Fermer

Régénérer l’environnement, le nouveau pouvoir des entreprises 

Par Marie Le Marois, le 24 janvier 2023

Journaliste

66 dirigeants d'entreprise participent avec leur binôme au parcours de la CEC Provence - Corse qui dure neuf mois. (photo Pixabay)

Des entreprises ne se contentent plus de limiter leur impact négatif sur l’environnement, mais cherchent à le rendre positif. Pour basculer vers ce modèle vertueux, elles suivent le parcours proposé par la CEC – Convention des Entreprises pour le Climat. Forte de sa première édition en 2022, l’association s’est démultipliée dans cinq régions, dont Provence-Corse.

 

Il pensait être efficace. Nicolas Ponson avait déjà des convictions fortes et une volonté de changement chevillée au corps. Le cofondateur de Redman est en effet ambassadeur du mouvement Impact France Sud. Son entreprise est estampillée ‘’société à mission’’ et labellisée B Corp. Mais, en intégrant la première CEC, avec 149 autres entreprises, il a pris « une grosse claque ». Réalisé que, face à l’urgence climatique, il n’était « pas du tout au niveau ». Qu’il n’allait pas assez loin : « Faire moins mal à la planète ou même viser la neutralité ne suffit plus face aux crises sociales et environnementales qui se profilent. Il faut avoir un impact positif, mener des actions régénératives », exhorte posément ce dirigeant. 

 

♦ Le parcours de la CEC Provence-Corse a démarré le 19 janvier 2023 avec 66 entreprises. Elles représentent 7 milliards d’euros de chiffre d’affaires et 100 000 collaborateurs. Les autres CEC régionales en cours : Alpes, Bassin Lyonnais, Bourgogne-Franche-Comté et Ouest. Six autres sont en projet.

 

Économie régénérative

Nicolas Ponson
Nicolas Chabert (Agence e+p), président de CEC Provence Corse et Nicolas Ponson (Redman) sont deux ‘alumni” – ils ont participé à la 1ère session. Ici avec Mélanie Jeanneret, co-pilote CEC et CEC Provence-Corse. @Marcelle – présentation de la CEC Provence-Corse à Marseille le 17 janvier dernier

Mais que signifie ce nouveau terme ? En biologie, la régénération désigne la capacité d’un organisme vivant à reconstituer une partie détruite. Dans le domaine agricole par exemple, où ce mot a été d’abord employé, cette approche vise à restaurer les sols en introduisant plus de vie et de biodiversité. 

Par extension, l’économie régénérative est la capacité d’une entreprise à réparer le vivant, là où il a été dégradé. Le vivant comprend aussi bien l’air, l’eau, le sol, l’être humain que les interactions. C’est, pour une entreprise, « prendre soin de ses salariés, mais aussi des parties prenantes : clients, fournisseurs… et plus loin, de son bassin d’emploi. Relocaliser une entreprise en France est régénératif, par exemple », décrypte Mélanie Jeanneret, co-pilote CEC et CEC Provence-Corse.

 

L’exemple de Renault Trucks, constructeur de camions français. 

 

e-cargo
Renault Trucks assemble et distribue des e-cargo avec Kleuster @Renault Trucks

Renault Trucks, l’un des leaders mondiaux du poids lourd, offre un exemple concret de l’économie régénérative. Cette entreprise lyonnaise sait qu’elle fait partie du problème écologique. Avec 89% des marchandises livrées en France transportées sur les routes, le fret routier est essentiel, mais représente 9% des émissions de CO2. Comment accompagner la réduction du nombre de camions sur les routes et leurs kilomètres parcourus ? Ces questions, Christophe Martin, le directeur France, les a posées sur la table lors de la première CEC. Elles ont abouti à un changement de la raison d’être de Renault Trucks : produire moins de camions (mais mieux) pour devenir le fournisseur de solutions de transports de marchandises à basse empreinte carbone. 

