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Une marque biarrote valorise les chutes de tissu de maisons de luxe

Par Marie Le Marois, le 18 novembre 2022

Journaliste

Morgane Catteau, créatrice de la marque Venitz @Venitz

Dans l’univers du luxe, les rouleaux de tissu inutilisés se comptent par milliers. Ce gaspillage tend à disparaître grâce aux grandes maisons qui commencent à les faire circuler. Et aux jeunes marques, à les valoriser. C’est le cas de Venitz et de sa créatrice Morgane Catteau, ancienne petite main chez Chanel. Ce procédé présente un double intérêt : économique et écologique.

 

Dans l’atelier de Venitz s’amoncellent des kilomètres de tissu inutilisés, chutes et échantillons. Dans son garage, c’est pire. Au moins une vingtaine de cartons attendent patiemment de passer entre les doigts de fée de Morgane Catteau. Lin, velours, coton, dentelles, satin, soie, organza, denim, lainages, unis, à motifs, leur style est hétéroclite mais pas leur provenance.

 

Un défaut, un style passé de mode, moins de commandes…

Ces tissus de qualité font partie des ‘’stocks dormants’’, c’est-à-dire des produits qui ne tournent pas. Leurs propriétaires ? Fabricants de tissus, marques de prêt-à-porter ou de haute couture. Mais aussi usines et ateliers de confection.

rouleaux de tissu
rouleaux de tissu

Les causes de cette dormance sont multiples. Le nombre de commandes est moins important que prévu. La couleur n’est plus à la mode. Ou bien encore le tissu est défectueux – tache, point, grammage. Ce fut le cas pour un tisseur historique vosgien qui s’est retrouvé avec près de deux kilomètres de toile de denim en coton biologique sur les bras.

Le média mode éco-responsable The Good Goods raconte que la toile présentait un défaut de tissage tous les sept mètres, quasi imperceptible à l’œil nu. Mais qui avait conduit la marque, à l’origine de la commande, à y renoncer’’. Ecclo, qui revalorise les tissus inutilisés, a découvert le stock en 2020 et l’a transformé en jeans.

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Un minimum de métrage pour acheter du tissu

Morgane Catteau et Rudy Cohen, Venitz ©DR

Les tissus sont également inutilisés car, tout simplement, la quantité acquise dépasse la quantité nécessaire. « Les marques sont obligées d’acheter un minimum de métrage », décrypte Morgane Catteau qui a fondé la sienne avec Rudy Cohen, en 2020.

Parfois encore, des stylistes ont besoin de doubler le métrage, « au cas où le premier modèle serait raté ou nécessiterait des modifications ». Cette couturière maîtrise le sujet : elle a travaillé chez Chanel durant quatorze ans – quatre ans dans la haute couture, dix ans pour le prêt-à-porter. C’est elle qui, d’après les croquis de Karl Lagerfeld puis des toiles du modéliste, découpait, coupait et montait les vêtements.

 

288 milliards de dollars de valeur perdue

Dans l’industrie de la mode, les ‘’stocks dormants’’ s’étiolent au fond d’un entrepôt, entraînant des coûts élevés en termes d’occupation et de gestion. Ce montant difficile à chiffrer a fortement augmenté depuis le 1er janvier 2022, date à laquelle a pris effet la loi sur l’interdiction de détruire les surplus non-alimentaires.

Il pourrait représenter 288 milliards de dollars de valeur perdue chaque année dans le monde, selon Queen of Rawmarché en ligne permettant aux marques d’échanger leurs excédents.

 

Les grandes marques s’allègent…

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My Little Coupon remet sur le marché des fins de séries de maisons de couture qu’ils cueillent directement dans leurs entrepôts. @MyLittleCoupon

Plusieurs maisons de couture font déjà don de leurs stocks, comme Burberry avec le programme ReBurberry Fabric. La marque de luxe (qui avait fait scandale deux ans auparavant en brûlant ses stocks) offre désormais ses surplus aux étudiants les plus défavorisés du secteur de la mode, partout en Angleterre.

D’autres réemploient ou vendent. Ainsi LVMH a lancé Nona Source pour commercialiser ses chutes de tissus et de cuir sur Internet. Cette plateforme permet aux professionnels de les acheter à prix cassé au rouleau, à la peau ou au panneau. En revanche, impossible d’y trouver des matières estampillées au logo des maisons. Top secret.

 

…et les jeunes s’enrichissent

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Veste Kylie @Venitz

Pour les jeunes marques, la récupération et la valorisation de ces produits portent un double intérêt. Celui d’acheter à moindre coût les matières textiles, dont le prix s’est envolé ces derniers mois, et de s’en tenir au métrage dont elles ont besoin. En effet, les petites marques éprouvent des difficultés à trouver des fournisseurs qui leur vendent des petits volumes. Et, quand c’est le cas, le prix est plus cher.

