ÉconomieSolidarité

Par Nathania Cahen, le 14 janvier 2026

Journaliste

Le Crédit Municipal, acteur clé de l’économie sociale et solidaire

© DR

On connaît mal (ou pas) ce service public qui permet à bien des petites gens ou à des personnes dans un embarras passager de se tirer d’un mauvais pas. Qui dynamise l’économie locale en accompagnant les petites entreprises et les artisans. Il existe à ce jour dix-neuf Crédits Municipaux en France, dont celui de Marseille qui a reçu notre visite.

Un mercredi après-midi devant l’entrée du Crédit Municipal de Marseille. Ce gros cube austère de 7000 m2, en verre et acier, a été édifié en 1972 dans la partie paupérisée du deuxième arrondissement de Marseille. Sur le trottoir, un petit groupe patiente tranquillement. Seules ou en duo, des femmes de tous âges, une poussette. Elles attendent leur tour. Le tempo est plutôt rapide, mais jusqu’à 130 personnes peuvent se présenter une même journée.

Une fois à l’intérieur, elles choisiront entre deux guichets. Celui où déposer les bijoux ou objets qu’elles souhaitent mettre en dépôt contre une somme d’argent. Ou celui qui leur permet de payer pour récupérer ce qui a été mis au clou un mois, un trimestre, ou un an plus tôt.

« Besoin d’acheter des couches et de remplir mon frigo »

© Marcelle

Célia*, 42 ans, trois enfants, fait patienter la petite dernière dans la poussette. Elle vient déposer un bijou. « Je viens quand j’ai des soucis, parce que les banques ne me prêtent rien, même si je n’ai pas de découvert ». Elle n’a pas reçu le virement mensuel des allocations familiales m’explique cette mère au foyer. « J’ai attendu, fait avec ce que les assos, la PMI (Protection maternelle et infantile – NDLR) et la Maison départementale de la solidarité m’ont donné. Mais ce n’est pas suffisant. J’ai besoin de couches, de certains produits alimentaires… » Elle ne vient pas pour une grosse somme, « moins de 200 euros, juste pour finir le mois. Dès que je sors d’ici, je file directement faire les courses ».

L’étape suivante est le hall sur lequel donnent les guichets. Une jolie blonde pimpante attend son tour pour déposer des bijoux, « une parure, toujours la même, achetée en Italie, que j’échange contre 400 euros environ ». Sabrina* travaillait dans un cabinet d’architecture avant d’avoir des problèmes de santé et mettre son activité professionnelle sur pause. « Depuis je viens au moins une fois dans l’année, souvent l’hiver pour la facture d’électricité. Cette fois, j’ai un dégât des eaux et l’assurance ne m’a pas donné assez pour terminer les travaux. Dès que j’ai l’argent nécessaire, je reviens ! ». Comment a-t-elle connu le Crédit Municipal ? « J’ai eu un jour besoin d’argent et j’ai vendu ou plutôt bradé deux bagues. J’ai raconté ça à une voisine qui m’a parlé du Crédit Municipal. Le fonctionnement est très simple, ça me dépanne ».

Crédit et aide sociale

Le Crédit Municipal, cette institution fondée en 1673 sur le modèle du Mont de Piété romain (lire bonus), se présente aujourd’hui comme un établissement public communal de crédit et d’aide sociale.

Benoît de Rosamel, directeur général du Crédit Municipal de Marseille © DR

Au dernier étage, dans des bureaux très datés années 1970, Benoît de Rosamel s’affaire en vue d’une prochaine vente aux enchères. Le nouveau directeur général de l’établissement est en poste depuis un an, après une trentaine d’années dans des banques d’affaires. Il se réjouit d’œuvrer désormais dans « la banque de ceux qui n’en ont plus, la banque des travailleurs pauvres ». À savoir « ceux qui sont insérés, mais vivent de peu, qui connaissent la précarité ou l’intermittence professionnelle, les très petites retraites… » énumère le banquier. Et de regretter : « Le Crédit Municipal est un outil mal connu alors qu’il est précieux ».

Voilà pourquoi le quinquagénaire s’affiche déterminé à mieux le mettre en lumière – via les CCAS (centres communaux d’action sociale), les travailleurs sociaux, les réseaux sociaux, les comités d’établissements (CE) et une image rafraîchie – le logo vient justement d’être modernisé.

