Société
Mille facettes du procès de Mazan
Durant l’automne 2024 s’est tenu à Avignon le procès des violeurs de Mazan. À Marseille, quatorze anthropologues décident de suivre cet événement judiciaire, de s’immerger dans le quotidien d’une cité des papes qui vit alors en osmose avec l’affaire Pélicot. De cette enquête collective est né un ouvrage choral, une fresque intitulée « Mazan – anthropologie d’un procès pour viols ».
Les chiffres sont des plus éloquents. Les travaux des quatorze chercheuses et chercheurs en sciences sociales, tous spécialistes en études de genre au centre Norbert Elias, à Marseille, se traduisent en effet par 200 entretiens, 2 heures de débriefing chaque soir, 3 semaines de transcription qui ont donné mille et une pages de restitution, et à la clé, un livre de 325 pages et 36 chapitres.
LE procès du 21e siècle

Dans le livre, le pourquoi de cette nécessité est bien explicité : « L’affaire des viols de Mazan tient à la fois de cet ordinaire. Et de l’extraordinaire. C’est l’histoire d’une femme, comme tant d’autres, violée par un homme : son mari. Ce mari qui la drogue pour la faire violer par d’autres hommes – des dizaines et des dizaines d’inconnus – pendant des années. L’affaire est inédite par son ampleur et sa matérialité sordide : ces viols ont été filmés. Défiant les statistiques, Gisèle Pelicot fait partie des victimes qui ont porté plainte, bénéficié d’une enquête, obtenu un procès sans huis clos et des condamnations. Extraordinaire. »
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Un événement suppose un « avant » et un « après »
Le parti pris de départ sera de considérer ce procès comme un « événement ». « Ce concept, tel qu’il est mobilisé en sciences sociales, décrit un basculement dans l’ordre des choses ; une brèche dans l’organisation sociale. […] Le choix terminologique est aussi guidé par notre ancrage féministe. Depuis cette position singulière, ce procès est bien un « événement » dont on désire qu’il fasse rupture, séparant un « avant » d’un « après », dans la conception du viol ».

Dès lors, sur place, elles et ils (douze femmes et deux hommes) seront des yeux et des oreilles, au tribunal et dans ses annexes. Mais pas seulement, « également là où les gens ne pensent pas à regarder, dans les salles de sport, les lieux de culte, les boutiques de lingerie, à la sortie des lycées, au hammam, dans les toilettes du tribunal, au café… »
Comme pour une enquête policière, l’équipe divise la ville en secteurs et se répartit les missions. Façon chalutier : « Des filets étaient jetés, le soir il fallait les tirer puis trier la pêche », illustre Perrine Lachenal.
Aux premières interrogations – comment se confronter à la violence que ce procès donne à penser ? Comment en dire quelque chose ? Comment être à la hauteur de l’événement ? – l’équipe répond par la méthode.
Observer les gestes les plus petits
« L’anthropologie nous donne une piste de réponse : en l’appréhendant par le bas c’est‑à‑dire, dans notre jargon, en observant les gestes les plus petits, en suivant les regards, en tendant l’oreille, en captant les hésitations. Bref, en faisant de l’ethnographie. La description ethnographique s’attache aux faits les plus banals et les restitue dans leur densité et leur complexité. Tout événement, aussi extraordinaire soit‑il, peut s’envisager à travers les expériences quotidiennes qu’en font les individus, dans la singularité et la diversité de ce qu’ils sont. C’est la multitude des histoires personnelles, forcément subjectives, qui constitue ce procès comme un événement, et ce bien au‑delà de la seule arène judiciaire ».
Et ce faisant, dresser une impressionnante galerie de portraits avec leurs bulles de paroles. Côté accusés, des individus veules, des hommes minables, malfaisants. Mais aussi des personnalités attachantes, qu’on sent pétries d’empathie ou empêtrées dans des fragilités que ce procès a parfois réveillées. On fait avec plaisir connaissance de Chloé, la journaliste du cru, Karim qui tient la brasserie voisine du tribunal, Camille la dessinatrice de presse… Et encore des enseignantes, une tatoueuse, des militantes féministes, des agents de sécurité, des avocats, des soignants et des Avignonnais lambda. Qui suivent, écoutent, commentent, s’enquièrent, s’inquiètent, espèrent, doutent. De loin, de près et de très près.
Un temps différent, suspendu, jusqu’au verdict.
« L’une des CRS statue : Ces peines… C’est jamais assez. Son talkie-walkie sonne, il faut y retourner. Merci, mesdames. La brasserie se vide. […] Au tabac du coin, l’ours en peluche vêtu d’un T-shirt à l’effigie de Gisèle Pelicot trône toujours dans la vitrine. Il est temps de partir. Quitter Avignon.
Longer une dernière fois l’avenue qui relie le tribunal à la gare. Traverser une foule bavarde happée par les dernières courses de Noël. Effleurer du bout des doigts les collages déchirés. »
Le choix d’une maison d’édition généraliste
Marie-Pierre Gracedieu, qui a créé en mars 2021 la maison d’édition Le bruit du monde, à Marseille, découvre cette initiative collective par le biais d’un post LinkedIn. Sa ligne éditoriale est plutôt ouverte : aucune contrainte de forme, peu d’autofictions, mais une résonance universelle et « des livres qui embarquent le lecteur pour une destination à laquelle il n’est pas préparé », confie l’éditrice. Ce peut être loin par-delà les océans, ou très près, sur les anciens chantiers navals de La Seyne-sur-Mer. « D’ailleurs, nous avions déjà publié un ouvrage anthropologique, avec le Château Pékin de Boris Pétric », rappelle-t-elle.
Quand Marie-Pierre Gracedieu contacte le collectif d’anthropologues, celui-ci est en cours d’écriture. Puis à la moitié du projet, la lecture confirme l’intuition : « J’ai apprécié plusieurs choses. Tous ces détails auxquels on ne s’attend pas et qui dressent un tableau de la justice et de l’état de la société. Leur souci de la nuance, leur sensibilité et la présentation de personnages attachants. Et enfin que ce ne soit pas un travail de chercheurs écrit pour des chercheurs ». La rencontre en juin 2025 est concluante. « Je crois qu’ils nous ont choisi car nos éditions sont assez généralistes et s’adressent au grand public », avance l’éditrice. Espérant bien voir « durer » ce qui pourrait devenir un ouvrage de référence. ♦
