ÉconomieÉducation

Par Nathania Cahen, le 2 janvier 2025

Journaliste

L’Ile aux mots, une oasis de livres dans un no book’s land

Nadir Yacine, néo-libraire, a choisi un quartier avec des enjeux et une utilité ©Peggy Medina - Club photo & drone ASC CE CMA CGM

Durant le Covid, le livre a été décrété besoin essentiel, puis l’après-Covid a livré une profusion de nouvelles librairies. Des ouvertures qui ont donné de la couleur à certaines zones blanches, à la campagne ou dans des pans de ville comme le quartier d’Arenc, à Marseille, où Nadir Yacine a amarré L’Ile aux mots en février 2024.

À l’angle de deux rues populaires et peu animées – immeubles traditionnels marseillais et commerces rares – et en bordure du quartier d’affaires Euroméditerranée, un petit miracle a eu lieu l’hiver dernier. Là, une toute jeune librairie a investi un local précédemment occupé par un bar un peu louche. L’Île aux mots, c’est son nom, a émergé dans une portion de Marseille où l’on ne trouvait plus ce type de commerce. « De l’Estaque au Vieux-Port, à part des librairies musulmanes, il n’y a rien », confirme Nadir Yacine. Ce néo-libraire et sa compagne, Yasmina Touaibia, ont mûrement pesé leur choix : « Cela avait du sens et une utilité pour nous d’ouvrir ici, dans un quartier mixte où se croisent les populations – habitants issus de l’immigration, cols blancs d’Euroméditerranée, enseignants et élèves des écoles alentour… Et de faire le lien avec des valeurs comme l’inclusion ».

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Un libraire atypique

Natif d’Alger, où il a grandi, Nadir Yacine a suivi des études d’architecture. Il change de rive de la Méditerranée quand il a 30 ans, s’implique dans le management de projets immobiliers urbains à Paris. Comme la cité de la musique à Boulogne Billancourt, sur la ZAC Seguin. Un directeur d’opérations très occupé, dont le Covid va brouiller la trajectoire. « En télétravail à Paris avec les enfants, je me dis que ça n’a pas de sens cette course à la performance ». L’envie d’un virage et de soleil – « l’envie de voir la ligne d’horizon, physiologique » – se précise. À ses moments perdus, il joue désormais les stagiaires dans une librairie de Ménilmontant, Libre Ère.

En juillet 2023, la famille Yacine déménage à Marseille avec un projet de librairie et l’idée de l’ouvrir dans un quartier où elle ferait sens. « Pas dans un quartier déjà achalandé. J’ai d’abord pensé Noailles, où le pire côtoie le meilleur, d’où se dégage une belle énergie ». Son intérêt se porte ensuite sur Arenc et au-delà, vers l’arrière-port : « Un territoire en légère gentrification côté Joliette. Où il y a une transformation en cours, des enjeux et une utilité ».

Il reste en effet peu de zones blanches à Marseille, se réjouit de son côté Olivier Pennaneach, chargé de l’économie du livre à l’Agence régionale du Livre de Paca, « les quartiers de Mazargues et de la Capelette par exemple » (lire bonus).

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Nadir Yacine et Yasmina Touaibia devant leur librairie ©Peggy Medina – ASC CE CMA CGM

Susciter la rencontre

Le 1er février 2024, la librairie L’Île aux mots organise sa première rencontre : l’invité est Mabrouck Rachedi pour son roman jeunesse Banale flambée dans ma cité (Actes Sud). « Et là des gens qui ne se croisent jamais se sont rencontrés, se sont adressé la parole, pétille Nadir Yacine. Les écoliers du groupe scolaire Antoine de Ruffi, les habitants de la résidence sénior voisine, La Badiane ».

L’enthousiasme ne retombe pas : « Ce sont des gamins qui n’avaient jamais vu d’écrivain de leur vie. Dont les seules figures connues sont celles de leur entourage. Et ce sont eux qui tirent aujourd’hui leurs parents dans la librairie ».