À l’issue du parcours, neuf mois plus tard, trois pistes ont été définies. D’abord sortir du transport carboné avec la production de camions moins gourmands en diesel, plus de séries électriques et d’autres au biocarburant. Deuxièmement, revoir la logistique avec la mutualisation des camions (éviter qu’ils ne circulent à moitié vide). Mais aussi le développement du transport fluvial et ferroviaire, et des triporteurs cargo électriques pour le ‘’dernier kilomètre’’. Troisièmement, prolonger la vie des camions (rénovation, reconversion ou recyclage).

 

Le programme CEC se décline en six sessions échelonnées sur neuf mois. Il s’adresse à toutes les entreprises, peu importe la taille, pourvu qu’il y ait désir de changement.

 

Bousculer pour faire basculer

CEC Provence Corse
Présentation CEC Provence Corse, de gauche à droite : Nicolas Chabert, président CEC Provence Corse – Fanny Morelle, co-pilote – Cyrille Carillon, coach – Mélanie Jenneret, co-pilote CEC et CEC Provence Corse – Chloé Pigeon, coach

Durant son parcours CEC, Christophe Martin raconte avoir vécu « un truc de fou ». Lui qui prenait beaucoup l’avion, roulait souvent seul dans sa voiture et mangeait pas mal de côtes de bœuf (et en le vivant bien), a vécu un voyage intérieur qui l’a profondément transformé. Et avec lui, son entreprise. La finalité de la CEC se concentre bien dans ce point  : « Rendre irrésistible le passage d’une économie basée sur l’extraction des richesses à une économie basée sur la régénération des richesses », résume Nicolas Chabert (Agence e+p), participant de la première CEC et cofondateur de la CEC Corse-Provence.

Tout se joue ou presque lors de la première session “Constat & Monde d’après” avec un état des lieux de la planète par des scientifiques. Elle vise à faire prendre conscience de l’ampleur du désastre écologique. Et donc à provoquer une grande bascule intérieure. Nicolas Chabert confie avoir eu le sentiment, après sa session 1, « d’être prédateur de sa propre descendance ».

 

 

Puis, proposer un monde d’après

Nadia Sammut
CEC Provence-Corse le 21 janvier à Lourmarin. “Monde d’après” avec Nadia Sammut, cuisinière-nourricière, et Nil Parra, cofondateur de Comme Avant

Lors de la session 1 de la CEC Provence-Corse, qui s’est déroulée à La Fruitière Numérique à Lourmarin du 19 au 21 janvier derniers, l’alerte a été donnée par plusieurs experts de la région dont le Grec Sud (climat en région Sud) et l’IMBE (biodiversité et écologie marine). Les participants ont également appris en peu de temps les causes et conséquences du dérèglement climatique grâce au jeu La Fresque du Climat. La session ne s’est pas pour autant terminée sur une note négative.

En effet, pour que cette bascule se concrétise, il est certes important de réveiller les consciences, mais aussi de proposer ‘’un monde d’après’’. De donner de l’espoir et laisser entrevoir des solutions. Ainsi, Nil Parra de Comme Avant et la cuisinière-nourricière Nadia Sammut, deux figures inspirantes, ont partagé leur modèle qui allie business et respect de l’environnement.

♦ « Sur 9 limites planétaires, 6 ont désormais été dépassées », martèle Mélanie Jeanneret,  : changement climatique, érosion de la biodiversité… et, depuis mai, cycle d’eau douce verte. Si les 9 étaient franchies, l’humanité assisterait à un changement d’état irréversible de l’écosystème, selon les scientifiques.

 

Méthode Tête-Corps-Cœur

Régénérer l’environnement, le nouveau pouvoir des entreprises  2
Session 1 à Lourmarin / atelier ”La Fresque du Climat” pour comprendre le changement climatique.

