux rentrées d’argent, en raison notamment des importants investissements réalisés en R&D, reconnaît-il. Nous avons donc fait entrer de nouveaux actionnaires au capital et au conseil d’administration », souligne le dirigeant qui loue l’apport de ces nouveaux investisseurs. « Ils ont un solide parcours et de belles réussites derrière eux. Ils nous apportent énormément et nous sommes dans une véritable démarche d’écoute », ajoute-t-il avec modestie.
Aujourd’hui encore, ce travailleur infatigable doit surmonter des défis. « L’entrepreneuriat en France n’est pas ce qu’il y a de plus simple », lance-t-il, évoquant en filigrane les revirements politiques successifs du gouvernement, en particulier sur l’hydrogène – un secteur dans lequel Enogia s’était engagé en 2021. Pourtant, il se considère chanceux : « Nous avons le bon produit, la bonne équipe et un marché en forte croissance ». Par ailleurs, si la demande explose dans certaines régions, comme en Asie, la production pourrait être localisée sur place. Quoi qu’il en soit, précise-t-il, « le cœur de notre technologie, la turbine, restera toujours fabriqué à Marseille ».
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Des frémissements en France

En 2025, la société cotée en Bourse a réalisé un chiffre d’affaires de 12,6 millions d’euros, en hausse de 56,7%. Et vise une croissance de plus de 30% en 2026. Malgré ces performances, le marché français reste en retrait, 90% de son activité étant réalisée à l’international. « Nous rencontrons davantage de succès dans les pays où l’électricité reste chère, contrairement à la France », regrette Arthur Leroux. Le dirigeant dit néanmoins percevoir « des frémissements » encourageants. Le contexte est favorable : les tensions sur les prix de l’énergie soulignent l’urgence de l’autonomie énergétique.♦
Bonus
# Exemple donné par l’ADEME. Lors du fonctionnement d’un four industriel, seulement 20 à 40% de l’énergie sert vraiment. Le reste, soit 60 à 80%, part en fumée… et pourrait être récupéré.
# Bio express d’Arthur Leroux
Diplômé de l’École nationale supérieure d’arts et métiers (Ensam)
2008 – Ingénieur dans la défense en Île-de-France dans la conception de drones
Découverte du cycle organique de Rankine (ORC) utilisé par ORMAT Technologies pour ses centrales électriques
2011 – Création du module ORC compacté Enogia avec deux camarades de promotion, dont Antonin Pauchet.
Soutien de Bpi France, ADEME, Région et Europe
2025 – 60 salariés et 12,6 millions de chiffre d’affaires
# De très nombreux prix, comme le Trophée PME RMC ou encore le Prix Montgolfier de la Société d’Encouragement de l’Industrie. Le prix le plus récent reste celui de Manager de l’Année des Trophées de l’Economie de La Provence en fin d’année dernière.