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Rencontre avec l’historien Julien Cohen Lacassagne ©L’Île aux mots

À raison de trois par mois, plus de 25 rencontres (le programme est régulièrement mis à jour sur la page Facebook) se sont déjà tenues depuis l’ouverture. Et un public curieux se presse toujours à ces rendez-vous. « Le rôle de passeur nous tient à cœur, confie encore le libraire. C’est le moyen de décloisonner certaines postures intellectuelles. Une riposte à opposer à certaines réflexions du genre “mais ils lisent dans ce quartier ??” »

Il s’efforce aussi d’attirer celles et ceux qui bossent dans les tours voisines, de la CMA-CGM aux sociétés perchées dans les étages de La Marseillaise. « J’aimerais qu’à midi ils quittent leurs restaurants d’entreprise, qu’ils fassent un détour par ici après le travail ». D’où des projets d’after work en construction.

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Il faut être dynamique et visible, ne pas hésiter à mordre sur la rue ©Marcelle

Se dépêtrer des difficultés

Les débuts de la librairie se sont faits sur fonds propres. Dès octobre 2023, un dossier de subvention a été déposé. Mais cette aide tarde, « et c’est critique, nous n’avons aucune visibilité » grince Nadir. Il s’acquitte de son loyer, a réglé pour quelque 50 000 euros son fonds de livres, mais n’a même pas de quoi tirer un salaire. L’Agence régionale du Livre, dont il s’est rapproché, tente pourtant de fluidifier les choses.

Si la fréquentation a tendance à s’étoffer, davantage de lecteurs clients ne seraient donc pas un luxe. « Car à cette adresse, nous comblons certes un vide. Et à défaut d’être un lieu de passage, nous sommes un lieu de destination », souligne le libraire. D’où l’obligation d’être très dynamiques.

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Quelques 5000 livres garnissent déjà les rayons © Farid Fouhal – Club photo & drone ASC CE CMA CGM

La jouer régional

La jeune librairie joue la carte de la visibilité dès que l’occasion se présente. Elle avait par exemple un stand lors du festival Babel Music.

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La librairie organise des ateliers d’écriture ©L’Île aux mots

Elle met aussi en avant l’édition locale, défendant de petites maisons comme Le port a jauni, David Gaussen, Hors d’atteinte, Le bruit du monde, Luna… Et donne un coup de projecteur aux littératures des pays voisins, d’Europe et d’Afrique du Nord. Avec un rayon en langue arabe et un autre en espagnol. « Concernant l’arabe, il est aujourd’hui important de démagnétiser cette langue de la religion, de proposer des titres et des romans qui ne traitent pas de l’Islam », glisse Nadir Yacine.

Par ailleurs, elle soutient et héberge l’association MediterrAction, qui œuvre au rapprochement des deux rives de la Méditerranée. Organise des ateliers promouvant la diversité culturelle, d’autres dédiés à l’écriture.

L’Île aux mots compte déjà 5000 références et ne compte pas en rester là. « Son libraire est très engagé, avec une vraie philosophie et beaucoup d’envie. Un projet est excellent pour ce quartier », estime Olivier Pennaneach. On lui souhaite en effet qu’accostent sur ses rives un maximum de lecteurs et futurs lecteurs ! ♦ 

*Cet article a fait l’objet d’une première publication le 8 novembre 2024

Bonus

[pour les abonnés] – Trois questions à Olivier Pennaneach, chargé de l’économie du livre à l’ARL Paca – Les chiffres des livres en France – Comment Nadir Yacine a apprivoisé les livres –

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# Trois questions à Olivier Pennaneach, chargé de l’économie du livre à l’ARL Paca.

1/Tout futur libraire a-t-il l’obligation de passer par l’ARL ?

