EnvironnementMobilité

Par Nathania Cahen, le 14 avril 2026

Journaliste

Laure Wagner rapproche les salariés de leur domicile

Laure Wagner © DR

Ultra-lucide sur l’urgence de décarboner nos modes de vie, Laure Wagner s’est focalisée sur la mobilité, en particulier les trajets domicile-travail : plus courts, ils font du bien à la planète… et aux salariés. Ex de BlaBlaCar, elle a créé 1km à pied en 2019 et a récemment intégré le classement Forbes des 20 entrepreneurs préférés des Français.

Elle a quitté Paris avec mari et enfants pour un village du côté de Cluny, en Saône-et-Loire, « pour vivre à la campagne, s’essayer à l’autonomie et à la résilience. Nous avons un potager qui nous nourrit et avons planté 60 arbres ». Mais elle a bien conscience que tous les Français n’ont pas la possibilité de suivre son exemple.

Première recrue de BlaBlaCar, entreprise au sein de laquelle elle est restée onze ans à la communication, Laure Wagner y a acquis une forte expertise en matière de mobilité durable. « Cela m’a permis d’envisager ce qui manquait : embarquer les employeurs ». À ce constat se greffe le rapport du GIEC de 2018 sur les conséquences du réchauffement planétaire et ses recommandations pour un monde « vivable ». « Cela m’a fait froid dans le dos, rembobine-t-elle. J’ai décidé de m’impliquer là où j’aurais le plus d’impact, là où il fallait décarboner de toute urgence ».

Rationaliser la mobilité des salariés

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En 2019, elle crée 1km à pied pour digitaliser et simplifier les “Plans de Mobilité Employeur”. Sur la base des données RH, son logiciel analyse les trajets actuels, emplois du temps, infrastructures de transports aux alentours pour établir qui pourrait passer aux transports en commun, vélo, covoiturage…

L’outil a déjà été utilisé par plus de 200 employeurs de 50 à 25 000 salariés. Mais le report modal a ses limites, que la DARES pointe dans un rapport (lire bonus): environ 50% des Français ont des horaires de travail atypiques, ce qui limite le recours au vélo (de nuit) ou aux transports en commun (en dehors des heures de pointe).

© Gael Kazaz

Travailler à 3km de chez soi plutôt qu’à 15km

C’est pour cette raison que Laure explore un autre levier d’action : la réduction des distances ou autrement dit la “démobilité”. L’idée ? Rapprocher les employés de terrain de leur domicile, les affecter plus près de chez eux au sein des organisations multi-sites – « or, dans ce monde qui a besoin d’économies d’argent et de CO2, c’est encore loin d’être le cas », pointe la quadragénaire.

Les audits réalisés avec son logiciel “Kelsite” chez de grands employeurs multi-sites révèlent ainsi que « 60,5% des employés de terrain ont un site de leur employeur en moyenne 12 km plus près de chez eux, ce qui leur permettrait d’économiser 24 km par jour et de gagner en qualité de vie et en pouvoir d’achat ». Son Observatoire du Report Modal (lire bonus) démontre que ces rapprochements de domicile pourraient éviter 5 fois plus de CO2 que le passage au vélo en France.

Des économies substantielles

La cheffe d’entreprise n’est pas dupe, travailler à 1km à pied de chez soi relève de l’utopie, mais des millions d’employés de terrain pourraient passer de 15 km à 3 km quotidiens en moyenne. De grands employeurs publics et privés s’intéressent à sa solution – dont La Poste, Lidl, Carrefour, Auchan, Korian ou Point P, qui ont mobilisé leurs équipes RH. « Il faut encore intéresser les banques, le BTP, les collectivités, les services à la personne… », pointe Laure Wagner.

