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Femmes victimes de violence, le pouvoir de la danse

Par Marie Le Marois, le 22 février 2024

Journaliste

''Sur scène, une dizaine de femmes déambulent le long d’un tracé. Maryam Kaba danse parmi elles, tentant de les faire dévier de leur ligne. Les guidant comme elle a été guidée, elle leur apprend à oser, oser sortir des trajectoires toutes tracées pour trouver le chemin qui leur est propre'', in Biennale des écriture du réel #7 @Marcelle

La danseuse emblématique Maryam Kaba, artiste associée au Ballet national de Marseille, fait danser 18 femmes de la Maison des Femmes rattachée à l’AP-HM. Grâce à la danse, elles ne sont plus victimes de violences, mais interprètes d’un spectacle présenté au Festival de Marseille : ‘’Joie UltraLucide’’. Cette co-création, qui s’appuie sur la danse Afrovibe, participe à la reconstruction de soi. Son ambition est d’être dupliquée avec d’autres femmes dans toute la France.

Le Ballet national de Marseille (BNM) se dresse tout de béton vêtu au milieu du parc Henri Fabre. Son sous-sol est un entrelacs de studios de répétition. Dans l’un deux dansent 18 femmes devant le miroir mural, dirigées par l’énergique Maryam Kaba. Elles sont un kaléidoscope d’âges, de physiques, de milieux et de cultures. Certaines ont le rythme chevillé au corps, d’autres non.

Leur socle commun est la violence vécue et la volonté d’aller mieux. Toutes sont suivies par la Maison des Femmes dont la particularité est d’offrir une prise en charge globale – médicale, sociale, juridique et psychique. L’atelier danse appartient à ce quatrième versant. « Mais ce n‘est pas de la danse pour la danse. Elle rentre dans un processus de réparation qui vise à la reconstruction de l’estime de soi de la personne. Et ensuite de l’autonomie », détaille le Dr Sophie Tardieu, lune des cinq fondatrices de cette structure ouverte en janvier 2022 à l’hôpital de La Conception (bonus).

♦ Depuis deux ans, la Maison des Femmes Marseille a pris en charge 540 femmes dans un de ses trois parcours de soin : femmes victimes de violences, victimes de mutilations sexuelles ou enceintes en situation de violences. Un parcours dure entre deux et trois ans.

Donner la parole aux femmes victimes de violence

La création ”Joie UltraLucide” mêle des passages chorégraphiés et improvisés à des lectures de ”Vieille Fille” de Marie Kock, autrice (à gauche sur la photo). Chorégraphe Maryam Kaba. Dramaturge Pina Wood · ©Marcelle

L’atelier danse, le seul hors les murs, a débuté en septembre 2023. Il est à l’initiative du BNM et de son artiste associée (2022-2024), Maryam Kaba. « J’avais envie de faire danser les femmes et de leur donner la parole », assène cette danseuse solaire et énergique. Elle estime qu’on ne les entend pas assez, « surtout ces femmes-là ».

En réalité, son idée de départ est de les faire monter sur scène. Pas du tout dans le style « fête de la MJC », non. Ce sera un spectacle d’envergure donné dans le cadre tout aussi prestigieux du BNM lors du Festival de Marseille. Pour l’aider dans son projet ambitieux, cette Franco-Ivoirienne a associé Marie Kock, une auteure-amie dont elle apprécie les textes « forts ». Son dernier livre,  ‘’Vieille fille : Une proposition’’, évoque toutes ces femmes qui ne rentrent pas dans les cases, « comme moi ». Ensemble, elles ont écrit la trame de la pièce ‘’Joie UltraLucide’’. Joie, non comme un état de béatitude, mais « comme une décision, un outil de lutte ». Joie comme « une pulsion de vie, au même titre que la colère ». 

Puissance avec l’Afrovibe

Maryam Kaba (à droite) a créé en 2013 l’Afrovibe, une danse qui exulte et libère. Cours sur la Corniche, à Marseille, à chaque évènement ”La Voie est Libre” ©Marcelle

La chorégraphie, contemporaine, s’appuie sur l’Afrovibe, une ‘’danse-fitness’’ lancée par Maryam Kaba en 2013 à partir des danses africaines, Afro-Caribéenne et Afro-Brésilienne. Elle se focalise sur la libération du bassin et l’ancrage à la terre. « Elle donne du ‘’power’’ », résume cette originaire de Vitry-sur-Seine, qui a conquis Paris, Rio de Janeiro et Marseille avec son concept et sa capacité à embarquer les foules. « Elle est capable de faire danser n’importe qui et de créer des chorégraphies n’importe où elle déboule », intervient Marie Kock.

