Santé

Par Lorraine Duval, le 23 mai 2026

Journaliste

Ce que dit le film Starbuck de la PMA

La procréation médicalement assistée (PMA), l’embryologie, le don de sperme ou d’ovocytes… Derrière la comédie canadienne de Ken Scott (2012), qui met en scène un homme découvrant qu’il a engendré 533 enfants issus de ses dons de sperme, deux questions ont structuré l’échange : l’accès aux origines pour les personnes nées avant la loi de 2021, et la rémunération éventuelle des donneurs face à la pénurie. Deux sujets où se croisent droit, médecine, désir d’enfant et choix de société.

♦ Du 8 au 11 avril, l’Assistance Publique-Hôpitaux de Marseille (APHM) et l’Espace de Réflexion Ethique Paca Corse ont organisé un festival de cinéma sur l’éthique en santé, avec le soutien de l’Agence Régionale de Santé PACA. Cet évènement permet à Marseille d’apporter une contribution aux états généraux de la bioéthique 2026, initiative du Comité Consultatif National d’Ethique pour les sciences de la vie et de la santé (CCNE).

5/9. Avec Starbuck, le cinéma pousse le trait. Mais sous l’exagération, le film vise juste : qu’est-ce qu’être père ? Un lien biologique ? Une responsabilité ? Une relation construite dans le temps ? Au cœur du débat, Catherine Metzler-Guillemain, médecin biologiste, directrice du CECOS (Centre d’étude et de conservation des œufs et du sperme humains) de l’hôpital de la Conception à Marseille et présidente de la Fédération française des CECOS, a rappelé le cadre français. « Une fois que cet enfant est né, il a une filiation qui est définie… et il n’y a strictement aucune filiation possible entre l’enfant et le donneur, juridiquement parlant. »

Autrement dit, le donneur n’est pas un parent légal. Mais la question des origines, elle, demeure entière. Et c’est précisément ce que le film met à nu : le besoin, pour certains enfants nés d’un don, de comprendre d’où ils viennent.

Origines : ce que change la loi, et ce qu’elle ne règle pas

Depuis la révision de la loi de bioéthique de 2021, une personne majeure née d’un don peut demander l’accès à des données sur le donneur, y compris à son identité. Mais le changement ne vaut pas pour tous de la même manière.

La spécialiste a détaillé le calendrier : le registre national des donneurs n’a été opérationnel qu’en septembre 2022, puis une période transitoire a duré jusqu’au 31 mars 2025. « La garantie qu’une personne née d’un don puisse accéder aux données que prévoit la loi, concerne celles et ceux dont la conception est postérieure au 31 mars 2025. » C’est là que se noue l’une des principales tensions éthiques soulevées pendant le débat : que répondre à celles et ceux nés avant cette réforme ? Eux aussi peuvent vouloir connaître leurs origines. Eux aussi peuvent juger injuste d’être exclus d’un droit ouvert aux générations suivantes.

En théorie, une voie existe. « La loi a prévu que ça puisse être rétroactif, mais à condition que tout le monde soit d’accord », a expliqué Catherine Metzler-Guillemain. Une commission nationale peut être saisie par les personnes majeures nées d’un don. Si le donneur est retrouvé, il peut accepter — ou non — de transmettre des éléments non identifiants ou son identité. Mais rien n’est automatique. « S’il ne répond pas, s’il est mort, s’il ne veut pas, rien n’est possible. » Le débat a donc montré une réalité moins simple que les slogans : le droit d’accès aux origines progresse, mais il laisse subsister une ligne de partage entre générations.

La fin de l’anonymat absolu

Pendant longtemps, le système français reposait sur un anonymat strict. Ce n’est plus tout à fait le cas. L’anonymat demeure entre donneurs et receveurs, mais plus totalement vis-à-vis de l’enfant devenu adulte. « L’anonymat persiste entre les donneurs et les receveurs. En revanche, les nouvelles mesures permettent à une personne née de dons… de demander à avoir accès à certains éléments du dossier du donneur. »

Cette évolution traduit un basculement : on ne pense plus seulement le don du point de vue du donneur ou des futurs parents, mais aussi de celui de l’enfant à venir. Pour certains demandeurs, ce changement est même perçu comme rassurant. Catherine Metzler-Guillemain le souligne à propos des femmes seules, aujourd’hui très nombreuses parmi les receveuses : « Il y en a un certain nombre qui trouvent que c’est une bonne chose… et même que c’est rassurant. »

Faut-il payer les donneurs ?

L’autre grande question du débat touchait à la pénurie. Le nombre de dons augmente, mais la demande progresse encore plus vite. Avant 2021, la France comptait entre 300 et 400 donneurs de spermatozoïdes validés par an. Après les campagnes de sensibilisation, ce chiffre a dépassé les 700 en 2022 puis les 1 000 en 2024. Mais cela reste insuffisant. « Ça augmente. Ce n’est pas à la hauteur de la demande… » Dès lors, faut-il envisager une rémunération ? En France, la réponse reste non. Le don de gamètes obéit au principe de gratuité, comme les autres éléments du corps humain. « Le don de gamètes fonctionne selon les principes du don d’éléments du corps humain », rappelle la biologiste.

La comparaison européenne trouble cependant ce modèle. Dans d’autres pays, des compensations existent déjà. Cela suffit-il à rouvrir le débat ? Catherine Metzler-Guillemain pose la difficulté en une phrase : « Éthiquement, qu’est-ce qui justifierait qu’on donne une compensation financière relativement conséquente pour les gamètes mais rien pour du sang ? » Derrière cette interrogation, une crainte affleure : celle d’une commercialisation. Car pour la spécialiste, rémunérer changerait profondément la nature du geste. « Les besoins en gamètes, il n’y a pas de limite… C’est du commerce. »

Un choix médical, mais aussi politique

Frédéric Blanc, médecin anesthésiste engagé dans les réflexions d’éthique appliquée en santé, a rappelé que ces arbitrages ne sont jamais purement techniques. Ils dépendent aussi d’un modèle collectif de solidarité. Aujourd’hui, en France, l’assistance médicale à la procréation est intégralement prise en charge. Mais cet équilibre peut évoluer, au gré des choix politiques et des contraintes budgétaires.

C’est aussi ce qu’a souligné un autre intervenant du débat : les lois bioéthiques traduisent toujours un état de la société à un moment donné. Elles bougent avec les attentes sociales, les possibilités scientifiques, mais aussi avec les limites qu’une démocratie décide de poser.

Le grand mérite de Starbuck est peut-être là. Sous la légèreté apparente, le film oblige à regarder ce que la médecine ne peut pas régler seule. La technique permet de concevoir. Le droit organise la filiation. Mais ni l’un ni l’autre n’effacent la question intime des origines, ni celle, collective, de la valeur qu’une société attribue au don. Entre anonymat et vérité, gratuité et pénurie, désir d’enfant et refus du marché, le débat marseillais a montré une chose : en matière de procréation, les réponses simples n’existent pas. ♦