Société
La mutualisation, un modèle possible pour demain
Un ouvrage nourri par de nombreux contributeurs vient de paraître : « Pour de futures mutualisations »*. Synonyme de mise en commun et de répartition, la mutualisation peut s’envisager dans tous les domaines, de l’écologie au travail en passant par la santé, la mobilité ou le numérique. Pourrait-elle nous aider à construire un avenir durable, inclusif, positif et souhaitable pour tous ?
Coordonnateur avec Timothée Duverger et Alban Gonord de cet essai, Thierry Germain, expert associé de la Fondation Jean Jaurès nous livre quelques clés de lecture.
De quelle nature est cet ouvrage ?

Il s’agit d’un récit collectif qui s’inscrit dans la collection des cahiers de tendance de la Fondation Jean-Jaurès et des éditions de l’Aube. Contrairement à d’autres ouvrages de cette collection, il ne s’appuie pas sur des remontées de terrain ou des bonnes pratiques, mais veut plutôt être une réflexion intellectuelle, une mise en perspective autour du concept de mutualisation de certains sujets importants, dans le cadre d’une réflexion collective. C’est aussi la mutualisation de différents imaginaires au profit d’un récit qui bien sûr ne résout pas tout, mais pourrait s’avérer porter un concept à la fois inspirant et opératoire.
Quand on entend mutualisation, on pense mutualité…
On connaît le mutualisme dans le domaine des assurances et de la santé. Mais la réflexion est menée ici de façon beaucoup plus large, dans une acception plus étendue de la notion, conçue comme un paradigme. Nous avons étroitement porté cette réflexion avec la Macif qui travaille de façon pérenne sur la question, et l’avons envisagée de manière englobante, en la projetant tous de nombreux champs d’activité.
Quelles sont ici la ou les définitions du terme “mutualisation” ?
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Alban Gonord lui scrute ce que l’étymologie renseigne : le terme mutualisation (ainsi que les mots de la même famille comme mutualisme, mutualité, mutuel…) viendrait du latin « mutuus », qui signifie « prêté », « échangé ». De fait, la mutualisation évoque des rapports de réciprocité : une mise en commun de moyens (humains, matériels, financiers, logistiques), une répartition à parts égales des frais et des risques, une collaboration dont chacun serait bénéficiaire. Il souligne : « À bien y regarder, la mutualisation est un principe d’organisation fondamental à l’œuvre dans de très nombreux domaines, souvent sous d’autres noms. Dans la nature, les phénomènes de pollinisation, de fécondation croisée, de relations symbiotiques entre différents animaux ou entre animaux et plantes permettent à la vie de se perpétuer […] ».
Les pistes sont nombreuses. Ainsi, mutualiser, c’est aussi penser à soi et à ses intérêts, être pragmatique et réaliste. C’est comprendre qu’il y a souvent plus d’avantages à coopérer qu’à faire cavalier seul. Être dans une relation gagnant-gagnant. Autant d’arguments à opposer à ceux qui considéreraient le mutualisme comme un idéalisme ou un angélisme.
Il ne s’agit donc ni d’altruisme ni de philanthropie ?
Tout à fait, nous sommes dans une réciprocité des intérêts. Et même dans ce qui permet de dépasser, pour progresser ensemble, la simple réciprocité des intérêts. C’est une façon de réencastrer les individus dans quelque chose de plus large, de favoriser un rééquilibrage entre l’individuel et le collectif.
Comment avez-vous choisi les contributeurs de cet ouvrage ?
Nous avons imaginé croiser les réflexions d’une vingtaine d’experts et d’acteurs avec qui la Fondation Jean Jaurès a l’habitude de travailler ou a déjà travaillé. Comme Xavier Pelletier, le préfet qui a piloté la reconstruction des vallées des Alpes après le passage de la tempête Alex, Lucile Schmid qui co-anime un think tank écologique, Sylvie Landriève qui dirige le Forum vies mobiles, Éric Chenut, le président de la Fédération nationale de la Mutualité Française, Clément Mabi, spécialiste des relations entre innovation technologique et démocratie, Thierry Beaudet le président du CESE (Conseil Économique, Social et Environnemental) et bien d’autres, tout aussi importants et investis sur leur sujet. À tous nous avons demandé de sortir de leur pré carré, de réfléchir à une approche d’intérêt général à partager, de réinterpréter leurs réflexions et leurs actions à l’aune de la mutualisation.