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Olivier Pennaneach, chargé de l’économie du livre à l’ARL Paca ©Yohanne Lamoulère / Tendance Floue

Pas du tout, mais près de 95% le font. Nous connaissons le tissu local et régional, sommes à même de déconseiller ou de décourager le cas échéant – s’il y a de la concurrence, des risques d’échec. Il y a quand même des chiffres à connaître : un chiffre d’affaires de 180 000€ est un minimum pour vivre de cette activité… On ne peut donc pas ouvrir n’importe où.

La région Paca est bien irriguée en librairies avec cependant des disparités surprenantes, le plus grand nombre de librairies/habitants est les Hautes-Alpes. Le Var est à la traîne… »

2/La librairie est-elle un domaine bien subventionné ?

Oui, il est même fortement soutenu. Des aides peuvent être allouées pour l’acquisition du fonds de commerce, les investissements en mobilier, informatique… Presque tout, sauf le gros œuvre.

Les librairies de plus de 60m2 avec plus de 6000 références relèvent des dispositifs nationaux du Centre National du livre, voire de l’Adelc – en fonction de la nature du projet. En dessous, ce sont les plans triennaux conclus entre les DRAC, le CNL et les régions qui interviennent. Pour notre territoire, ce plan est doté de 240 000€ et accompagne les créations ou reprises, le développement des librairies ou bien encore leur politique d’animation. L’aide maximale est de 22 000€ et la subvention moyenne d’environ 8000€ ».

3/On parle de domaine précarisé…

Oui, car les charges de fonctionnement, dont les loyers, postes de maintenance, électricité, salaires… n’ont de cesse d’augmenter sous l’effet de l’inflation. Les marges, elles, ne bougent pas, tout comme le CA. Donc, pour compenser, de nombreux libraires se payent moins, font la chasse aux coûts, retardent leurs investissements ou n’embauchent plus.

D’autres débats sont sous-jacents à cette répartition de la valeur dans la chaîne, comme la rémunération des auteurs qui n’est que de 8%. Le prix unique du livre protège tout l’écosystème et permet la grande diversité de points de vente et de contenus. Cette loi est précieuse mais a pour effet, dès que la rémunération d’un acteur progresse, de voir vaciller dangereusement l’équilibre des autres… Donc il est très compliqué de réussir à faire évoluer ces équilibres économiques ».

♦ (re)lire : Une capitale du livre pour réenchanter la lecture

# Nadir Yacine et les livres

« Lecteur assidu, notre père nous a de bonne heure mis à la lecture. Il y avait des bouquins à la maison car il en rapportait des caisses pleines à l’occasion de foires aux livres. Et il en glissait régulièrement entre nos mains.

Puis il y a eu trois évènements de l’ordre du choc. Le premier, j’ai 15 ans, je suis en Kabylie et je m’ennuie. Je tombe sur un livre de Le Clézio, Le procès-verbal. Cette lecture m’a tellement déstabilisé que je n’ai plus lu pendant longtemps !

Le second, c’est L’Étranger de Camus, qui m’ouvre à l’écriture. J’ai écrit Insularités en 2022. Un ouvrage qui parle d’errance, de la notion d’être étranger à soi dans le pays qu’on habite.

Enfin, durant la décennie noire en Algérie, on me confie Cent ans de solitude de Gabriel Garcia Marquez qui me fait découvrir la littérature libératrice. Quand je lisais le passage sur les pétales de roses qui tombent sur le village imaginaire de Macondo, l’effet était décuplé ! »

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“Le rôle de passeurs nous tient à cœur” © Marcelle

 # Une enseigne baptisée L’Île aux mots. « Une évidence ! sourit Nadir Yacine. Le nom Algérie signifie les îles en arabe. Je suis de Tigzirt, qui veut aussi dire île. J’ai travaillé sur l’île Seguin à Paris. Et mon fils s’appelle Ilès. Donc… »

# Des chiffres

3700 librairies indépendantes

40% des livres vendus le sont en librairie

14 000 salariés

574 nouvelles librairies entre 2019 et 2023 dont 33% en 2022. Une sur 5 dans des communes de moins de 5000 habitants.