La singularité de la CEC par rapport à d’autres est qu’elle agit sur les trois dimensions de l’être : le mental (la tête), le mouvement (le corps) et l’émotionnel (le cœur). Cette méthode, menée par des coachs professionnels en mini groupes, permet non seulement de comprendre les enjeux. Mais aussi de les ressentir et de réagir. « Comme on les a vécus émotionnellement, on est déterminé », confie Nicolas Ponson. 

Le parcours permet également de développer son acuité et de percevoir le changement dans sa globalité. « À 360°, intervient Nicolas Ponson : Comment je gère mes salariés, mes clients, etc. ». Et comment je convaincs aussi mes partenaires de changer de direction. Nicolas Chabert (Agence e+p) a ainsi converti une quinzaine de ses clients, participants aujourd’hui de la CEC Provence-Corse.

Il permet enfin de reprogrammer sa vision du business. Notamment selon la ‘’triple comptabilité’’ : l’entreprise ne devrait pas intégrer dans sa comptabilité uniquement les seuls résultats financiers, mais aussi environnementaux et sociaux.

 

YouTube player

Présence obligatoire du dirigeant

Le dirigeant d’entreprise doit être obligatoirement présent. Il est le cœur de son organisation. Celui qui peut embarquer ses collaborateurs et donc l’entreprise tout entière. Il doit en revanche venir en binôme avec la personne de son entreprise la plus à même de mener la transformation. Celle que la CEC appelle le ‘’Planet Champion’’. « Le dirigeant reste le décideur et porte la vision, là où le Planet Champion a pour mission de la mettre en œuvre », définit Mélanie Jeanneret, co-pilote CEC et CEC Provence Corse.

L’intérêt du binôme est également d’avoir un double regard sur son entreprise et sa réalité. De trouver des solutions pour mener une nouvelle trajectoire… et de rester vigilant sur les engagements pris. Car, dans le feu de quotidien, les bonnes intentions peuvent vite s’envoler.

Selon l’entreprise et sa taille, il peut être le responsable RSE, le directeur de la communication, des ressources humaines ou même en charge des finances. La dirigeante de Kaporal est venue par exemple à la première CEC avec Emmanuelle Germani, sa DRH, qui, depuis, a co-lancé la CEC Provence-Corse.

 

♦ Chaque session est composée de différents moments : tous ensemble, en sous-groupes (dénommés ‘’Camps de base’’ dans le jargon CEC) et par binômes.

 

La force du collectif

Régénérer l’environnement, le nouveau pouvoir des entreprises 
66 dirigeants d’entreprise participent avec leur binôme au parcours de la CEC Provence – Corse qui dure neuf mois. ONET, SNEF, Village Club du Soleil, provence Tourisme, Anima… (bonus)

Les dirigeants ne sont pas seuls dans ce changement. Il y a la force du collectif qui embarque. C’est « une aventure humaine qui prend aux tripes », raconte le Directeur Renault Truck France dans une vidéo. La communauté est une source d’énergie quand « on trouve que c’est trop long, trop lourd, trop grand », poursuit-il. Car il ne faut pas se leurrer, cette bascule n’est pas si simple. Il y a beaucoup de freins. 

Le collectif est par ailleurs une source de richesse : « Échanger avec les autres entreprises permet déjà de répondre à plusieurs questions : est-ce que je prends le problème par le bon bout ? Vais-je assez loin ? », raconte Nicolas Ponson. Enfin, elle permet « d’assumer ce nouveau virage » vis-à-vis de l’extérieur. De ne pas passer pour un rebelle, mais un chef d’entreprise sensé.

Et sensé, ça l’est. Selon ce dirigeant, « nous n’avons pas le choix » : une entreprise qui n‘opère pas de changement ne survivra pas. Et aux détracteurs qui soulignent le coût, il répond que, oui, ça coûte cher, mais que ça rapporte davantage. « La transformation de notre boîte a permis d’avoir quinze longueurs d’avance ».