Les trois premiers mois, une quarantaine de femmes ont participé à leur atelier, avec plus ou moins d’assiduité en raison des problématiques de chacune. « Mais par rapport à l’absentéisme à La Maison des Femmes, le taux de présence a été excellent », insiste Emilie, une des bénévoles qui accompagne les participantes au BNM et garde leurs enfants en bas âge à l’étage. En janvier, l’atelier a pris une autre tournure. En vue du spectacle, les participantes devaient s’engager non plus pour un, mais pour trois mardis par mois et une semaine en avril. Les deux créatrices s’attendaient à cinq participantes, 18 se sont embarquées dans l’aventure. 

‘’Le mouvement libère les corps, combat les stéréotypes, rayonne, vibre haut, milite par la joie et transforme”, Maryam Kaba

Et libération

À la croisée entre l’intime et le collectif, ”Joie UltraLucide” s’interroge sur le réapprentissage de la joie et invite à la transformation de soi. ©Emeline Daveau Taipe

Parmi elles, Sabrina. Cette brunette, tee-shirt blanc XXL sur un legging bordeaux, a tout de suite été partante lorsqu’elle a intégré en septembre le parcours de soin de la Maison des Femmes, aiguillée par son ORL. Elle savait les bienfaits de la danse. « J’en avais fait au lycée, ça m’avait énormément aidée ». Elle ne connaissait pas en revanche le yoga, dispensé par Marie Kock à chaque début d’atelier. « Le yoga me connecte à moi-même et à mes émotions », confie Sabrina, lors d’une pause. Quand c’est un jour sans atelier et qu’elle se sent seule, elle reproduit les respirations, « pour le stress ». Cette jeune trentenaire aime « tellement » les mardis qu’elle ne peut plus s’en passer. La danse lui permet d’évacuer tout, la tristesse comme la joie. « Parfois on crie. C’est tellement libératoire ! » lâche-t-elle. 

Durant l’atelier, l’émotion est libre daller et venir, et l’humeur d’être partagée. Certaines se livrent au grès des pauses, d’autres jamais. Il y a eu des larmes, des « je me sens nulle aujourd’hui » et des « je ne me sens pas à ma place ». Mais l’atelier n’est pas un groupe de parole, ni un espace thérapeutique. Il n’est pas non plus question pour Marie Kock et Maryam Kaba de raconter leurs traumatismes dans leur création. « Elles peuvent expriment l’intime sans l’exposer », insiste l’auteure. Et la transformer en « matière artistique ».

♦‘’Joie UltraLucide’’. Étape de création le 25 avril au KLAP Marseille / Biennale des écritures du réel #7. Création les 22 et 23 juin au BNM / Festival de Marseille.

Une voix collective

Maryam Kaba / spectacle solo ‘’Entre mes jambes’’ donné au Klap le 25 avril dans le cadre de la Biennale des écriture du réel #7, ©Sarah Makarine

Ainsi, au BNM, Sabrina et ses paires sont considérées non comme des victimes de violence, mais « des artistes ». « Ce sont des interprètes », insiste Maryam Kaba. Cette ancienne championne de France GRS les dirige avec Marie Kock, tout en se nourrissant de ce que ces femmes produisent lors des exercices. Un mouvement ou un son vient imprégner la chorégraphie. ‘’Joie UltraLucide’’ est « un organisme vivant », il ne cesse d’évoluer.

Autre particularité : les deux créatrices dansent aussi, un choix motivé par plusieurs raisons : « Marie et moi avons été aussi victimes de violences, nous aussi on se met à nu et on exprime », raconte la chorégraphe qui confie avoir « pleuré » lors de la séance de yoga le mardi précédent. L’autre raison est qu’elles ne souhaitent pas laisser ces femmes en situation de vulnérabilité seules sur scène. « Ce serait terrorisant », ajoute l’autrice qui veut porter une voix collective. Elles ne sont plus Bruna, Hélène, Manon, Myriam, Fifi, Maryam ou Marie. Elles sont toutes au même niveau. Font corps. Sont ‘’une’’. 

« Danser a été une manière de survivre, de vivre et de me réjouir au quotidien » Maryam Kaba

D’autres Maisons des Femmes

L’ambition de Maryam Kaba et Marie Kock est de poursuivre l’aventure ”Joie UltraLucide” partout en France avec d’autres femmes violentées, mais aussi sans domicile fixe et détenues. ©Emeline Daveau Taipei.

