Économie
Pourquoi la laine ne vaut plus rien ? Et comment y remédier ?
[La laine n’a pas dit son dernier mot – épisode 2/2] Longtemps prestigieuse, la laine française avait progressivement perdu de sa superbe pour être quasi-systématiquement jetée ou incinérée. Mais aujourd’hui, partout sur le territoire, des solutions émergent pour la valoriser. Plus ou moins rentables pour les éleveurs.
Neuf printemps que Louis Maréchal, 26 ans, éleveur-berger indépendant dans le massif du Taillefer (Isère) tond ses brebis. « J’étais tondeur de brebis, de mes 18 à mes 22 ans », se rappelle-t-il. Les deux premières années, il vend sa laine brute 3 euros le kilo. Elle n’en tire que 20 centimes aujourd’hui. Et encore, « les potentiels acheteurs ne sont pas venus la chercher ». Même pas de quoi couvrir les frais de la tonte. « Il faut payer deux euros par brebis pour la tondre, la journée coûte physiquement à tous ceux qui bossent, et il faut payer ceux qui viennent bosser. J’ai mille brebis, ça me revient à une somme vraiment importante ! »
Lui trouvait auparavant des solutions par valoriser sa laine – notamment une artisane qui la lui achetait avant de la faire filer en Angleterre pour la transformer ensuite – a dû se résoudre à la jeter. <!–more–>
« C’est désolant, surtout quand on sait que lorsque je me suis installé, j’avais des mérinos néo-zélandais, le top du top pour la laine. Maintenant j’arrive à un truc un peu bâtard, j’ai changé ma sélection sur la laine, je m’en fiche. Je m’assure plutôt que les brebis soient bonnes pour la viande. Les quantités de laine disponibles et qui ne servent à rien – en voyant le peu qui est utilisé – c’est assez fou. Je ne sais même pas si on en utilise 2% ».
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96% de la laine française est jetée

Le désarroi de Louis Maréchal est loin d’être un cas isolé. Désormais, le kilo de laine française vaut entre 5 et 40 centimes. Insuffisant pour couvrir les frais de la tonte. De sorte que beaucoup d’éleveurs se découragent. Résultat : 96% de la laine est jetée.
Pourtant, rappelle Jean-Louis Brun, directeur général de la manufacture Brun de Vian Tiran située à l’Isle-sur-la-Sorgue, « sous l’Empire, posséder un mérinos était un signe de richesse aristocratique ». La laine de ce mouton originaire d’Espagne était particulièrement prisée pour sa douceur. « Napoléon avait pour projet de dessiner un chemin de transhumance à travers l’Europe. Avec l’idée que la laine pouvait constituer une partie de la richesse nationale ». Ce qui est le cas dans certains pays aujourd’hui. Notamment en Australie ou en Uruguay, où la laine contribue à l’équilibre de la balance commerciale.
La viande d’abord !
Sauf qu’au sortir de la crise économique de 1929, la France fait un choix stratégique : celui de privilégier la production de viande ovine plutôt que la laine. « La finesse de la laine est passée au second plan », poursuit Jean-Louis Brun. À tel point qu’aujourd’hui, « la France ne compte plus un seul élevage destiné uniquement à la laine ». La qualité du produit se dégrade alors : les croisements ne cherchent plus à l’améliorer. « Il faudrait des décennies pour retrouver une laine de qualité ». D’autant que les éleveurs y consacrent moins d’attention au moment de la tonte : « les laines sont pleines de chardons et souillées par peinture avec laquelle on marque les moutons ». Dans le même temps, les outils de transformation disparaissent peu à peu au gré des vagues de délocalisation de l’industrie textile. Les compétences se tarissent.
À la laine, le marché préfère de plus en plus les fibres synthétiques, « beaucoup moins chères, plus homogènes, plus faciles à transformer », complète Pascal Gautrand, l’un des initiateurs du collectif Tricolor qui vise à rebâtir la filière laine en France. Des fibres néanmoins beaucoup plus polluantes de par les microplastiques qu’elles contiennent. Et si le covid-19 a vu naître un regain d’intérêt pour les matières naturelles, les intentions ne semblent pas s’être traduites en actes concrets.
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La hype isolation
Lassés de voir cette laine gaspillée, plusieurs acteurs économiques, petits ou gros, ont tenté de la valoriser sur différents marchés. Parmi eux, le bâtiment, et plus précisément l’isolation. Résistante à l’humidité, difficilement inflammable, la laine dispose d’une conductivité thermique équivalente aux laines minérales. Mais elle est souvent couplée à des fibres synthétiques pour en améliorer la tenue. « On a connu un essor de ce marché il y a une quinzaine d’année,s mais il a périclité avant de revenir ces dernières années, observe Pascal Gautrand. Le problème, ce sont les attaques de mites contre lesquelles on manque de solutions saines ».
La laine sert aussi dans le monde de l’agriculture en tant que paillage ou engrais, mais elle doit d’abord être hygiénisée.
Si ces initiatives permettent d’offrir des alternatives plus saines à des produits d’origine fossile, elles demeurent surtout des solutions anti-gaspillage, bien plus que de vraies possibilités de valorisation pour les éleveurs. « Le problème est qu’il n’existe pas de règles qui obligeraient les négociants à verser un minimum aux éleveurs. Alors ceux-ci se retrouvent un peu démunis et acceptent le peu d’offres qu’on leur propose, même à perte, histoire de se débarrasser de leur laine », note Pascal Gautrand.
Un potentiel à développer dans le textile

