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Près de 80 ans après leur mort, il retrouve la stèle honorant ses frères

Par Nathania Cahen, le 2 septembre 2023

Journaliste

Maurice Beinart se tient devant la stèle érigée en hommage à ses frères fusillés © Daniela Levy

Longtemps silencieux, Maurice Beinart a attendu ses 89 ans pour oser évoquer le souvenir de sa famille décimée pendant la Seconde Guerre mondiale. Mais un jour de 2023, il mentionne l’existence d’une stèle « dans le sud de la France, pour deux de ses frères fusillés ». Il souhaite la retrouver et s’y rendre avant qu’il ne soit trop tard.

Maurice est aujourd’hui l’unique survivant d’une fratrie de cinq enfants. Ses proches ignoraient tout de l’histoire passée des Beinart, néanmoins son fils lance les recherches : la stèle semble être à Mirabeau, en Provence. Mais existe-t-elle toujours ?

Daniela Levy, la petite-fille de Charles, l’un des cinq frères de Maurice, est aujourd’hui installée à Marseille. Elle raconte.

 

Le 19 août 1944, soit quelques jours après le débarquement de Provence, les alliés arrivent dans le Vaucluse, à Mirabeau. Le 20 août, la ville est libérée ! Emile et Joseph, deux des frères de Maurice Beinart n’ont pas connu la joie de cette libération. Ils ont été abattus, un mois auparavant, le 21 juin 1944, près du pont de Mirabeau. Emile et Joseph étaient deux jeunes résistants juifs. Emile avait 24 ans, Joseph en avait 20. Il aura fallu près de huit décennies pour que Maurice Beinart puisse venir d’Israël et se tienne devant la stèle érigée, en mémoire de ses frères. Entouré et soutenu par sa famille, il a pour la première fois pu leur rendre hommage.

 

L’enquête

Cet hommage a nécessité une longue enquête préalable. Avec ma mère et mon père, Nurith et Gérard Levy, nous avons poursuivi l’enquête commencée par le fils de Maurice. Ma mère était la fille de Charles, elle est la nièce de Maurice. La mairie de Mirabeau nous a dirigés vers le président de l’association « Mirabeau Patrimoine et Histoire », Arnoult Seveau. Il a répondu favorablement et il a consacré beaucoup de son temps à des recherches historiques, dans les archives communales. Il a également sollicité les habitants de Mirabeau et au bout de quelques semaines, il a réussi à rassembler de très nombreuses informations.

Arnoult Seveau a ensuite sollicité Michèle Bitton. En tant que sociologue et historienne, elle avait réalisé un fastidieux travail sur les stèles.  Les archives de Mirabeau, d’Avignon, de la Fontaine du Vaucluse, de Yad Vashem et des témoignages, nous permettent de reconstituer l’histoire familiale.

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Arnoult Seveau et la famille Beinart (Ziva, Maurice et Eyal) à proximité du pont de Mirabeau ©DR
Les révélations se multiplient

L’exil marque leur histoire. Les parents étaient originaires de Russie. Certains de leurs enfants sont nés en Lituanie, d’autres en Lettonie, et les deux plus jeunes à Paris. La famille réside dans la capitale française à partir de 1924. Il leur aura fallu 15 années de vie à Paris, pour être naturalisés. Ils deviennent français en 1939.

Au début de la guerre, la famille vivait toujours à Paris. Dès 1941, le père, Aaron, est arrêté et déporté à Auschwitz. En 1942, le fils cadet, Léon Favel, est victime de la rafle du Vel d’Hiv. Il mourra à Auschwitz également.

La mère se retrouve alors seule avec ses quatre enfants. Elle décide d’envoyer en Suisse ses deux plus jeunes, Charles et Maurice. La famille Beinart est communiste, engagée au sein du groupe Poale Zion Smol (mouvement de travailleurs juifs fondé en Europe de l’Est au début du 20e siècle qui prônait un mélange entre socialisme, sionisme et le parti travailliste -NDLR). Ils bénéficient du soutien de cette organisation et de celui de l’œuvre au secours des enfants (OSE), pour organiser le passage en Suisse.

