Myrto Tripathi réhabilite le nucléaire dans le débat énergétique
Si le nucléaire revient dans le débat public, c’est bien souvent à travers des oppositions frontales. Entre urgence climatique, défiance citoyenne et arbitrages politiques, les positions restent figées. Mais Myrto Tripathi, fondatrice du think tank Institut TerraWater et de l’ONG Voix du Nucléaire, propose une autre approche : replacer les faits scientifiques au centre des décisions. Sans nier les controverses, elle défend une lecture pragmatique des systèmes énergétiques, fondée sur leurs contraintes physiques et leurs complémentarités. Une démarche qui cherche moins à imposer qu’à éclairer. Qui préfère les faits aux postures idéologiques.
Cette ingénieure de formation revendique un investissement construit dans le temps, loin des conversions de circonstance. « Je ne veux pas laisser croire que les engagements sont des épiphanies. Ils doivent reposer sur un raisonnement », glisse Myrto Tripathi. Issue d’un milieu scientifique, elle cherche d’abord sa voie professionnelle avant d’identifier un point commun à l’ensemble des grands enjeux sociaux et environnementaux : l’accès à l’énergie.
« Lutte contre la pauvreté, santé, égalité : tout dépend de l’énergie »
Car la transition énergétique n’est pas qu’un débat d’opinions, « mais un sujet existentiel pour nous tous », explique Myrto Tripathi, appelant à sortir des postures. Son engagement s’inscrit ainsi dans une volonté constante : réintroduire des bases scientifiques dans un débat qu’elle juge parfois déconnecté du réel. Une peur qui chez beaucoup remonte à l’explosion de la centrale soviétique de Tchernobyl en 1986, en Ukraine.

De là sont issues nombre d’idées reçues et de peurs irrationnelles. « Parce que cet accident est le seul de l’industrie nucléaire civil à avoir fait des victimes, dans toute son histoire. Les opposants se sont attachés à en donner une représentation aussi fantasmée que monstrueuse pour qu’il justifie à lui seul le rejet dont le nucléaire devait, de leur point de vue, faire l’objet. Les mutations dues aux radiations, les millions de cancers, loin de l’accident lui-même, des décennies plus tard, l’omerta et le mensonge d’état, le risque permanent de récidive… rien de tout cela n’est réel. Tchernobyl est de loin l’accident le plus effrayant dans le regard des Français. Pourtant, il n’est pas, et de loin, l’évènement ou même l’accident industriel le plus grave », rétablit-elle.
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§ Résumé audio de l’article si vous manquez de temps :
Son point de départ est simple : l’énergie structure l’ensemble des enjeux contemporains. « Que ce soit la lutte contre la pauvreté, la santé ou l’égalité, tout dépend de l’énergie », rappelle-t-elle. De là découle une conviction : les choix énergétiques ne peuvent ignorer les contraintes physiques des systèmes.
Avant de porter ce discours dans l’espace public, elle a construit sa réflexion au fil d’un parcours hybride. Dix ans dans l’industrie nucléaire, chez Areva, puis une immersion dans les négociations climatiques internationales.
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Le nucléaire, un tabou
Un épisode marque un tournant : la décision suédoise d’abandonner le nucléaire en 2014. «J’ai vu disparaître des années de travail d’ingénierie, et casser un système pourtant vertueux pour le climat, pour des raisons politiques », raconte-t-elle. Cette expérience nourrit une interrogation durable sur la place des faits techniques dans les décisions publiques.
Encouragée par Jean-Marc Jancovici, elle quitte alors l’industrie pour rejoindre les négociations internationales sur le climat aux côtés de Brice Lalonde. Découvrant les coulisses des COP et le rôle déterminant des ONG dans les décisions publiques, elle en tire plusieurs conclusions : l’urgence climatique est sous-estimée, le nucléaire est indispensable, mais surtout il est absent du débat. « Le nucléaire n’était pas un adversaire, c’était un tabou. Et un tabou ne peut pas se défendre », pose-t-elle.
C’est dans ce contexte qu’elle fonde en 2018 l’ONG Voix du Nucléaire, collectif rassemblant des bénévoles du sérail ou issus de l’extérieur. L’objectif est pluriel : réintroduire des faits scientifiques dans le débat, faire émerger une parole citoyenne favorable au nucléaire et en faire un sujet et un métier ordinaires. Progressivement, le collectif s’installe dans le paysage, avec une approche pédagogique et citoyenne. Il ne s’agit pas de défendre une technologie seule, plutôt d’insister sur la complémentarité des solutions bas carbone.