Le prêt sur gage, souvent pour boucler le mois

La première grande compétence du Crédit Municipal reste le prêt sur gage. Des experts « appréciateurs » évaluent les pièces apportées par les usagers qui, si elles ont une valeur marchande, sont échangées contre une somme d’argent. « Il n’existe aucune barrière, aucune condition de ressource, aucune preuve ou fiche de paie. Juste une pièce d’identité et un justificatif de domicile », explique Benoît de Rosamel. Il recense environ 16 000 clients et en élargissant à leurs familles, jusqu’à 50 000 personnes « que nous aidons à vivre et à se projeter ». Et dans les coffres dont l’emplacement est tenu secret, une moyenne de 46 000 gages. L’énumération relève de la caverne d’Ali Baba : bijoux surtout, mais aussi maroquinerie, horlogerie et vêtements de luxe, orfèvrerie, tableaux de maîtres, arts de la table, mobilier, instruments de musique, armes à feu… Des motos, des voitures ? « Pas encore, sourit-il. Mais le sujet est en discussion ! »

Si pour beaucoup, le Crédit Municipal sert à boucler les fins de mois et remplir le frigidaire, d’autres histoires éclairent son utilité. « C’est un entrepreneur qui nous confie des valeurs en or pour aider son fils viticulteur. Une retraitée dont le chauffe-eau a lâché qui apporte ses bijoux de famille. Et qui plus tard nous remerciera avec une boîte de chocolats ! »

Ces objets peuvent être conservés indéfiniment tant que les intérêts trimestriels sont versés – à un taux bien en deçà de ceux des crédits à la consommation.

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Le micro-crédit sans gage, pour des besoins ponctuels et ciblés

La deuxième compétence du Crédit Municipal, c’est le micro-crédit sans gage, avec un plafond à 8000 euros. Un crédit social, dans des contextes identifiés : « Par exemple, dans le cadre d’un retour à l’emploi avéré, il peut être nécessaire de passer le permis de conduire, d’acheter un véhicule d’occasion, de suivre une formation, déposer une caution pour une location… », illustre le directeur général. Il raconte : « Nous avons ainsi reçu une femme battue, qui pour échapper à la violence conjugale avait été délocalisée. Elle avait besoin d’un prêt pour la formation qui lui permettrait de démarrer un contrat d’apprentissage. Et d’une voiture pour se rendre sur le site de la formation ».

Enfin, le Crédit Municipal peut être amené à intervenir dans le cas de situations extrêmes, comme l’incendie de l’Estaque, début juillet 2025. L’établissement est alors intervenu en appui du CCAS de Marseille, pour des prêts à taux zéro aux victimes devant, par exemple, remplacer des vitres ou couper des arbres calcinés.

Par ailleurs, l’organisme réfléchit à élargir et cibler ses interventions. Par exemple soutenir les petites communes dans lesquelles des habitants en difficulté peinent à répondre aux normes de rénovation énergétique. Et les associations qui viennent en aide aux femmes. « Car on sous-estime la part de population qui ne dit rien, mais n’a pas accès au crédit, souligne notre interlocuteur. Or cela concerne environ 20% de la population marseillaise ».

Les enchères pour les objets abandonnés

Dans la salle des ventes © DR

Un gage est considéré comme perdu dès lors que les intérêts n’ont pas été payés pendant douze mois consécutifs. Cela concerne 5% des dépôts. Afin de rembourser les capitaux et intérêts de cette agence, ils sont alors vendus lors d’enchères.

Les dernières ont eu lieu en décembre au cours d’une vente prestige. 300 objets allant de la petite bague simple à la grosse bague Cartier, au bracelet Hermès (vendu quatre fois sa mise) ou aux parures de diamants. Et même un lingot d’or ! Le tout assorti de mises à prix allant de 70 à 40 000 euros. La vente, qui s’est tenue à l’hippodrome Borély de Marseille, a totalisé près de 10 000 visiteurs uniques, dont beaucoup connectés via le site Interenchères. Elle a généré 256 021 euros de “boni” (lorsque le produit de la vente est supérieur au montant du prêt, l’excédent est restitué au propriétaire de l’objet vendu : c’est le boni – NDLR).

Cette première année d’exercice s’est ainsi achevée sur un bilan positif pour Benoît de Rosamel et sa « petite entreprise à mission ». Avec des moments pittoresques : « Un jeune venu rembourser le gage de sa maman avec le gain de jeux en ligne. Vérification faite, tout était conforme », sourit-il. On lui a même proposé le piano de Chopin ! ♦

* Cross The Ages parraine la rubrique économie de Marcelle et vous offre la lecture de cet article *

Bonus

[pour les abonnés] – Les statuts du Crédit Municipal – Un griffon pour emblème – De Pérouse à Marseille – Les villes nanties d’un CM –

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