Société

Par Nathania Cahen, le 22 avril 2025

Journaliste

Réenchanter la fonction de maire

Hôtel de ville de Laval © Laval

Du jamais vu. Sur les 35 000 maires que compte la France, environ 2400 ont démissionné depuis 2020. Les causes sont multiples : de l’exténuement à la perte de revenus en passant par l’agressivité de certains administrés ou le manque de moyens. Un mal être qu’un mouvement tout neuf, Le Printemps des Maires, voudrait circonvenir, en encourageant et rassurant toutes les bonnes volontés. J’ai rencontré l’une de ses initiatrices, Olivia Fortin.

L’appel a été publié le 15 mars 2025 dans La Tribune Dimanche. Intitulé « Sans candidat, les municipales n’auront pas lieu », il est signé Florian Bercault, maire divers gauche de Laval (Mayenne), et Olivia Fortin maire Printemps Marseillais des 6e et 8e arrondissements de Marseille. Le texte commence ainsi : Nous, maires et élus locaux de toute la France : communes rurales, montagnardes, du littoral, villes moyennes ou grandes métropoles, souhaitons adresser un message à toutes celles et tous ceux qui hésitent à franchir le pas : engagez-vous !

Puis quelques lignes plus loin, la tribune aborde ce qui fait crise : Nous savons que beaucoup hésitent à franchir le pas, peut-être par manque de temps, par crainte de ne pas avoir les compétences, ou par désillusion face à la violence de la politique spectacle.

Car les auteurs entendent bien ces centaines de maires démissionnaires. Comprennent l’origine de leur mal-être et ses multiples causes – épuisement, perte de revenus après avoir mis entre parenthèses une activité professionnelle, violence verbale et même physique de certains administrés, leviers d’action dissous dans des intercommunalités, sentiment de solitude voire d’abandon, manque de budgets, besoin de recentrage familial…

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Circonscrire le grand gâchis

Parmi ces maires revenus de leurs engagements, souvent dans de petites et moyennes communes, il y a Camille Pouponneau. Élue à 31 ans, l’ex-maire de Pibrac (8800 habitants, en Haute-Garonne) se confie. Dans un livre-témoignage, « Maires, le grand gâchis », la jeune femme décortique les ressorts de son épuisement, de sa démission en octobre 2024 et de ce qu’elle ressent comme une déliquescence de la République.

De son côté, avec la Fondation Jean Jaurès, Olivia Fortin a déjà participé en 2024 à l’élaboration d’un rapport intitulé Fraternité nationale. Sous-titré « Penser une politique nationale pour rendre aux maires leur pouvoir de fraternité », ce document envisage les façons de réhabiliter et fortifier le pouvoir des premiers édiles de nos communes. Elle rencontre Florian Bercault au Congrès des maires de novembre 2024. En empathie avec ceux que la fonction a usés, ils vont nourrir alors une envie commune : élaborer un manuel de survie pour ces engagés d’aujourd’hui et de demain. Ce sera l’une des pierres d’un programme intitulé Le Printemps des Maires.

Les maires Florian Bercault et Olivia Fortin ©DR

Les maires, des agents de fraternité

L’élue marseillaise explique ce qui, pour elle, fait l’essence de la fonction : « Nous, les maires, sommes des agents de fraternité et de cohésion sociale dans un contexte où ces valeurs justement s’émiettent et s’individualisent. Cela se mesure dans l’érosion de l’engagement syndical comme politique ». Il faut donc accueillir l’altérité, tenir des propos précautionneux, respecter chacun et chaque conviction. Nombre d’initiatives vont de ce sens, souligne-t-elle, citant le maire de Chenelles (Vienne), Cyril Cibert, à l’origine de la première marche des Fiertés Rurales, en 2022. Ou encore le plus jeune maire de France, Hugo Biolley, qui à Vinzieux (Ardèche), travaille main dans la main avec Yes We Camp et ses concitoyens pour embellir un chemin rural avec du mobilier et une signalétique dédiés. Et créer un espace convivial dans son village.

Alors oui, considère-t-elle encore, le « patriotisme de clocher » est important, car le maire est celui ou celle qui au quotidien côtoie les habitants. D’où l’importance de multiplier les occasions de se retrouver. D’amener les gens à sortir de la solitude, de la défiance, du repli. « En créant des projets fédérateurs, à l’image du Carrefour des Engagés qui se tient chaque trimestre dans ma mairie, illustre la maire du 4e secteur de Marseille. C’est merveilleux de pouvoir créer de telles occasions ! ».

Monter le son, augmenter l’éclairage

Celle qui a initié le Printemps Marseillais en 2019 regrette par ailleurs que la voix des maires soit si peu audible dans le débat public. « La politique, ce sont 35 000 maires qui se lèvent chaque matin pour se mettre au service de leur commune. Qui consacrent au minimum six ans à leurs administrés. Or les coups médiatiques comme les discours outranciers font malheureusement plus de buzz que nous ».