Une vingtaine de thématiques « mutualisables » sont envisagées… Pouvez-vous nous donner quelques exemples ?
Michaël Delafosse, le maire PS de Montpellier, s’est emparé du transport comme un commun qui relie les territoires entre eux, pointant leur gratuité à Montpellier. Il s’agit là d’un exemple de mutualisation géographique et spatiale. Fanélie Carrey-Conte, ex-secrétaire générale d’Enercoop (NDLR – le premier fournisseur d’énergie verte créé en alternative à EDF) est revenue sur ce projet dont la mutualisation est au cœur. Il est aussi question de l’autosolisme, qui s’aggrave et d’une réflexion sur des usages communs de la route, pour imaginer de nouveaux comportements.
Pour l’essayiste Lucile Schmid, mutualiser c’est aussi partager un projet et pour Mariane Tordeux-Bitker, conseillère du CESE, c’est la capacité d’énoncer les lignes-forces pour passer à l’acte. Sans oublier évidemment la démocratie, qui est la première des mutualisations.
Concernant les ruralités, Corentin Émery, cofondateur du mouvement Bouge ton Coq, suggère de changer de process : plutôt qu’affecter les moyens à l’aveugle, les flécher sur les communautés rurales agissantes.
Substituer la coopération à la compétition/performance constitue une idée-force de l’ouvrage ?
Oui et en cela elle prolonge les réflexions déjà avancées dans un précédent cahier de tendances, « Vivre en coopération », paru en 2023. Eloi Laurent et plusieurs experts de premier plan, Laurent Berger à l’époque dirigeant syndical, Jérôme Saddier, Laurence Ruffin et Fatima Belaredj en tant que dirigeants coopératifs ainsi que plus de soixante coopératives de terrain, de toutes tailles et partout en France, y évoquaient tout le potentiel de cette idée de coopération, dans des champs clés (travail, performance, partage de la valeur…) et pour tous les actes de nos vies quotidiennes (se nourrir, se déplacer, se soigner…).
En quoi les imaginaires et la SF vous semblent des ressources ?
Ariel Kyrou, dans un texte passionnant, exprime sur le sujet de la mutualisation ce que l’on sent poindre sur beaucoup d’autres questions aujourd’hui. À savoir que faire le détour par les imaginaires pour aborder les grands sujets d’aujourd’hui permet non seulement d’enrichir et d’affiner les réflexions, mais aussi (et peut-être surtout) de mieux les partager, d’en faire plus aisément un récit commun, ce qui est essentiel.
Qui ce recueil peut-il inspirer et à qui s’adresse-t-il ?
À toutes les personnes qui agissent pour que nos sociétés dépassent positivement les grands défis d’aujourd’hui. Que ce soit les urgences climatiques, la montée des fractures et des inégalités, la crise démocratique et de confiance ou encore la bascule possible de l’individualisation à l’individualisme, avec son pic d’isolements et de solitude.
Il s’adresse aux élus politiques, animateurs associatifs, dirigeants d’entreprises, acteurs de la société civile… Et bien sûr toutes les citoyennes et les citoyens qui aspirent à ne pas renoncer, et à changer ce qui doit l’être, dans un esprit d’innovation et d’invention collective, pour que nos sociétés restent des sociétés basées sur le progrès de tous, et pour tous. Le progrès, sûrement l’une des choses dont la mutualisation reste la plus essentielle. ♦
*Pour de futures mutualisations. Coll Cahier de tendances, Ed de L’Aube. 16 euros.
# Ont participé à l’ouvrage : Thierry Beaudet, Tony Bernard, Bénédicte Bonzi, Fabienne Brugère, Fanélie Carrey-Conte, Éric Chenut, Jézabel Couppey-Soubeyran, Agnès Crozet, Michaël Delafosse, Jean-Philippe Dogneton, Camille Dorival, Timothée Duverger, Corentin Émery, Thierry Germain, Alban Gonord, Benoît Hamon, Ariel Kyrou, Sylvie Landriève, Michel Lepesant, Clément Mabi, Baptiste Mylondo, Christian Oyarbide, Céline Pelletier, Xavier Pelletier, Maud Sarda, Lucile Schmid, Arnaud Chneiweiss, Christophe Sente, Mariane Tordeux-Bitker, Martin Vanier, Achille Warnant.