La start-up française My Little Coupon, créée par un jeune entrepreneur en 2020, propose ainsi des petits coupons de un et deux mètres : crêpe de laine mauve, toile gaufrée petits carreaux baby blue, velours noir diamants, viscose satinée ivoire… 

 

Recycleries

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”Un de mes moments préférés… Choisir les chutes de tissu que je vais travailler sur chaque pièce. Leur redonner vie”. Morgane Catteau @Venitz

Morgane Catteau, notre Biarrote, puise ailleurs sa matière première. Pour compléter les tissus qu’elle a gardé de son passage chez Chanel, elle s’approvisionne dans les ressourceries telles La Réserve des Arts, à Pantin. Sur la plateforme Uptrade qui valorise les tissus dormants. Ou directement auprès des fabricants de tissu de maisons de luxe, en récupérant des échantillons.

Avec ces trésors inexploités, cette native de La Rochelle valorise des vêtements seconde main – majoritairement vintages – chinés un peu partout, notamment dans les friperies. « Car l’idée est d’utiliser ce qui existe déjà », explique-t-elle, tout en montrant une veste customisée dans sa boutique multimarque au cœur de Biarritz (bonus). 

Dans son atelier, elle enlève un col, rajoute une épaulette, comble un trou avec des empiècements. Elle ‘’upcycle’’ (recycler en sublimant) le vêtement. La créatrice utilise « pas mal de broderies ». Car, avant Chanel, elle s’était formée à la broderie au fil d’or à Rochefort, art étroitement lié à cette ville portuaire (lire ici). Chacune de ses créations porte une étiquette en cuir – chutes du maroquinier voisin, Erro – , sur laquelle est cousu le nom de la marque : Venitz.

 

 

Pièces uniques

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Veste Aïda @Venitz

Parce qu’elles racontent une histoire, ces pièces uniques plaisent à la clientèle, malgré leur coût élevé. La créatrice l’explique par le temps passé à les concevoir, détaillé sur l’étiquette. Pour la veste violette (345 euros), elle a travaillé six heures. Sans compter « les heures pour chiner, laver et repasser le vêtement ».

Tous les mois de juillet, celle qui rêve de créer des « robes habillées » uniquement à partir de chutes de tissu, organise un défilé de mode à Biarritz. Cette ville balnéaire attirait autrefois les plus grands noms de la haute couture – pas moins de vingt-cinq maisons selon le livre Biarritz & la mode. La maison Venitz renoue avec ce passé flamboyant, avec un plus. Elle concilie désormais élégance et écologie.♦

 

Bonus

  • Venitz, marque engagée. Morgane Catteau et Rudy Cohen se sont rencontrés durant la semaine de la Fashion Revolution (mouvement qui pousse les enseignes à adopter une mode durable). De ce coup de foudre amoureux et professionnel est née en mars 2020 la marque Venitz – condensé de l’esthétisme de Venice Beach, en Californie, et de l’élégance de Biarritz.

Outre les créations, le couple a lancé en septembre By Venitz, une collection de prêt-à-porter en séries limitées en coton bio certifié (pas de produits chimiques et une consommation d’eau moins importante par rapport au coton conventionnel). Ainsi que des bijoux co-conçus à partir de bouts de verre polis ramassés sur les plages basques.

 

  • Marque engagée, Venitz est membre de la communauté de philanthropes 1% For The Planet et reverse 1% de son chiffre d’affaires pour financer des actions écologiques. Elle est également membre donateur de Surfrider Fondation, et organise des actions de sensibilisation et de ramassage de déchets sur les plages.

 

  • Venitz, c’est aussi une sélection coup de cœur de marques écoresponsables dont certaines utilisent des matières recyclées. C’est le cas d’Ecoalf qui produit des vêtements et sacs à partir des déchets de mer (Bouteilles plastiques, pneus, nylon… ). Fondée par Javier Goyeneche en 2012, Ecoalf ramasse les plastiques océaniques dans 33 ports et transforme les déchets.

 

  • Barje. 70% des pièces de Barje, marque parisienne, sont conçues à partir de chutes de tissus de grandes maisons. Ce qui permet aux deux créatrices d’allier qualité des matières et écoresponsabilité.

 

  • Stock de cuirs. Adapta déniche pour les créateurs, les cuirs haut de gamme qui dorment dans les stocks inutilisés dans des entrepôts de maisons de luxe, fabricants ou tanneurs et des fournisseurs associés. Les créateurs ont ainsi accès à des peaux haut de gamme, tout en maîtrisant leur budget.