Mais un constat l’alerte particulièrement : « Les jeunes pensaient que le nucléaire émettait beaucoup de CO₂. Ils votaient contre leurs propres convictions climatiques (1)». Pour faire le lien entre science et société, Myrto Tripathi fonde donc l’association EcoHumans en 2020.
Penser les systèmes plutôt que les oppositions
Avec la création de l’Institut TerraWater en 2024, la scientifique élargit encore son champ d’action. Le think tank travaille sur l’ensemble des systèmes énergétiques, avec une idée centrale : toutes les énergies ne rendent pas les mêmes services. « Elles ne sont pas substituables », insiste-t-elle. Autrement dit, la transition ne se résume pas à remplacer une source par une autre, mais à organiser un équilibre entre production, stockage et usages.
Cette approche met en lumière des points souvent moins visibles dans le débat, comme le rôle des réseaux ou du stockage hydraulique. Elle insiste aussi sur la nécessité d’éviter des scénarios reposant sur des hypothèses trop incertaines.
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Un enjeu de politique publique
Les travaux de TerraWater visent à éclairer les décisions, en France comme en Europe. Certains concepts défendus par le think tank se retrouvent aujourd’hui dans les réflexions institutionnelles, notamment sur la complémentarité des énergies ou les limites de certains scénarios. Mais l’enjeu reste, selon elle, d’ancrer durablement ces discussions dans une compréhension partagée. « Les différentes énergies contribuent différemment au système », rappelle-t-elle, plaidant pour une approche moins idéologique et surtout débarrassée d’une logique politiquement partisane infondée.
Concernant la nouvelle Programmation pluriannuelle de l’énergie (PPE3), la directrice générale de TerraWater livre son analyse : « Elle est imparfaite, mais elle traduit une prise de conscience nécessaire et attendue : le socle de notre système redevient le nucléaire. C’est la seule énergie bas carbone qui puisse tenir ce rôle et que nous avons la chance de maîtriser entièrement et parfaitement. Le déploiement des renouvelables est conditionné à leur apport au système et la sortie des fossiles devient enfin la priorité avec l’accent mis sur l’électrification. Parce qu’elle opère un virage net et sans ambiguïté, elle doit aussi convaincre et accompagner, faisant usages de précautions qui suscitent encore des grincements, de part et d’autres. »
Derrière les débats énergétiques, Myrto Tripathi voit une question plus large : celle du rapport entre science et décision publique. « Quand une fausse idée entre dans la loi, il devient très difficile de revenir en arrière », alerte-t-elle. C’est dans cette logique qu’elle prépare un festival dédié à la place de la science dans la société, Et la science ?!, prévu en 2027. L’objectif : recréer des espaces de dialogue entre chercheurs, citoyens et décideurs. ♦
(1) En 2019 selon l’étude BVA-Orano les Français et le nucléaire, 86% des 18-35 ans croyaient que le nucléaire était émetteur de gaz à effet de serre. Après une amélioration continue ce chiffre repart cette année à la hausse avec 69% des 18-35 ans en 2025.
Bonus
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À lire : La bataille pour le climat, Genèse Edition, 2020.
# À écouter sur France Inter. Un édito de Dominque Seux, du 11 mars dernier : « énergie nucléaire civile, le temps des chapeaux avalés ». Dont voici les premières lignes :
“C’est une image qui restera gravée dans la mémoire de tous ceux qui s’intéressent aux questions d’énergie. Hier, à Paris, la présidente de la commission européenne est venue faire un énorme mea culpa.
Elle l’a avoué : le combat que les instances européennes ont mené avec persévérance pendant 20 ans contre l’énergie nucléaire a été (je la cite) une erreur stratégique majeure. Elle a enfoncé le clou : parce que le nucléaire est une énergie fiable, abordable et décarbonnée. Le fait qu’Ursula von der Leyen soit allemande donne une couleur et une résonance particulières à cet aveu. Surtout qu’elle a travaillé avec Angela Merkel, la fossoyeuse du nucléaire Outre-Rhin.
Pourquoi est-ce important ? Parce que Bruxelles a tout fait pour mettre des bâtons dans les roues françaises : zéro aide au nucléaire, ostracisé. Officiellement pour promouvoir l’éolien et le solaire, mais cela a abouti à défendre les centrales à gaz. Résultat : en 35 ans, la part du nucléaire dans la production électrique de l’Europe est passée de 33 à 15%. Tant pis pour la souveraineté. Virage sur l’aile, hier aussi, Bruxelles a présenté un plan pour soutenir les petits réacteurs, les SMR. Bref, von der Leyen, premier chapeau”.
