ÉconomieSolidarité

Par Philippe Lesaffre, le 1 septembre 2026

Journaliste

À Montreuil, le réemploi solidaire a pris ses quartiers

Le village du réemploi solidaire a été inauguré en 2025 © Félix Maryé

Le village du réemploi La Venelle, implanté à l’est de Paris, en Seine-Saint-Denis, a été inauguré en 2025. Au sein d’un espace réaménagé de 1 800 m², des associations de l’économie sociale et solidaire ont ouvert des boutiques d’objets de seconde main et embauché des personnes exclues de l’emploi.

« On l’a vu avec les canicules, il y a urgence à changer de modèle et à miser sur une économie plus circulaire, lance Cédric Mazière. Vous vous rendez compte ? Si on arrêtait collectivement de produire des vêtements neufs, on pourrait tout de même vêtir chaque personne pendant quarante ans. Et en changeant chaque jour de tenue. » Selon lui, pour faire face aux enjeux écologiques et sociaux, il est temps de « faire confiance au secteur associatif et de l’économie sociale et solidaire (ESS) ».

À Montreuil, en Seine-Saint-Denis, Cédric Mazière s’occupe de la coordination de La Venelle. Ce doux patronyme ne désigne pas une petite rue étroite, mais « le village du réemploi solidaire », selon le slogan du projet inauguré à l’Est de Paris en septembre 2025. Il y a un an voyait ainsi le jour « un lieu unique », comme indiqué sur la plateforme de la Venelle, regroupant huit boutiques de seconde main et un café-cantine. Autant de sites animés par différents acteurs tels qu’Envie, spécialiste en petit et gros électroménager, Emmaüs coup de main, consacré aux équipements pour les enfants, Emmaüs Défi, dédié aux vêtements, la Collecterie – une ressourcerie locale-, ou l’atelier R-are, qui fabrique du mobilier en bois.

Une ZAC pour transformer le quartier

Sur place, tout paraît assez récent. Difficile d’imaginer à quoi ressemblait l’espace il y a encore quelques années. « On a beaucoup démoli puis reconstruit. L’espace regroupait de nombreux logements vieillissants, insalubres, abandonnés, fermés au public, précise Cédric. On trouvait par exemple un ancien garage et divers ateliers d’artisans », raconte-t-il. Or, la ville de Montreuil a cherché à transformer le quartier. Et a ainsi créé, en 2014, la zone d’aménagement concerté (ZAC) Fraternité. Dans le détail, la commune a fait bâtir 11 000 m² de bâtiments, dont 9 000 m² de logements, répartis en logements sociaux (à hauteur de 30%) ainsi qu’en appartements dédiés à la colocation et l’accession à la propriété privée.

L’ensemble du quartier, largement insalubre et abandonné, a été reconstruit © Félix Marye

Au sein de ce périmètre, la mairie voulait réserver 1 800 m² à l’économie sociale et solidaire. Et pour y parvenir, elle a lancé un appel à projet en 2017. « Deux associations, la Collecterie, ressourcerie historique du territoire, ainsi qu’Emmaüs alternatives (qui s’est ensuite retirée), ont postulé. » Très vite, leur idée de créer un village dédié à la seconde main a plu. Dans la foulée, d’autres collectifs ont rejoint l’aventure (voir en bonus). Et ils ont été accompagnés à partir de 2019 par Cédric Mazière, par ailleurs cofondateur de la SCIC Oasis21 (renommée CitéCoop), qui anime trois tiers-lieux écologiques et solidaires dans le nord-est de Paris.

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Le village du réemploi

Aujourd’hui, neuf associations ont investi en particulier le rez-de-chaussée d’un certain nombre de nouvelles constructions situées rue de Paris, à quelques pas du métro Robespierre. « L’idée était de regrouper des acteurs qui adhéraient à la vision d’ensemble d’économie circulaire et de solidarité, indique Cédric Mazière. Tout le monde est convaincu que la coopération est une réponse nécessaire aux enjeux sociaux et environnementaux. » Ces ONG ont créé une structure commune : une société civile immobilière à but non lucratif. Cette SCI a permis d’acquérir les locaux et de financer les travaux d’aménagement, dans un premier temps.