Sur son expérience de maire depuis 2023 (elle occupe d’abord un poste d’adjointe au maire de Marseille en début de mandat), elle évoque « des joies extrêmement nombreuses. Que ce soit lors de moments intimes et républicains comme les mariages, ou l’inauguration d’un jardin public, d’un commissariat, d’une école. L’amélioration d’un service public ». Elle raconte le jus de pomme, celui que l’on partage avec les enfants, les pensionnaires d’une maison de retraite, les membres d’une association…

Des peurs ? « Voir des projets échouer pour de mauvaises raisons. Et de moments d’hostilité auxquels il faut parfois se confronter – parfois je chiale et l’instant d’après, j’y vais ! ».

Car il n’existe pas d’école pour apprendre à devenir maire. Chacun se forme sur le tas. À fortiori celles et ceux qui viennent de la société civile, ne sont pas issus du monde des apparatchiks. L’apprentissage est ardu, dense. Le compagnonnage est donc des plus précieux, argue Olivia Fortin : « Se serrer les coudes entre maires, partager les expériences, les idées. J’imagine très bien du mentorat entre les plus expérimentés et les novices par exemple ».

Des témoignages et un webinaire

Dans ce sens, un des premiers outils développé par Le Printemps des Maires est un webinaire. Il va se dérouler au fil de 15 séances de deux heures, sur des thématiques importantes pour ceux qui occupent la fonction. Des maires y pitcheront sur des solutions concrètes qu’ils ont pu mettre en œuvre sur leur territoire. Et des experts approfondiront des points techniques ou juridiques.

Florian Bercault inaugure la série ce mercredi 23 avril, avec un webinaire qui portera sur la santé : quoi faire à l’échelle d’un mandat en matière de sport-santé, santé scolaire, égalité devant les soins, désert médical ou encore santé mentale. Avec des propositions concrètes, étayées en termes de compétences, moyens… Le tout en open source. Est-ce que tu as la date et le thème du prochain ?

D’autre part, en partenariat avec la Fondation Jean Jaurès, un cycle de conférences intitulé « Vue sur Maires » a également été initié. Dans la dernière en date, Olivia Fortin échangeait avec Camille Pouponneau (à visionner ici).

♦ Lire aussi : Comment redonner aux citoyens le goût de l’engagement ?

La palette des maires

Une tâche plus compliquée pour les maires des petites communes. Illustration © Pixabay

Car Olivia Fortin sait que la tâche des maires des communes de taille modeste est plus compliquée. « Pour beaucoup de Français, le maire est un nanti, alors que pas du tout ! Sa rémunération est indexée sur le nombre d’habitants de sa commune (en-dessous de 20 000 habitants, un maire gagne entre 1048 et 2671 euros – lire bonus). Donc les maires des petites communes sont, soit des retraités, soit des actifs qui cumulent, soit des idéalistes qui ont perdu du pouvoir d’achat ».

Elle rappelle un mandat exigeant, de nombreuses responsabilités, notamment juridiques. Cite en exemple le drame qui, en 2023, a frappé une commune rurale de 800 habitants : le comité des fêtes avait ajouté une « mousse party » à son traditionnel bal et deux adolescents se sont électrocutés à la barrière délimitant la piste de danse. Un des jeunes est décédé ; le maire a été condamné à 15 000 euros d’amende pour blessures involontaires. « Le statut de l’élu ne le protège pas assez, observe Olivia Fortin. Moi j’ai des adjoints, un directeur de cabinet, une équipe. Je ne fais pas tout, je ne suis pas de toutes les manifestations. Chaque jour j’absorbe cependant des dizaines de sollicitations ! »

Ce sont ainsi les valeurs de fraternité et de l’attention à l’autre – avec les citoyens et entre maires – que ce jeune collectif veut régénérer, amplifier. À ce jour, plus de 120 maires et élus ont rejoint le mouvement. Le Printemps des maires s’installe peu à peu dans le paysage, fait la preuve de son utilité. Pas d’étiquette requise pour adhérer, « juste une vision et des envies ». ♦

*Maires, le grand gâchis. Ed Robert Laffon, mars 2025

Bonus

# Les salaires des maires. À partir de 1098,38 euros bruts mensuels pour une commune de moins de 500 habitants. La grille des salaires est consultable ici.

# La sociologie des maires de France. En 2020, lors des précédentes élections municipales, le plus jeune maire de France a été élu à 18 ans. Cependant, concernant l’âge de nos édiles, la tendance de fond est au vieillissement. L’âge moyen est en effet d’environ 59 ans. Le taux de retraités avoisine les 40%. Cela s’explique par la plus grande disponibilité de ces derniers pour se consacrer aux tâches de leur commune. Un maire s’est même présenté à son dixième mandat à l’âge de 98 ans, mais il n’a pas été réélu.

L’immense majorité des communes se situe en zone rurale et ainsi, les agriculteurs ont toujours été surreprésentés parmi les maires, par rapport à leur part dans les actifs. Dans les années 1950, jusqu’à 50% des maires étaient agriculteurs. Aujourd’hui, ils ne sont qu’un peu plus de 10%. Inversement, la proportion de cadres et de professions intellectuelles supérieures augmente fortement, bien plus que les ouvriers et employés qui ne représentent qu’environ 8% des maires contre 45% des travailleurs de la société.

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