Moins 5% de CO2 en passant de la voiture au vélo © Pixabay

Il est vrai que les retombées ne sont pas négligeables. 1 km à pied évalue une économie de 70% pour le temps consacré au recrutement : moins d’entretiens et opérations en matière de ressources humaines et administration. S’y ajoute un impact sur l’absentéisme avec 10 jours d’absence évités par salarié. Et de surcroît, 10 000 euros d’économie par salarié rapproché – une économie de recrutement pour chaque départ évité en étant réactif sur les souhaits de mobilité.

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« Grâce au mapping, un lien entre l’adresse des structures et celle des collaborateurs »

Les Petits Chaperons Rouges, leader et pionnier dans le secteur des crèches privées d’entreprise, a recouru aux compétences de l’équipe de Laure Wagner. Nadège Chauvin, directrice du recrutement et de la gestion des talents explique que sa société avait deux problématiques : suivre et accompagner les demandes de mobilité formulées dans le cadre des entretiens professionnels mais également pouvoir, de manière proactive, proposer une mobilité à certains salariés, dans l’objectif de réduire leur temps de trajet.

Les voies réservées au covoiturage gagnent (doucettement) du terrain 5

Le logiciel 1 km à pied a démontré son efficacité : « Grâce au mapping, nous disposons d’un lien entre l’adresse de nos structures et celle de nos collaborateurs. En un coup d’œil, il est possible d’identifier quels salariés sont domiciliés à proximité de nos crèches, afin de faire une corrélation entre leur lieu d’habitation et les structures ayant des besoins de recrutement ». De fait, la plateforme s’avère extrêmement intuitive : on peut y charger les demandes de mobilité, les suivre, ajouter des commentaires et en assurer le suivi dans le temps. Et identifier rapidement les collaborateurs ayant les temps de trajet les plus longs, selon les besoins de recrutement.

Nadège Chauvin se félicite : « Bien sûr, cela contribue également à la fidélisation et à la rétention des talents ».

« Je pensais que tout irait plus vite »

Pour autant, ce n’est pas encore une révolution. Laure Wagner concède : « C’est dur de démocratiser une innovation à impact, je pensais que tout irait plus vite, avec l’ADEME, la législation, les clients… Mais quand il n’y a pas d’obligation légale, c’est plus compliqué ». Pour autant, l’initiative est reconnue « Jeune entreprise innovante » par le ministère de la Recherche sélectionnée dans le programme Propulse du Ministère des Transports et labellisée Greentech (ministère de l’Écologie). Et pour finir, le classement Forbes en novembre, « un prix inattendu, qui vient du public et qui n’en a que plus de sens ». ♦

 

Bonus

# L’Observatoire du Report Modal. Une étude réalisée par 1 km à pied, « objet de fierté », menée sans modèle économique et sans attendre d’aide publique dans un état d’esprit de “partage de la connaissance”. Elle agrège et anonymise plus de 160 000 trajets domicile-travail de salariés vers 7 800 lieux de travail partout en France pour révéler le potentiel de report modal réaliste que nous observons à l’échelle de chaque restitution client.

Quelques chiffres clés édifiants en ressortent. En matière de rejet de CO2, pourraient être évités :

-5% un report modal vers le vélo des automobilistes ayant moins de 10 km de trajet et la possibilité d’en réaliser la moitié sur piste cyclable.

-16,2 % avec un report des automobilistes sur les transports en commun dès lors que leur temps de trajet ne s’allonge pas de plus de 15 mn

-35,6% avec le covoiturage pour des trajets de plus de 10km

-38,5% avec un rapprochement sur un site plus proche du domicile

# Les Français et les horaires atypiques. En France, 48% des salariés, soit 11 millions de personnes sont concernées par une forme d’horaire atypique de travail, de manière régulière. 30% ont des jours atypiques de travail (le samedi, le dimanche ou même les deux), 36% ont des heures atypiques de travail (tôt le matin, tard le soir ou très long ou fractionné). 49% sont des femmes, 46% des hommes. Les personnes peu diplômées ou nées à l’étranger ont plus fréquemment des horaires atypiques pointe cette étude de l’INSEE publiée en 2025.