Si le promoteur Cogedim a livré en 2024 « des coques en béton neuves », selon le jargon, il restait à emménager l’intérieur. Et l’organisation appartenant aux associations du projet a choisi d’utiliser des éléments réemployés, récupérés dans des chantiers et destinés à la déchetterie. Portes, cloisons, sanitaires, luminaires, chauffage, rideaux d’air chaud… « On a économisé en tout 52 de tonnes de matériaux… »

L’idée de La Venelle : dépoussiérer l’image du réemploi © Lucille Jauffret

Des objets d’occasion mais surtout de valeur

Cédric Mazière, consultant, spécialiste des projets ESS complexes ©DR

Un an après l’ouverture officielle, on peut y trouver des articles reconditionnés, des vêtements pour les enfants et les adultes ainsi que des tenues de sport de seconde main, du mobilier en bois retapé et des électroménagers d’occasion, des créations artisanales et de décoration ou encore du matériel audiovisuel pour le spectacle. Des bornes de dons d’objets, ainsi qu’un atelier de co-réparation sont à la disposition des habitants du quartier. Autant qu’un café-culturel animé par la Collecterie dans lequel il est possible de déjeuner et d’assister à des concerts.

« On vise à redorer l’image du réemploi solidaire », glisse Cédric Mazière. La Venelle ne cherche pas à vendre des articles sans valeur dans des pièces poussiéreuses. Bien au contraire, assure-t-il : « On a conçu de belles boutiques, dans lesquelles on valorise certes des produits très accessibles, mais pas uniquement. Tous les prix sont proposés. On a aussi rassemblé des biens de valeur, plus onéreux, comme des vêtements de marques de luxe. »

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Un chantier d’insertion

La Venelle met en lumière également la dimension sociale du projet. Celle-ci est fondamentale. Plus de trente personnes exclues de l’emploi et en situation de précarité, parfois issues d’un parcours en hébergement d’urgence, ont d’ores et déjà été embauchées par les associations. Vendeurs ou agents valoristes, ils et elles réceptionnent, évaluent, nettoient, trient, réparent à l’intérieur…

Tout ce chantier n’aurait pu sortir de terre sans une aide extérieure. Pour financer l’acquisition des locaux et des travaux d’aménagement, le village, soutenu par plusieurs collectivités (lire bonus), a bénéficié d’une subvention de l’Ademe de 1,8 million d’euros. Sans compter un prêt de 3,6 millions d’euros de la part de la Banque des territoires (Caisse des dépôts), dans le contexte du plan de relance, au lendemain de la pandémie de Covid-19.

Sur place, on apprend aussi à réparer les objets © Lucille Jauffret

L’ESS est « négligé »

« On peut encore arriver à collecter des sommes importantes pour concevoir des projets d’ampleur, malgré le contexte difficile pour le secteur du commerce. Là, c’est concret, dit-il. On sait à quoi sont destinés les fonds. » Cédric Mazière observe que « quand on fait confiance aux acteurs de l’ESS, ces derniers sont bien au rendez-vous pour prendre part à la transition écologique ». Toutefois, selon lui, les autorités tendent à « négliger le secteur de l’ESS ». Et il est « difficile de se faire entendre » : « En 2023, 211 milliards d’euros d’aides publiques ont par exemple été versées aux entreprises. Or, seuls 7% étaient dédiés à l’ESS, alors qu’elle représente 14% de l’emploi salarié privé. »

La Venelle fête ses un an et attire du monde © Félix Marye

Pour autant, la Venelle, qui souffle sa première bougie en septembre, ne cesse d’attirer les curieux. « J’ai dû organiser, calcule le même, plus de 70 visites en un an, tant à des élus, des aménageurs, que des personnes venues de l’étranger. » Cédric Mazière a notamment reçu des représentants des villes de Berlin, de Montréal, des députés mexicains, des membres d’une agence de déchets de Catalogne… ♦

 

Bonus

# Les associations membres du projet

Dès avril 2021 : L’Atelier R-are, la Collecterie, Envie Trappes & Paris, la Recyclerie sportive et le REFER, association qui réunit les acteurs du réemploi solidaire en Île-de-France, créent la société de gestion du village du réemploi. Cette foncière immobilière à but non lucratif acquiert en juin 2022 les 1 800 m² de la Venelle.

Entre 2022 et 2023 : 4 autres associations (Neptune, La ressourcerie du spectacle, Emmaüs coup de main et Emmaüs défi) intègrent la foncière.

Toutes sont membres à part entière du projet. Les parts des actions de chaque association dépendent des surfaces occupées au sein du village. Toutefois, en ce qui concerne la gouvernance, les structures possèdent chacune une voix.

# Les collectivités qui accompagnent le village. Le conseil régional d’Île-de-France, le conseil départemental de la Seine-Saint-Denis, l’établissement public territorial du Grand Paris (Est Ensemble) et le syndicat mixte français d’Île-de-France spécialisé dans le traitement et la valorisation des déchets ménagers (Syctom).