Santé

Par Lorraine Duval, le 20 juin 2026

Journaliste

Ce que nous dit le film Contagion des nouveaux enjeux de la prévention en santé

[série éthique & santé – 8/10]Contagion, de Steven Soderbergh, aborde un sujet que chacun regarde désormais autrement depuis le Covid : la prévention face à une menace sanitaire collective. Le film décrit une pandémie mondiale, la course au vaccin, la désorganisation sociale, mais aussi la circulation de fausses informations. Le débat* s’est structuré autour de deux questions très concrètes : les impératifs de prévention peuvent-ils justifier des obligations collectives ? Et comment comprendre la défiance envers des actes pourtant pensés pour protéger, comme les vaccins ou les dépistages ?

♦ Du 8 au 11 avril, l’Assistance Publique-Hôpitaux de Marseille (APHM) et l’Espace de Réflexion Ethique Paca Corse ont organisé un festival de cinéma sur l’éthique en santé, avec le soutien de l’Agence Régionale de Santé PACA. Cet évènement permet à Marseille d’apporter une contribution aux états généraux de la bioéthique 2026, initiative du Comité Consultatif National d’Éthique pour les sciences de la vie et de la santé (CCNE). ♦

 

Difficile, pour les participants, de regarder Contagion sans penser à la pandémie de Covid-19. Sorti en 2011, le film anticipe avec précision les chaînes de contamination, les tensions hospitalières, les pénuries ou encore les gestes barrières. « C’est assez bluffant », résume une intervenante. Mais plus qu’une prédiction, le film rappelle que ces scénarios étaient déjà connus des scientifiques. Les crises sanitaires ne sont pas imprévisibles : elles sont redoutées, modélisées, parfois même préparées. Ce que révèle surtout la discussion, c’est que l’épidémie n’est pas qu’un phénomène médical. Elle devient immédiatement une crise sociale, politique et informationnelle.

Prévenir : une logique collective

« Se protéger et protéger les autres » : le principe semble évident dans le contexte d’un virus contagieux. Mais le débat montre qu’il change profondément la manière de penser la santé. Comme le souligne un intervenant, en situation endémique, « on est tous concernés ». La prévention ne relève plus seulement d’un choix individuel : elle engage les autres.

C’est ce qui peut justifier certaines obligations — port du masque, isolement, vaccination prioritaire — non pas comme des contraintes arbitraires, mais comme des mesures de protection collective. Pour autant, cette légitimité reste fragile. Une mesure, même justifiée scientifiquement, ne fonctionne que si elle est comprise et acceptée. Dès que le sens se brouille, l’adhésion disparaît.

Une défiance nourrie par l’incertitude

Pourquoi, dès lors, une partie de la population se méfie-t-elle des vaccins ou des politiques de prévention ? Le débat met en avant un facteur central : la communication. Pendant une crise, les connaissances évoluent vite, les discours s’ajustent. Mais ces ajustements peuvent être perçus comme des contradictions.

« On veut des réponses immédiates », rappelle une participante. Or la science avance par hypothèses, corrections, tâtonnements. Ce décalage crée un espace de doute. À cela s’ajoute la mémoire des incohérences ou des hésitations. Même compréhensibles, elles alimentent une perte de confiance, surtout lorsque les décisions politiques semblent primer sur les recommandations scientifiques.

La concurrence des récits

Le film met en scène un blogueur qui propage un faux traitement miracle. Un personnage qui a immédiatement fait écho aux phénomènes observés pendant le Covid. Face à la peur, la demande de solutions rapides est immense. « Quand on n’a rien, on cherche quelque chose à tout prix », résume une intervenante. Dans ce contexte, les discours simplistes ou complotistes trouvent un terrain favorable.

Les réseaux sociaux amplifient cette dynamique. Ils accélèrent la circulation de l’information, mais aussi de la désinformation, brouillant la frontière entre expertise et opinion. La prévention se retrouve alors en concurrence directe avec des récits plus accessibles, plus émotionnels, parfois plus rassurants — même s’ils sont faux.

Qui décide, et pour qui ?

Autre point clé : la question de la répartition des ressources, notamment des vaccins. Le film imagine un tirage au sort, là où, dans la réalité, des priorités ont été établies. Ces choix soulèvent une question fondamentale : qu’est-ce qui est juste ? Protéger d’abord les plus fragiles ? Les plus exposés ? Ou traiter chacun à égalité ? Le débat rappelle que la prévention est aussi une question de justice. Et que sans transparence sur ces arbitrages, la défiance peut s’accentuer.

Ce que l’on retient du débat

La discussion autour de Contagion met en lumière une tension durable : la prévention repose à la fois sur la science, la décision politique et la confiance sociale. Oui, certaines obligations peuvent être justifiées lorsque la santé collective est en jeu. Mais elles ne tiennent que si elles sont expliquées, cohérentes et perçues comme légitimes. La défiance, elle, ne relève pas seulement d’un rejet irrationnel. Elle s’ancre dans les incertitudes, les maladresses de communication et la concurrence de récits alternatifs.

Au fond, la prévention ne se joue pas uniquement dans les laboratoires ou les hôpitaux. Elle se joue dans la relation entre institutions et citoyens. Et dans la capacité à faire comprendre que, face à une crise sanitaire, protéger les autres fait aussi partie de ce que signifie être en bonne santé. ♦

*L’échange était animé par Bastien Deguillame, Cadre supérieur de santé à l’APHM et Perrine Malzac, directrice adjointe de l’Espace de réflexion éthique PACA-Corse.