Sabrina a été surprise par le groupe : « On est toutes fragiles. Mais quand on est ensemble, toutes soudées, on est des ‘’warriors’’ ». Elle est ravie du spectacle et en même temps l’appréhende, « car ça veut dire que c’est la fin des ateliers ». Elle confie, en parlant de Maryam Kaba et Marie Kock : « Je suis arrivée comme une femme qui était en train de survivre, elles m’ont appris à vivre ».

Emilie, la coordinatrice des bénévoles de la Maison des Femmes, confirme cette évolution. « C’est le jour et la nuit. Quand elles repartent de l’atelier, elles sont regonflées à bloc ». Et le Dr Sophie Tardieu, la cofondatrice, d’ajouter lors d’une répétition : « Je suis frappée par leur présence, leur intérêt pour le projet. Et la nouvelle force qui se dégage d’elles ». Le pouvoir du groupe entre en jeu, mais aussi le rayonnement du BNM. « Le fait d’être dans un univers de danseurs, dans ce bâtiment impressionnant, rentre dans leur reconstruction. Dans leur ‘’empowerment’’ (autonomisation, NDLR) ». 

À observer ces 18 femmes chalouper en rythme sur une musique afro, le corps exultant et le sourire radieux, on croit en la capacité réparatrice de la méthode Kaba et Kock.♦

  • L’AP-HM, Assistance publique des hôpitaux de Marseille, parraine la rubrique santé et vous offre la lecture de cet article 

Bonus

[pour les abonnés] Bilan de la Maison des Femmes Marseille – L’Afrovibe, une école en France et à l’étranger – Autres actualités de Maryam Kaba – La performance ”Entre mes jambes” –

  • La Maison des Femmes Marseille, un bilan positif : plus de 500 femmes prises en charge, plus de 4600 consultations (chaque femmes vient plusieurs fois) et 70 ‘’sorties de parcours’’. L’un des ingrédients de cette structure hospitalière est son guichet unique, l’accompagnement médical, social, psychique et juridique est au même endroit. « Il permet à ces femmes morcelées de ne plus morceler leur parcours de soin », étaye le Dr Sophie Tardieu. La maison déménage en septembre 2024 en face, rue Saint-Pierre, dans une maison actuellement en travaux. Une perspective réjouissante pour ce praticien hospitalier de santé publique : « Nous passons de 80 à 500 m2 ». Elle annonce également d’autres activités psychocorporelles, en plus de la danse et du karaté (avec Fight For Dignité) : « le yoga, le jardinage et la cuisine ». Il existe actuellement 17 Maison des Femmes en France.
  • Et des points à améliorer. La Maison des Femmes fait face à l’absentéisme des femmes aux consultations: « Nous avons beaucoup de ‘’No Show’’. On leur rappelle qu’en ne venant pas à la consultation, elles empêchent une autre femme d’en bénéficier. Mais on travaille dessus ». L’autre difficulté est « qu’elles ont du mal à sortir du parcours. L’objectif est le retour à l’autonomie et à l’estime de soi »
(Re)lire Après les violences conjugales, du sport pour se reconstruire
  • L’Afrovibe est aussi une école. Il existe à l’heure actuelle 75 professeurs répartis entre la France (dont Guadeloupe et Martinique), la Hollande, la Guyane et Rio de Janeiro où Maryam Kaba a vécu quatre ans.
  • Autres actualités Maryam Kaba. La danseuse performe dans le cadre de l’Olympiade Culturelle le 15 juin à La Cité des arts de la Rue pour Lieux Publics. Donne des ateliers Afrovibe partout à Marseille sur la corniche les dimanche des ‘’La voie est libre’’, à l’Espace Julien. Et dans les centres sociaux des quartiers nord. Cette Marseillaise depuis 2017 fait également partie de la Famille Maraboutage, collectif artistique pluridisciplinaire et inclusif.
  • ‘’Entre mes jambes’’. ”Sur le plateau, seule, Maryam Kaba revisite les émotions brutes vécues lors de l’agression sexuelle subie pendant l’enfance. Elle livre une performance dansée qui exprime à la fois l’ultra-violence de cet après-midi d’été, l’année de ses six ans, un âge où l’on ne se préoccupe de rien hormis de souffler sur les pissenlits, mais aussi la possibilité de la danse comme thérapie et comme moyen de se réapproprier son corps, et plus particulièrement son sexe. Du récit des rares images de l’agression restées en mémoire jusqu’à Paradis, composé par DJ Pone, c’est dans un mouvement de libération et d’émancipation que la danse emporte”. in la Biennale des écriture du réel #7,