Pour lui, le textile est une voie susceptible de mieux valoriser ce coproduit de l’élevage ovin. Le fil. Mais aussi le feutre ou la literie. « Pour faire des matelas, on importe une laine qui a des caractéristiques proches de la laine française : gonflante, épaisse ».
La literie est d’ailleurs depuis longtemps au cœur de l’activité de Brun de Vian Tiran qui a toujours cru aux vertus de la laine française dans ce domaine. « Un tiers de celle que l’on utilise vient de la région Provence-Alpes-Côte d’Azur, dont deux tiers d’Arles ». Une ville dans laquelle la manufacture est parvenue à relancer la production d’une laine de mérinos particulièrement fine, qu’elle valorise dans des produits tels que des châles ou des écharpes (on vous explique comment en bonus).
Changer d’échelle
Pour l’heure, beaucoup d’initiatives sont portées à échelle locale. Dans le Loir-et-Cher par exemple, l’association Fils de Toisons regroupe une dizaines d’éleveuses et d’éleveurs de brebis Solognotes qui travaillent autour du tri des toisons et ont permis de développer une gamme de produits (fil à tricoter, chaussons, bijoux et petits accessoires) vendus par un groupe de bénévoles.
Fondé en 2018 par une trentaine d’acteurs, avant de se structurer en association en 2020, le Collectif Tricolor veut fédérer toutes les parties prenantes de la filière (amont, aval) afin que les solutions locales se muent en filière nationale voire européenne. « On veut sortir des valorisations à petite échelle pour avoir une vraie valorisation qui fasse la différence pour la plupart des éleveurs ». Il mène en parallèle un travail de lobbying pour faire reconnaître les vertus de l’élevage ovin. Afin que soient considérées ses externalités positives (entretien des paysages notamment), et non seulement ses émissions de méthane. Sur le front européen, le collectif se félicite du nouveau plan de soutien à la bioéconomie qui devrait permettre d’innover pour trouver de nouveaux débouchés susceptibles de mieux valoriser la laine.
Nouveaux usages

« Nous avons par exemple postulé à un fonds européen pour l’usage de la kératine, qui est très présente dans la laine de brebis. Cela permettrait de produire de ingrédients à forte valeur ajoutée pour les shampoings, ce qui intéresse de grandes entreprises cosmétiques ». Un potentiel est aussi à entrevoir dans l’univers des bioplastiques, en remplacement des produits issus de l’industrie pétrolière.
Quant au textile, Pascal Gautrand ne désespère pas. « Beaucoup d’outils de transformation ont disparu, mais ceux qui restent ne sont pas à saturation. Le savoir-faire ne s’est pas complètement éteint. On peut encore le sauver. Je pense que nous avons encore cinq ans pour agir. Pour le Collectif, les choses ont pris plus de temps que prévu, car nous vivons dans une société pleine de contradictions, où l’on veut le meilleur mais au prix le plus bas. Mais nous restons confiants ».
La laine n’a probablement pas encore dit son dernier mot. ♦
Bonus
# Pour en savoir plus – Sur son site, le collectif Tricolor dispose données chiffrées intéressantes pour identifier les forces et faiblesses de la filière.
# L’incroyable histoire des mérinos de Brun de Vian Tiran – Au sein de l’entreprise Brun de Vian Tiran (entreprise du Patrimoine vivant, élue plus belle entreprise familiale du monde en 2023), on n’a jamais abandonné la laine française malgré les vents de la délocalisation. Ondulée, gonflante, elle est parfaite pour la literie, remplissage de couettes notamment.
Mais on veut aussi retrouver la noblesse de la laine au-delà de ce seul marché. C’est ainsi que, dans le début des années 1990, le père de Jean-Louis Brun se met en tête de rechercher parmi les 2000 éleveurs de mérinos de l’époque un élevage qui serait parvenu à préserver la finesse emblématique de cette laine. Une finesse diluée au fil des croisements. Il leur faudra sept ans pour y parvenir. Les bêtes de l’éleveur sélectionné sont croisées avec celles d’éleveurs volontaires, permettant de constituer un cheptel de 20 000 brebis dont la laine est, d’après Jean-Louis Brun, « la plus fine de l’hémisphère Nord », moyennant une rémunération plus intéressante pour les éleveurs.
« À notre échelle, celle d’une entreprise de 50 salariés, nous avons réussi à enclencher un cercle vertueux. Et à contribuer au maintien des savoir-faire », se félicite le dirigeant de l’entreprise qui collabore de plus en plus avec de grandes marques. Parmi elles, Air France ou encore Le Jacquard Français.