     

Une feuille de route solide et durable

régénererSi le parcours est étalé sur autant de mois – dix – c’est pour permettre à chaque binôme « un temps de maturation », précise Nicolas Chabert. Le temps également pour les entreprises d’élaborer une feuille de route, audacieuse et durable, sur la transformation écologique de leur organisation à horizon 2030. Ainsi, la première édition a produit 150 feuilles de route dont 90 en open source (celle de l’Agence e + p ici ) Elle s’est conclue par un rapport remis officiellement le 25 octobre 2022 aux ministres concernés.

Que projette Nicolas Ponson (Redman), notre dirigeant déjà super engagé ? Arrêter de construire des bâtiments neufs, rénover/restructurer les immeubles avec un minimum de matériaux, n’employer que des matériaux biosourcés, concevoir des immeubles à énergie positive (la suite ici). ♦

 

À quoi peut ressembler une start-up sociale ? 5

*RushOnGame, parrain de la rubrique « Économie », vous offre la lecture de l’article dans son intégralité *

 

  

Bonus

[pour les abonnés] – Éric Duverger, à l’origine du CEC – Les entreprises retenues par la CEC Provence Corse – Le modèle économique – Liste des 66 participants

  • À l’origine du CEC, il y a Éric Duverger. Après une vingtaine d’années chez Michelin (finances, marketing et stratégie), il décide en juillet 2020 de prendre deux années sabbatiques pour se dédier à la transition écologique. Il initie la « Convention Entreprises Climat », inspirée par et en relais de la Convention Citoyenne pour le Climat (CCC). Il cofonde une association à but non lucratif et solidaire avec Armelle du Peloux et Yannick Servant.

La première CEC a rassemblé 150 entreprises de toutes tailles et de tous secteurs d’activités. Ensemble, elles emploient plus de 350 000 collaborateurs et réalisent plus de 75 milliards d’euros de chiffre d’affaires. Les dons des participants de cette première CEC ont permis de démultiplier les modèles dans les régions.

L’idée de l’association est de coconstruire une feuille de route pour les entreprises avec les politiques et les organisations patronales.

 

  • Profil des entreprises de la CEC Provence-Corse. Sur 120 candidats, 70 ont été retenues. Premiers critères : le participant doit être le dirigeant de l’entreprise. Il faut la parité parmi les participants : il y a ainsi 55% d’hommes et 45% de femmes. Ensuite, les entreprises « ont été sélectionnées en fonction de leur activité, pour qu’il y ait un assortiment représentatif du territoire », explique Fanny Morel, co-pilote CEC Provence Corse. Après quatre désistements, 66 binômes, donc 132 participants, ont démarré le parcours les 19 et 20 janvier 2023. Parmi eux : 70 ont été sélectionnées pour la CEC Corse-Provence sur 120 candidats.

En projet, une cartographie des projets vertueux déjà existants, de Comme Avant à Entreprendre pour la Planète. 

 

  • Le modèle économique. Pour participer au parcours, les entreprises payent une cotisation de 4000 euros et font des dons financiers et/ou en nature. Par exemple, Les Jardins du Cloître, un des 66 participants, a prêté son lieu pour la présentation de la CEC Provence-Corse aux entreprises en novembre 2022.

« Entre la contribution et les dons, chaque entreprise verse environ 13 000 euros », explique Mélanie Jeanneret, co-pilote CEC et CEC Provence Corse.

Les dons permettent notamment aux structures qui n’ont pas les moyens d’y participer. Ce fut le cas, lors du premier parcours, de Singa, association spécialisée dans l’intégration des personnes réfugiées et migrantes. Enfin, l’association s’appuie sur une équipe hybride de 30 personnes. Certaines bénévoles, d’autres rémunérées, mais qui effectuent aussi des actions bénévoles.

Régénérer l’environnement, le nouveau pouvoir des entreprises  6
Liste des 66 participants CEC Provence-Corse