Fermer

Permaindustrie : quand l’industrie s’inspire de la nature

Par Raphaëlle Duchemin, le 12 mars 2024

Journaliste

« Le mot industrie est un mot négatif dans l’inconscient collectif, alors que c’est une partie du génie humain. Et si c’est orienté vers l’altruisme et le respect de la nature, c’est formidable » - Illustration ©Unsplash
Parce qu’il n’existait pas de mot pour évoquer les écosystèmes industriels s’inspirant de la nature, Audrey, Éric, Thomas et Jean-Marc ont mis ensemble un mot sur ce qu’ils font : “permaindustrie”. Puis ils ont écrit un livre* à huit mains pour en définir les principes et montrer que le schéma peut être duplicable dans tous les secteurs. Il suffit de le vouloir. Et ceux qui le font sont plus nombreux qu’on ne le croit.  

Quand on leur demande comment est né le concept de permaindustrie, ils éclatent de rire et se regardent. Vêtu de son inséparable pull-over rouge, Thomas Huriez, le fondateur de la marque de jeans 1083 se lance : « Il y a eu deux naissances. La deuxième, la plus récente date d’il y a un an et demi. Éric Boël, le fondateur « des tissages de Charlieu », m’avait alors envoyé un schéma pour avoir mon avis. Cela montrait l’économie circulaire dans le textile, telle qu’on la pratique dans nos entreprises respectives. On a alors décidé de mettre un nom sur ce qu’on faisait ensemble. De créer un mot qui manquait dans notre vocabulaire. Parce que le monde d’aujourd’hui est davantage focalisé sur le constat que sur le faire. »

Audrey opine du chef et enchaîne : « On accepte en 2024 que l’humanité soit la cause du réchauffement climatique, mais on n’est toujours pas polarisé sur une vision commune positive. Il y a des mots qui disent qu’on va changer : transition. Il y a aussi l’impact pour mesurer. Mais il n’y a pas d’imaginaire commun pour définir la suite. »

Un nouveau modèle est né

Alors pour que cet imaginaire puisse devenir réalité, Thomas et Éric décident d’identifier le terme adéquat qui résume leur manière de faire. Éric trouve ça un peu fumeux. Thomas insiste pourtant : « Quelque chose qui n’a pas de nom n’existe pas ». Mais alors, pourquoi permaindustrie ? « La perma-entreprise et la permaculture étaient déjà dans notre jargon, détaille Thomas. Le côté permanent nous parlait. On l’a associé au mot industrie, dont le sens pour nous est de produire ensemble ». Éric ajoute : « Quand je l’écris, c’est génial, le mot main apparaît et lie les deux termes. Ça cristallise ce qu’on faisait ». Le duo décide alors de coucher les principes sur le papier et d’en faire un livre. Sauf que l’éditeur les fait déchanter : « Il nous a dit, les gars, le terme perm

Pour qu’industrie cesse d’être un gros mot... 1
La permaindustrie s’inspire de la permaculture – illustration ©Pixabay

aindustrie est déposé. Et donc on a appelé Jean-Marc », se souvient Éric en souriant.

 

Permaindustrie protégée ou partagée ?

C’est tout naturellement que Jean-Marc Bouillon poursuit. « J’ai trente ans d’industrie, explique-t-il, et la conviction qu’elle ne peut être que circulaire. Depuis quatre ans, je fais de la recherche et développement de nouveaux produits, de services. Je travaille à l’articulation avec la partie scientifique. Le mot est arrivé comme une évidence. Mais pour Jean-Marc, pas question d’en faire un totem. Alors, quand le duo vient le voir en tant que premier découvreur du mot, il accepte très logiquement de le partager. Et d’évoquer la référence à Louis Naugès qui, en 1976, avait inventé le mot bureautique. « Il avait déposé la marque en annonçant qu’il la mettait à disposition du collectif. L’industrie c’est collectif, c’est interconnecté : j’ai fait pareil. »

L’industrie, le textile, le collectif : des notions qui font sens aussi pour Audrey Prat. L’experte en environnement et développement durable a déjà réfléchi à ces questions lorsqu’elle travaillait pour Auchan Retail. Un projet de sac de courses en tissu, sourcé en proximité, fabriqué par les équipes d’Éric avait déjà permis de tisser les premiers contacts. C’est en se penchant sur les problématiques soulevées que l’envie d’aller plus loin s’est imposée : « J’avais à cœur de rentrer dans cet écosystème naissant. D’apporter une caution et de m’assurer de ne pas faire une connerie en termes d’approche écosystémique ”. C’est ainsi qu’elle décide de faire une pause professionnelle et de se former pendant deux ans à l’École des Mines de Paris.