En 1943, la mère et son fils ainé, Emile, se réfugient, en Avignon. Joseph, le benjamin, reste à Paris.

 

Le drame de Mirabeau

Le 20 juin 1944, Emile et Joseph se retrouvent à Mirabeau. Ils sont attablés au café de la gare, lorsqu’ils sont arrêtés. La nuit suivante, ils sont enfermés dans une des piles du pont de Mirabeau. Ils seront abattus le lendemain par la 8ème compagnie de Brandebourg, sur le chemin des Quatre Tours qui longe la Durance, non loin du pont de Mirabeau.

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Le pont de Mirabeau aujourd’hui ©DR

 

La fin de la guerre
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Maurice Beinart et sa femme Ziva ©DL

En 1945, la famille se réunit à Paris. Cette famille comptait sept membres au début de la guerre. Elle n’en compte plus que trois lorsque la guerre se termine : Charles, Maurice et leur mère, Rachel. En 1947, ils quittent la France et Paris, pour laisser derrière eux les souvenirs. Ils partent s’installer en Afrique du Sud, puis en Israël, en 1949. La famille étant toujours communiste, ils rejoignent le mouvement des kibboutz.

La brume du silence voile alors l’histoire familiale, et le passé sombre dans l’oubli. Ni Charles, ni Maurice, ni leur mère n’ont raconté l’histoire familiale aux générations suivantes. Il m’aura fallu attendre 2023 pour découvrir l’histoire de ma famille…

La stèle érigée à Mirabeau, à l’endroit où le destin des frères fut scellé, aura été le fil rouge qui aura permis de relier les époques.

 

 

L’hommage d’un frère et d’une famille

Le 19 août 2023, la famille s’est réunie à Mirabeau. Maurice Beinart, accompagné de son épouse Ziva et de son fils Eyal, a fait le déplacement d’Israël. Mon père, ma mère et moi les avons rejoints. Arnoult Seveau et Michèle Bitton, qui nous ont tant aidés dans nos recherches, ont partagé ce moment de recueillement avec nous.

Nous avons enfin pu rendre hommage à Emile et Joseph et nous souvenir de Charles, Léon, Rachel et Aaron. Et comprenons un peu mieux aujourd’hui qui ils étaient et quelle fut leur histoire.

Nous nous sommes d’abord recueillis devant l’ancienne gare de Mirabeau, par laquelle les frères étaient arrivés. Nous avons ensuite honoré la mémoire d’Emile et Joseph, devant la stèle.

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L’ancienne gare de Mirabeau, par laquelle les frères étaient arrivés ©DL

 

L’espoir d’obtenir de nouvelles informations

Grâce à Arnoult Seveau, nous avons eu la chance de rencontrer Marcelle Lagarde, une dame d’âge vénérable qui, depuis la fin de la guerre, fleurit la stèle chaque année. Sa sœur était résistante, elle avait connu les frères Beinart, alors fleurir la stèle est sa manière de se souvenir et d’honorer tous les résistants du village. Enfin, nous avons pu découvrir les lieux de l’arrestation d’Emile et Joseph. Franco Papaléo, habite aujourd’hui l’ancien café de la gare Bagnoli et il nous a chaleureusement accueillis.

Le parcours de la famille Beinart est fait d’exils, de résistance et de pertes. Une partie de notre histoire est honorée par une stèle, dont nous ne savons pas encore qui l’a érigée. Il nous reste beaucoup à découvrir sur l’histoire familiale. Nous continuons nos recherches et nous espérons que d’autres personnes nous apporteront des informations qui nous permettront de mieux comprendre ce que chacun des membres de notre famille a vécu. Nous continuerons ainsi à lutter contre le silence et l’oubli. ♦

 

  • Si vous disposez d’informations ou de données à même de compléter ces événements, merci de contacter Daniela Levy : [email protected] ou 06 82 12 62 37