Elle poursuit : « La transition, le changement général, c’est vertigineux et ce qui fait peur ne fait pas avancer, mais reculer. Nous, pas à pas, on a pris confiance dans le chemin.  C’est une succession de petits choix. »  

Permaindustrie : quand l'industrie s'inspire de la nature
Un livre écrit à huit mains ©DR

Ouvrir la voie 

Pour être sûr d’être dans la bonne direction, le quatuor met en commun ses pratiques et ses expériences. Il édicte six principes indissociables :  la création, l’interconnexion, l’adaptabilité, la circularité, la diversité et la sobriété. Avec comme fil conducteur, toujours, la nature : « La remettre au cœur, s’en inspirer et mieux la régénérer », détaille Audrey, convaincue que ses mécanismes peuvent et doivent nous guider.

« En 2024, considère Thomas, avec les croyances qui sont tombées sur le réchauffement climatique, continuer comme ça n’est plus tenable. Il faut faire autrement. Alors, autant en être les champions ». Pour cela, l’ambition est d’embarquer un maximum de monde derrière soi. « En modélisant, on a des lunettes plus fines, glisse-t-il encore. Ça oblige, ça nous éclaire. Et cet éclairage- là, il est collectif. » 

« C’est volontairement large et accessible, renchérit Audrey. L’idée est d’avoir une boussole pour savoir où on en est, d’inventer un nouveau récit. » Et Éric de poursuivre : « Dans un monde anxiogène, un système bénéfique qui fait grandir, qui nourrit notre être et pas notre avoir ou la recherche de la rentabilité n’est pas l’idée. Le bien commun, voilà plutôt ce qui nous guide ! »

 

Faire école 

Pour qu’industrie cesse d’être un gros mot... 2Mais cette vision est-elle partagée ? “Pas encore, mais pour Jean-Marc c’est indéniable, la prise de conscience est là.” D’ailleurs, il connaît déjà le levier magique qui va permettre d’opérer le changement. « Le consommateur a un rôle important à jouer dans cette bascule qui est en train de se faire. Il se comporte différemment et c’est lui qui aide. Les entreprises ont tout intérêt à bien comprendre. » 

Pour Thomas d’ailleurs, « peu importe qu’on s’inscrive dans la permaindustrie sans le savoir, par vision ou par cooptation, par stimulation ou par intérêt. Au final on va tous converger. »

Pour accélérer le mouvement, les auteurs ont assorti leur ouvrage d’un manifeste. Ils ont conscience d’avoir le commencement d’une histoire, mais savent aussi que pour qu’elle ait une suite, il va falloir faire grossir les rangs. Et même si 1083 ou Les tissus de Charlieu sont des précurseurs, ils ont très vite compris qu’ils n’étaient pas isolés. Doitrant dans l’industrie du bâtiment, Oden dans la cosmétique, Plume dans la mobilité, Enercoop dans l’énergie, C’est qui le Patron ? dans l’agroalimentaire ou encore Lita.co dans la finance sont autant d’exemples cités par les auteurs pour montrer qu’une autre voie est possible. Chaque entreprise illustre que le changement est accessible, quel que soit le secteur d’activité. Même s’il reste un travail de conviction à conduire.

“Industrie est un mot négatif dans l’inconscient collectif”

Éric tient peut-être l’argument décisif : « On l’a fait pour le bien commun. Le mot industrie est un mot négatif dans l’inconscient collectif, alors que c’est une partie du génie humain. Et si c’est orienté vers l’altruisme et le respect de la nature, c’est formidable ». Pas d’angélisme pour autant, Éric sait que la marche est haute pour changer le regard : « Évidemment que l’industrie est responsable de ce système économique qui aboutit aujourd’hui au réchauffement climatique. Mais on ne peut pas s’en passer. La vraie question est plutôt : est-on capables de déployer notre génie dans un système bénéfique ? ”

Utopistes, non. Déterminés, oui. Audrey résume : « Si on le décide, on y arrivera. » ♦

*“La permaindustrie – Comment le développement d’écosystèmes inspirés de la nature est en train de changer le monde”. Editions Eyrolles. 18 euros